VINGT-CINQUIÈME JOURNÉE.
Mercredi 2 janvier 1946.

Audience de l’après-midi.

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal a examiné la requête présentée par l’avocat de Kaltenbrunner ; il décide que tout moyen de preuve susceptible d’être produit à rencontre de cet accusé seul, à l’exclusion des moyens de preuves concernant les organisations, sera présenté ultérieurement au moment où le Ministère Public, comme le Tribunal croit savoir qu’il en a l’intention, exposera les charges retenues contre chaque accusé. Le Tribunal estime, en outre, que le cas de Kaltenbrunner pourrait utilement n’être abordé qu’en dernier lieu après celui des autres accusés et que tous les faits retenus contre lui pourront être exposés à ce moment-là. Au cas où Kaltenbrunner serait encore dans l’incapacité d’assister aux débats, l’exposé des moyens de preuves sera poursuivi malgré son défaut.

COLONEL STOREY

Plaise au Tribunal. Je ne crois pas que l’on puisse, tel que nous avons conçu cet exposé de preuves, désolidariser les individus des organisations.

LE PRÉSIDENT

Non, mais tout ce qui concerne les organisations peut être présenté maintenant.

COLONEL STOREY

J’ai bien compris, Monsieur le Président, mais tout ce que nous avons préparé traite en parallèle des organisations et des individus. En d’autres termes, il s’agit d’une présentation combinée, et suivant la décision du Tribunal, il faudrait renvoyer l’exposé du cas présent à la semaine prochaine et ne l’aborder qu’au cours des accusations individuelles. Encore une fois, nous avons conçu un exposé des faits qui accuse simultanément les organisations et les accusés responsables de ces organisations. Il existe en effet une responsabilité des accusés pour les crimes commis par les organisations sous leurs ordres. En d’autres termes, le Procès est un.

LE PRÉSIDENT

En quoi cela affecte-t-il les débats de cet après-midi ?

COLONEL STOREY

Nous pouvons évidemment faire comparaître un témoin, Monsieur le Président ; mais ce témoin, qui traitera de questions intéressant les organisations visées, sera sans doute amené à faire des déclarations mettant en cause la responsabilité de Kaltenbrunner, leur chef. Je ne vois guère comment nous pourrions dissocier ces deux ordres de faits, à moins de limiter aux organisations, les questions que nous poserons cet après-midi au témoin.

LE PRÉSIDENT

Naturellement, toutes les preuves produites jusqu’à maintenant, la plupart d’ailleurs en l’absence de Kaltenbrunner, ont mis en cause Kaltenbrunner en ce sens qu’elles étaient dirigées contre des organisations patronnées par lui.

COLONEL STOREY

Le colonel Amen avait l’intention d’interroger le témoin sur les organisations principalement, mais, sans aucun doute, les débats feront ressortir sur certains points la responsabilité de Kaltenbrunner.

LE PRÉSIDENT

Je pense que le Tribunal désire que vous reveniez à votre exposé.

COLONEL STOREY

Cependant on me suggère, Monsieur le Président, de demander une suspension d’audience de quelques minutes qui nous permettrait de discuter cette question de témoins.

LE PRÉSIDENT

Vous demandez une suspension d’audience de quelques minutes ?

COLONEL STOREY

Quelques minutes qui nous permettraient de prendre une décision sur une modification de l’ordre de nos explications à venir.

LE PRÉSIDENT

Très bien.

COLONEL STOREY

Dix minutes nous suffiront.

LE PRÉSIDENT

Nous suspendons l’audience.

(L’audience est suspendue.)
LE PRÉSIDENT

Le Tribunal est prêt à entendre l’exposé des documents à charge que le Ministère Public désire produire. Dans la mesure où ils sont constitués par des dépositions de témoins à l’audience, le Tribunal autorise l’avocat de Kaltenbrunner à procéder ultérieurement, quand il le désirera, au contre-interrogatoire des témoins qui auront comparu.

M. LUDWIG BABEL (avocat des SS et du SD)

J’ai tout d’abord été désigné comme avocat des membres des SS et du SD qui avaient adressé une requête aux fins d’être entendus à ce Procès. Ma tâche se limitait à présenter, dans les formes requises, leurs requêtes au Tribunal. Puis, j’ai été commis comme avocat des SS et du SD à la suite de la déclaration du Tribunal du 17 décembre 1945. À partir de ce moment, je n’eus plus ni client ni commettant en mesure de me fournir des renseignements, de me donner les instructions nécessaires à la conduite de la Défense. Pour obtenir ces éléments d’information, j’en suis réduit à communiquer avec des membres des organisations en question. Mais la plupart d’entre eux sont soit prisonniers de guerre, soit arrêtés. Et, par suite du peu de temps dont je dispose, je n’ai pas pu jusqu’ici me procurer les renseignements nécessaires.

Depuis le 17 décembre 1945, le Tribunal m’a soumis des milliers de requêtes, que je n’ai pas pu étudier faute de temps. Aux termes de l’article 16 du Statut, tout accusé doit se voir communiquer, dans des délais suffisants avant le commencement du procès, une copie de l’Acte d’accusation, ainsi que de tous les documents s’y rapportant, le tout rédigé dans une langue comprise de lui. Ce règlement devrait logiquement s’appliquer aussi aux organisations incriminées. Cependant, la remise aux organisations de l’Acte d’accusation n’est pas prévue par le Statut et le Tribunal, jusqu’ici, ne l’a pas ordonnée. Je n’ai personnellement pas eu la possibilité de faire préparer un nombre suffisant de copies de l’Acte pour en assurer la distribution aux différents membres des organisations incriminées internés dans les camps. Ils ne sont donc pas en mesure de se prononcer sur l’Accusation, et de me communiquer les renseignements dont j’ai besoin.

En raison de ces faits, dont ni moi-même ni les organisations incriminées ne sont responsables, je ne suis pas en mesure de contre-interroger aujourd’hui le témoin qui devrait être entendu cet après-midi et ne peux, par là-même, profiter de ce droit, qui m’est reconnu en ma qualité d’avocat. Toute déposition d’un témoin relative à Kaltenbrunner mettrait en effet également en cause les organisations que je représente, SS et SD. À l’heure actuelle, toute audition de témoin paralyserait la Défense.

Je dépose une requête tendant à ajourner les débats mettant en cause les organisations des SS et du SD. La possibilité me serait ainsi offerte de visiter les camps dans lesquels sont internés certains membres de ces organisations, d’obtenir d’eux, après un entretien, les renseignements nécessaires à la conduite de la Défense. Je tiens à ajouter que les débats n’en seront en rien ralentis. Je ne crois pas, non plus, que cette procédure compliquerait la tâche du Ministère Public.

LE PRÉSIDENT

Permettez-moi de vous interrompre. Si je comprends bien, votre requête est la suivante : vous n’êtes pas actuellement en mesure de contre interroger les témoins de cet après-midi et vous désirez qu’il vous soit aussi accordé, comme à l’avocat de Kaltenbrunner, de pouvoir procéder ultérieurement au contre-interrogatoire de ces témoins. Vous désirez vous voir accorder la faculté de contre interroger ces témoins à une date ultérieure, n’est-ce pas ?

M. BABEL

Oui. Par la même occasion, je voudrais signaler sans plus tarder que, de par la singularité de la tâche qui m’a été assignée, je suis surchargé de travail et que devoir reprendre ultérieurement des questions…

LE PRÉSIDENT

Ne perdons pas notre temps. Votre requête consiste bien à pouvoir contre-interroger les témoins à une date ultérieure ?

M. BABEL

Oui, mais elle tend encore à revendiquer pour la Défense le maximum des garanties, en ce sens que les témoins ne devraient pas être entendus à un moment où je ne puis pas profiter, ce qui est absolument indispensable, des droits que m’accorde le Statut…

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal est prêt à vous accorder la possibilité de contre-interroger ces témoins à une date ultérieure.

LIEUTENANT-COMMANDER WHITNEY R. HARRIS (substitut du Procureur Général américain)

Plaise au Tribunal. Nous présentons le livre de documents BB, qui concerne spécialement l’accusé Kaltenbrunner. Ce livre contient les documents qui seront cités au cours de l’exposé. Je mentionnerai, en outre, deux ou trois autres documents classés dans le livre de documents relatif à la Gestapo et au SD.

Au cours de ces trois derniers jours, le Tribunal a entendu la preuve de la culpabilité des SS, du SD et de la Gestapo. Ces trois organisations fusionnèrent et se constituèrent en formation de choc de la Police d’État nazie. Nous avons étudié l’organisation de cette formation. Devant le Tribunal comparaît aujourd’hui comme accusé le représentant de ces organisations, dont les hautes fonctions, à la fois dans les SS et dans la Police allemande, de même que toute la carrière, expliquent toujours plus cette unité des SS et de la Police nazie. Il s’agit de l’accusé Ernst Kaltenbrunner :

Je présente maintenant le document PS-2938 (USA-511). Il s’agit d’un article ayant paru dans le journal Die deutsche Polizei, hebdomadaire de la Police de sûreté et du SD, dans le numéro du 15 mai 1943, à la page 193. Il est intitulé : « Le Dr Ernst Kaltenbrunner, nouveau chef de la Police de sûreté et du SD ». Je le cite dès le début :

« Le SS Gruppenführer Dr Ernst Kaltenbrunner est fils de l’avocat Dr Hugo Kaltenbrunner. Né le 4 octobre 1903 à Ried dans le Kreis d’Inn près de Braunau, il vécut ses premières années à proximité du pays natal du Führer. La famille Kaltenbrunner, d’ailleurs issue d’une très longue lignée d’artisans fabricants de faux, a toujours eu de profondes attaches avec cette région. Plus tard il suivit ses parents au petit bourg de Raab, ensuite à Linz sur le Danube où il suivit les cours du Realgymnasium et où il obtint son diplôme de fin d’études (Abitur) en 1921. »

Le paragraphe suivant dépeint la période pendant laquelle Kaltenbrunner reçut sa formation juridique, son activité nationale-socialiste et son opposition aux groupes d’étudiants catholiques chrétiens-sociaux. Il précise qu’après 1928 Kaltenbrunner travailla comme avocat stagiaire à Linz. Dans la suite de l’article, nous trouvons au troisième paragraphe :

« En janvier 1934, le Dr Kaltenbrunner fut une première fois emprisonné par le Gouvernement Dollfuss en raison de ses opinions nazies et interné avec d’autres nationaux-socialistes notoires au camp de concentration de Kaisersteinbruch. Il y fut à l’origine d’une grève de la faim dont il prit la direction, forçant le Gouvernement à relâcher 490 prisonniers nationaux-socialistes. L’année suivante, accusé de haute trahison, il se vit à nouveau interner et traduire cette fois devant le Tribunal militaire de Wels (Danube supérieur). Après une enquête de plusieurs mois, l’accusation de haute trahison s’écroula, mais il fut néanmoins condamné à six mois de prison pour conspiration. Au printemps de 1935 le Dr Kaltenbrunner fut nommé chef des SS autrichiens. Le droit d’exercer sa profession lui avait été retiré en raison de ses opinions nationales-socialistes. Il est tout à son honneur qu’à ce poste difficile il ait réussi, par son énergie, à sauvegarder l’unité du mouvement SS autrichien qu’il avait mis sur pied en dépit de toutes les persécutions, et qu’il réussit à engager avec succès au bon moment.

« Après l’annexion, à laquelle les SS prirent une part décisive, il fut nommé, le 11 mars 1938, secrétaire d’État à la Sécurité dans le nouveau cabinet national-socialiste formé par le Dr Seyss-Inquart. Quelques heures après sa nomination, le 12 mars 1938 à 3 heures du matin, il fut en mesure de présenter, en tant que premier dirigeant national-socialiste, au Reichsführer SS Heinrich Himmler, qui venait d’atterrir à Aspern (aérodrome de Vienne), un rapport rendant compte de la victoire complète remportée par le Mouvement et faisant remarquer, suivant la propre expression de Kaltenbrunner, que les SS restaient groupées, attendant des ordres. Le jour de l’annexion, le Führer nomma le Dr Kaltenbrunner SS Brigadeführer et chef du SS Oberabschnitt Donau. Le 11 septembre 1938 il fut promu au grade de SS Gruppenführer. »

Le Tribunal se souviendra des preuves déjà présentées ici. Je fais allusion au procès-verbal de ces débats (Tome II, page 415), où est rapportée la conversation téléphonique entre Göring et Seyss-Inquart au cours de laquelle Göring précisait que Kaltenbrunner devait être chargé du département de la Sécurité. Je continue à lire l’article précité ; je cite le dernier paragraphe :

« À la suite de la liquidation du gouvernement national autrichien et de la réorganisation de l’Autriche, divisée désormais en Gau des Alpes et Gau du Danube, il fut nommé Höherer SS und Polizeiführer (Commandant en chef des SS et de la Police) auprès des Reichsstatthalter (Gouverneurs) de Vienne, des provinces du Haut et Bas Danube, dans la 17e région militaire. En avril 1941, il fut promu Generalleutnant de la Police. »

Par là même, Kaltenbrunner devenait, en moins puissant toutefois, le Himmler autrichien.

D’après la publication Der Grossdeutsche Reichstag, quatrième législature de 1938, éditée par F. Kienast, qui constitue notre document PS-2892, page 261, Kaltenbrunner adhéra au parti nazi et aux SS d’Autriche en 1932. Il était le 300.179e membre du Parti et le 13.039e membre des SS. Jusqu’en 1933 il occupa les fonctions de Gauredner (orateur pour le Gau) et de Conseiller juridique de la 8e division SS. En 1933, il devint chef de la SS Standarte 37 et, par la suite, chef de la 8e division SS. Kaltenbrunner se vit attribuer les plus hautes décorations nazies, l’insigne d’honneur en or et le Blutorden. Depuis 1938 il était membre du Reichstag.

Je présente maintenant le document PS-3427 (USA-512). C’est également un article paru dans Die deutsche Polizei, l’hebdomadaire de la Police de sûreté et du SD, le 12 février 1943. Je cite à la page 65 :

« Le SS Gruppenführer Kaltenbrunner est nommé chef de la Police de sûreté et du SD.

« Berlin, 30 janvier 1943. Sur la proposition du Reichsführer SS, chef de la Police allemande, le Führer a nommé le SS Gruppenführer et Generalleutnant de la Police, Dr Kaltenbrunner, au poste de chef de la Police de sûreté et du SD, en remplacement du SS Gruppenführer et Général de la Police, Reinhard Heydrich, décédé le 4 juin 1942. »

Le Tribunal se rappelle les fréquentes allusions faites au discours adressé par Himmler, le 4 octobre 1943, à Poznan aux Gruppenführer SS. Il s’agit du document PS-1919, déjà déposé sous le nº USA-170, et dans lequel, avec une franchise inégalée, Himmler commente le programme barbare et les activités criminelles des SS et de la Police de sûreté. Vers le début du discours, on trouve ce simple membre de phrase qui sera ma seule citation : « Notre camarade, le SS Gruppenführer Ernst Kaltenbrunner, qui a succédé à notre ami Heydrich, tombé au champ d’honneur ».

Kaltenbrunner assuma la charge de chef de la Police de sûreté et de chef du SD à l’entière satisfaction de Himmler et de Hitler. En effet, le 9 décembre 1944, d’après le Befehlsblatt de la Police de sûreté et du SD…

Dr KAUFFMANN

Excusez-moi d’interrompre les débats un instant. J’avais compris que le Tribunal avait décidé d’ajourner les débats contre Kaltenbrunner jusqu’à ce que cet accusé soit en état de comparaître.

LE PRÉSIDENT

Non. La décision du Tribunal était fondée sur le fait que les moyens de preuve pouvaient être dissociés suivant qu’ils se rapportaient directement à Kaltenbrunner, ou n’intéressaient que la Gestapo. Mais il a été dit, lors de l’audience en chambre du conseil à laquelle vous assistiez, qu’il était impossible, devant l’enchevêtrement inextricable de ces deux ordres de faits, d’imputer les charges à l’organisation seule en les dissociant de celles retenues contre Kaltenbrunner. Le Tribunal a donc décidé que le plan de l’exposé ne serait pas modifié, le Ministère Public désirant que la documentation soit présentée en bloc. On vous accorde cependant le droit de contre interroger ultérieurement tout témoin qui pourrait être cité ici. Naturellement vous êtes aussi entièrement libre de discuter tout document mettant en cause Kaltenbrunner, au moment où vous présenterez sa défense. Avez-vous suivi ce que je viens de dire ?

Dr KAUFFMANN

Certainement.

LE PRÉSIDENT

Il vous sera donc ménagé la possibilité de contre interroger, à une date ultérieure de votre choix, les témoins de cet après-midi et de demain. En outre, pour ce qui est de la documentation qui sera présentée par le Ministère Public américain, vous pourrez en toute liberté y revenir par la suite selon que vous le jugerez utile.

Dr KAUFFMANN

Oui. Puis-je ajouter quelques mots ? Le malentendu qui nous arrêtait découle, selon toute évidence, de ce que, dans mon esprit, les témoins allaient être entendus maintenant. Mais je me rends compte, à présent, que l’on va poursuivre la présentation des preuves ou, à plus proprement parler, de la totalité de ces preuves. D’autre part, si je comprends bien, le Tribunal retient la thèse de la présentation en bloc et je ne puis, naturellement, que me soumettre à cette décision.

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

Kaltenbrunner assuma la charge de chef de la Police de sûreté et du SD, à l’entière satisfaction de Himmler et de Hitler, semble-t-il, car, le 9 décembre 1944, d’après le Befehlsblatt nº 51 de la Police de sûreté et du SD, document PS-2770, page 361, il reçut en sa qualité de chef de la Police de sûreté et du SD la décoration connue sous le nom de « Ritterkreuz mit Schwertern » (croix de chevalier avec épées), l’une des plus hautes décorations militaires. Kaltenbrunner fut élevé, à cette époque, au rang élevé de SS Obergruppenführer et de général de la Police.

Je désire attirer l’attention du Tribunal sur le schéma intitulé : « Les rôles respectifs de Kaltenbrunner, de la Gestapo et du SD dans le système policier allemand », document USA-493. En tant que chef de la Police de sûreté et du SD, Kaltenbrunner était aussi chef de la Gestapo, de la Kripo et du SD, ainsi que du RSHA qui dépendait lui-même des SS et du ministère de l’Intérieur du Reich. Il était responsable des services régionaux de la Gestapo, du SD et de la Kripo à l’intérieur de l’Allemagne, et des Einsatzgruppen et Einsatzkommandos dans les territoires occupés.

Directement sous les ordres de Kaltenbrunner se trouvaient les chefs des services centraux du RSHA, à savoir : l’Amt III, SD pour l’Allemagne ; l’Amt IV, Gestapo ; l’Amt V, Kripo et l’Amt VI, espionnage à l’étranger.

Je dépose maintenant le document PS-2939 (USA-513). C’est un affidavit de Walter Schellenberg, qui fut chef de l’Amt VI du RSHA entre l’automne 1941 et la fin de la guerre. Je ne lirai qu’une très courte partie de cette déclaration sous serment, en commençant à la sixième phrase du premier paragraphe.

« Vers le 25 janvier 1943, je me rendis avec Kaltenbrunner au Quartier Général de Himmler, à Lötzen, en Prusse Orientale. Tous les chefs de section du RSHA étaient présents à cette réunion, au cours de laquelle Himmler nous avisa de la nomination de Kaltenbrunner au poste de chef de la Police de sûreté et du SD (RSHA), en remplacement de Heydrich. La nomination devait prendre effet au 30 janvier 1943. À ma connaissance, aucune limitation de pouvoirs n’affecta l’autorité de Kaltenbrunner en tant que chef de la Police de sûreté et du SD. Il se mit rapidement au courant des devoirs de sa charge et assuma lui-même la direction et le contrôle de son service. Toute affaire importante, quel que fût le service qui la traitait, passait entre les mains de Kaltenbrunner. »

Pendant tout le temps que Kaltenbrunner fut chef de la Police de sûreté et du SD, de nombreux crimes furent commis par ses services, conformément d’ailleurs au plan établi par le RSHA ou en accord avec les ordres qui en émanaient, tous crimes dont Kaltenbrunner est responsable de par ses fonctions. Chacun de ces crimes a été examiné en détail lors de l’exposé relatif à la Gestapo et au SD, et nous nous y référerons à l’occasion. Nous parlerons à nouveau de quelques-unes des preuves déjà présentées et montrerons que les crimes en question furent perpétrés après la nomination de Kaltenbrunner comme chef de la Police de sûreté et du SD, le 30 janvier 1943.

Le premier crime dont Kaltenbrunner s’est rendu responsable en tant que chef de la Police de sûreté et du SD est le meurtre, après mauvais traitements, de civils des territoires occupés, à l’actif des Einsatzgruppen. Il existait cinq Einsatzgruppen au moins, opérant dans les régions de l’est à l’époque où Kaltenbrunner dirigeait le RSHA. Le Befehlsblatt de la Police de sûreté et du SD qui constitue notre document PS-2890 – je demande au Tribunal de lui accorder valeur probatoire – mentionne les Einsatzgruppen A, B, D, G et celui qui opéra en Croatie, pendant la période allant d’août 1943 à janvier 1945. Je ne lirai pas les extraits relatifs à cette question. D’ailleurs le Tribunal pourra consulter leur liste à la rubrique « Einsatzgruppen » et se rendre compte que les crimes furent bien commis pendant la période où Kaltenbrunner était chef de la Police de sûreté et du SD. Le Tribunal se rappellera aussi le document PS-1104 qui a déjà été accepté comme preuve sous le nº USA-483. Je le signale simplement sans m’y arrêter. II s’agit d’un rapport circonstancié et passablement long relatant les agissements de la Police de sûreté lors de l’extermination des Juifs de Sluzk, en Ruthénie Blanche. Ce rapport fut encore soumis à Heydrich, le 21 novembre 1941, mais la même cruauté et les mêmes scènes d’horreur continuèrent à caractériser les opérations des Einsatzkommandos à l’Est après la nomination de Kaltenbrunner au poste de chef de la Police de sûreté et du SD. Je vous signale le document R-135, déjà déposé sous le nº USA-289. Je n’en lirai aucun extrait. Je voudrais simplement rappeler au Tribunal que ce rapport, adressé le 31 mai 1943 par un certain Günther, gardien de prison à Minsk, au Commissaire général de la Ruthénie Blanche, signalait que, depuis le 13 avril 1943, le SD mettait à exécution le plan prévoyant l’extraction, une heure avant les exécutions, de toutes les dents, bridges et plombages en or portés par les Juifs. Le Tribunal se rappellera également un rapport, en date du 18 juin 1943, adressé au ministre du Reich pour les territoires occupés, relatant la pratique des détachements de Police consistant à enfermer hommes, femmes et enfants dans des granges que l’on incendiait ensuite.

Le deuxième crime dont Kaltenbrunner s’est rendu responsable, en tant que chef de la Police de sûreté et du SD, est d’avoir fait exécuter certains indésirables politiques et raciaux.

LE PRÉSIDENT

Lieutenant Harris, je crains que vous n’alliez un peu trop vite. Il nous est difficile de vous suivre quand vous vous référez si rapidement aux documents.

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

Merci, Monsieur le Président.

Le second crime dont Kaltenbrunner se soit rendu responsable en tant que chef de la Police de sûreté et du SD est d’avoir fait exécuter certains indésirables raciaux et politiques triés dans les camps de prisonniers de guerre par la Gestapo. Le Tribunal se souviendra du document PS-2542, déjà accepté sous le nº USA-489. Je crois que vous le trouverez dans le livre de documents relatifs à la Gestapo, qui a été déposé ce matin.

LE PRÉSIDENT

L’affidavit de Lindow ?

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

Oui. C’est l’affidavit de Lindow qui précise que les sélections continuèrent dans les camps de prisonniers de guerre au cours de 1943.

Le troisième crime dont Kaltenbrunner s’est rendu responsable, en tant que chef de la Police de sûreté et du SD, consiste à s’être fait livrer, après leur arrestation, les prisonniers de guerre évadés…

LE PRÉSIDENT

Un instant. Vous n’avez pas attiré notre attention sur le point précis de savoir si ces exécutions se pratiquèrent encore après 1943. Je n’ai pas encore pris connaissance du document que je suis en train de rechercher, que vous êtes déjà passé à un autre sujet.

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

Référons-nous plus particulièrement, Monsieur le Président, au troisième paragraphe qui a d’ailleurs déjà été lu ici au moment de son dépôt.

LE PRÉSIDENT

Le passage parle simplement de la période qui s’étend jusqu’au début de l’année 1943.

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

Oui. Il dit que, tout au début de 1943, le département fut dissous et absorbé par les services de la sous-section IV B. Le travail concernant les prisonniers de guerre russes était du ressort du service IV B 2a.

LE PRÉSIDENT

Bien. C’est tout ce que vous voulez en dire ?

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

Oui. Le troisième crime dont Kaltenbrunner s’est rendu responsable en tant que chef de la Police de sûreté et du SD fut de faire exécuter dans des camps de concentration, après leur capture, les prisonniers de guerre qui s’étaient évadés. J’attire l’attention du Tribunal sur le document PS-1650 qui a déjà été déposé sous le nº USA-246. C’est un ordre secret de la Gestapo, le « Kugel Erlass », suivant lequel les prisonniers de guerre évadés devaient être envoyés dans des camps de concentration par la Police de sûreté et le SD, pour y être exécutés. Cet ordre, daté du 4 mars 1944, était signé – et je cite – : « Le chef de la Police de sûreté et du SD. Par ordre : Müller ».

Je présente maintenant le document L-158, sous le nº USA-514. Je ne le lirai pas car il est analogue au document qui vient d’être présenté. Je désire néanmoins faire allusion à quelques passages marquants de ce texte. D’abord : « Le 2 mars 1944, le chef de la Police de sûreté et du SD, à Berlin, a transmis l’ordre suivant de l’OKW : … » Suit une déclaration suivant laquelle certains prisonniers de guerre évadés doivent être remis, après leur capture, au chef de la Police de sûreté et du SD. Le document continue et je cite : « … À ce sujet, le chef de la Police de sûreté et du SD a promulgué les instructions suivantes : … » Des instructions détaillées suivent, prévoyant la remise de certaines catégories de prisonniers au commandant de Mauthausen en vertu du plan « Kugel ». L’ordre stipule ensuite et je cite, tout à la fin du texte :

« La liste des officiers évadés et repris et des sous-officiers refusant de travailler sera conservée ici par la section IV A 1. Pour permettre qu’un rapport précis soit envoyé au chef de la Sipo et du SD, à Berlin, le dénombrement des prisonniers de chaque camp devra parvenir à Radom avant le 20 juin 1944. »

J’attire maintenant l’attention du Tribunal sur le document PS-2285 qui a été accepté ce matin comme preuve sous le nº USA-490.

LE PRÉSIDENT

Ce document L-158 a-t-il déjà été présenté comme preuve ?

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

Non, Monsieur le Président. Je me suis contenté d’en lire quelques extraits, mais je voudrais le déposer comme preuve. Le document n’a pas été lu intégralement pour la simple raison que son contenu, exception faite des extraits cités, est pour le fond similaire à celui du document PS-1650 qui a déjà été lu ici intégralement.

LE PRÉSIDENT

Vous dites qu’il est similaire au document PS-1650 ?

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

Oui, Monsieur le Président, à tous points de vue. Il a trait en particulier au même sujet. Mais il fut adressé à un service différent. Je désire particulièrement soumettre au Tribunal son dernier paragraphe qui, lui, cependant, a déjà été lu et présenté ici.

LE PRÉSIDENT

Une fin de document ne signifie pas grand-chose par elle-même, il me semble.

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

Très bien, Monsieur le Président. Donc, si le Tribunal le permet, j’en lirai intégralement le texte.

LE PRÉSIDENT

Voulez-vous dire que les trois passages du document L-158 sont contenus dans le document PS-1650 ?

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

Oui, Monsieur le Président, c’est exactement ce que je veux dire. J’attire maintenant l’attention du Tribunal sur le document PS-2285, qui a été accepté ce matin sous le nº USA-490. C’est un affidavit du lieutenant-colonel Gast et du lieutenant Veith de l’armée française, déclarant qu’en 1943 et 1944 des prisonniers de guerre furent assassinés à Mauthausen à la suite du décret Kugel. Je suis sûr que le Tribunal se rappellera ce document.

Le quatrième crime dont Kaltenbrunner s’est rendu responsable en tant que chef de la Police de sûreté et du SD est d’avoir fait interner certains indésirables raciaux et politiques dans des camps de concentration ou d’extermination, où ils étaient astreints au travail forcé et massacrés en grand nombre. Kaltenbrunner connaissait parfaitement, avant de devenir chef de la Police de sûreté et du SD le 30 janvier 1943, les conditions de vie des camps de concentration, le fait qu’on y traitait les détenus comme des esclaves, qu’on y pratiquait dés exécutions massives. Le Tribunal se souviendra d’avoir entendu dire ici au cours d’une déposition que le camp de concentration de Mauthausen était établi en Autriche, ce pays où Kaltenbrunner était chef suprême des SS et chef de la Police. Ce camp de concentration, comme le montre le document PS-1063 (a), qui a été déposé ce matin sous le nº USA-492, fut classé par Heydrich, en janvier 1941, dans la catégorie III, donc destiné aux prisonniers compromis le plus gravement et aux asociaux non susceptibles de rééducation. Le Tribunal se souviendra que les prisonniers de guerre qui devaient être exécutés, conformément au décret Kugel, étaient envoyés à Mauthausen. Comme on le montrera par la suite, Kaltenbrunner visita fréquemment le camp de concentration de Mauthausen. Au cours de l’une de ces visites, en 1942, Kaltenbrunner examina personnellement, durant une exécution, la chambre à gaz de ce camp. Je dépose maintenant le document PS-2753 (USA-515). C’est une déclaration sous serment d’Aloïs Höllriegl, ancien gardien du camp de concentration de Mauthausen. Il s’exprime ainsi :

« Je soussigné, Alois Höllriegl, déclare sous la foi du serment avoir été de janvier 1940 jusqu’à la fin de la guerre membre des SS Totenkopf stationnées au camp de concentration de Mauthausen. À l’automne 1942, je crois, Ernst Kaltenbrunner visita Mauthausen. J’étais de garde à ce moment et je le vis à deux reprises. Il descendit même dans la chambre à gaz avec Ziereis, commandant du camp, à un moment où l’on était en train de gazer des prisonniers. Les bruits qui accompagnaient l’opération m’étaient bien connus. Je compris que la chambre fonctionnait. Kaltenbrunner était présent.

« J’ai vu Kaltenbrunner remonter de la cave où se trouvait la chambre à gaz, quand tout fut terminé.

« Signé Höllriegl. »

Kaltenbrunner inspecta une autre fois les abords du camp, en compagnie de Himmler, et fut photographié en même temps que ce dernier au cours de l’inspection. Je dépose à ce propos le document PS-2641 (USA-516). Ce document consiste en deux déclarations sous serment et en une série de photographies. J’ai en main les originaux de ces photographies de petit format qui ont été agrandies. Les photographies du livre de documents ne sont pas très bonnes. Mais on va transmettre au Tribunal de meilleures reproductions.

Dr KAUFFMANN

Puisqu’on est néanmoins en train d’exposer toutes les charges dirigées contre Kaltenbrunner, je me vois obligé de reposer une question de principe. J’aurais aussi bien pu, d’ailleurs, le faire ce matin. Je fais allusion au problème suivant : peut-on lire ou non des déclarations sous serment ? Je sais que la question a déjà fait l’objet d’une délibération du Tribunal, qui a définitivement pris position sur ce point. Mais si je demande que le débat soit rouvert, je le fais pour une raison particulière. Tout procès comporte un élément de dynamisme. Une solution valable à un moment donné peut, à une date ultérieure, se révéler fausse. Ce Procès, le plus grand, le plus important de l’Histoire, a été étayé à plusieurs occasions décisives sur la simple lecture de déclarations sous serment, enregistrées par les seuls représentants du Ministère Public et d’après leurs propres règles. La lecture de simples déclarations sous serment se révèle à la longue insuffisante. D’heure en heure, la nécessité s’affirme toujours plus de voir, d’entendre, au moins une fois, un témoin à charge, de contrôler la véracité de ses dires et de s’assurer de l’exactitude de sa mémoire. Plusieurs témoins se pressent, pour ainsi dire, à la porte de cette salle, attendant qu’on leur demande de comparaître. Reprendre l’audition d’un témoin à une date ultérieure ne constitue pas une solution satisfaisante. Il n’est pas certain par ailleurs que le Tribunal permette son audition sur n’importe quel sujet antérieurement abordé par lui. C’est pourquoi je m’oppose à ce qu’on entreprenne la lecture des déclarations sous serment annoncées. L’esprit de l’article 19 du Statut ne doit pas succomber à une interprétation littérale.

LE PRÉSIDENT

Votre requête signifie-t-elle simplement que vous voulez contre-interroger le témoin Höllriegl ou demandez-vous alors que sa déclaration sous serment, PS-2641, ne soit pas lue ?

Dr KAUFFMANN

Ce dernier point.

LE PRÉSIDENT

Que sa déclaration sous serment ne soit pas lue ?

Dr KAUFFMANN

Oui.

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal estime qu’une déclaration sous serment qui porte sur des faits ayant trait à la question, constitue une preuve qui doit être admise aux termes mêmes de l’article 19 du Statut. Il examinera cependant toute requête que l’avocat de Kaltenbrunner jugerait nécessaire de formuler en vue du contre-interrogatoire de témoins ayant fait des déclarations sous serment, pourvu que ces témoins puissent être mis à notre disposition et convoqués.

(Au lieutenant-commander Harris). – Vous parliez de ces photos, n’est-ce pas ?

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

Oui, Monsieur le Président. Elles font partie du document que je voudrais maintenant déposer. Je désire me référer à la première déclaration sous serment qui les accompagne et qui figure au livre de documents.

LE PRÉSIDENT

Oui.

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

Il s’agit donc d’une déclaration sous serment d’Aloïs Höllriegl.

LE PRÉSIDENT

Oui. Vous avez déposé cette déclaration sous serment en même temps, n’est-ce pas ?

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

En effet, Monsieur le Président. Et cette déclaration sous serment est la suivante ; je la cite textuellement :

« J’ai fait partie des SS Totenkopf et ai été stationné au camp de concentration de Mauthausen de janvier 1940 à la fin de la guerre. Je connais parfaitement tous les bâtiments et tous les terrains du camp de concentration de Mauthausen. On m’a montré le document PS-2641, constitué par une série de six photographies. Je reconnais que toutes ces photographies ont été prises au camp de concentration de Mauthausen. En ce qui concerne la photographie nº 1, j’identifie formellement l’homme de gauche comme étant Heinrich Himmler ; Ziereis, le commandant du camp, figure au centre de la photo, et Ernst Kaltenbrunner est l’homme de droite. »

LE PRÉSIDENT

L’affidavit ne dit pas, n’est-ce pas, à quelle date les photographies ont été prises ?

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

Non, Monsieur le Président, je ne possède aucune pièce précisant la date à laquelle ces photographies ont été prises.

LE PRÉSIDENT

L’affidavit précise simplement que Kaltenbrunner figure sur la photo ?

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

Il précise simplement que Kaltenbrunner visita le camp, à une époque non précisée, en compagnie de Ziereis et de Himmler.

LE PRÉSIDENT

Bien.

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

Donc, tout en connaissant parfaitement les conditions de vie et le but des camps de concentration, Kaltenbrunner ordonna ou autorisa que l’on procédât en son nom à des internements dans ces camps. J’en veux pour preuve le document L-38 (USA-517). C’est une déclaration sous serment d’un certain Hermann Pister, qui fut commandant du camp de concentration de Buchenwald. Cette déclaration a été enregistrée le 1er août 1945 à Freising, en Allemagne, au cours d’une enquête militaire officielle conduite par l’armée américaine. J’en cite le passage suivant, extrait du deuxième paragraphe :

« À l’exception des prisonniers provenant en grand nombre des camps de concentration des territoires occupés, tous les prisonniers envoyés au camp de Buchenwald l’étaient sur ordre du RSHA (Office principal de la Sécurité du Reich) à Berlin. Ces ordres d’internement de protection (formulaire rouge) étaient pour la plupart signés de Kaltenbrunner. Un petit nombre d’entre eux portait la signature de Förster. »

Je présente maintenant le document PS-2477 (USA-518). Il s’agit d’une déclaration sous serment de Willy Litzenberg, ancien chef de la section IV A 1 b du RSHA. Ce document contient au second paragraphe, le passage suivant :

« Le droit d’interner préventivement et sans délai n’appartenait qu’aux chefs des bureaux principaux ou des bureaux de la Police d’État ; primitivement, pour une période n’excédant pas 21 jours. Plus tard, cette limite fut portée à 56 jours, je crois. Tout internement ultérieur devait être sanctionné par un service compétent du RSHA, celui de l’internement de protection. Les règlements ou les ordres sur l’internement ne pouvaient provenir que du chef du RSHA, de par sa qualité de chef de la Sipo et du SD. Tous les ordres d’internement de protection que j’ai vus portaient un tampon en fac-similé au nom de Heydrich ou de Kaltenbrunner. Autant que je puisse m’en souvenir, je n’ai jamais vu de document de ce genre portant une autre signature. Je ne sais pas dans quelle mesure, et à qui le chef de la Sipo et du SD aurait pu donner l’autorisation d’utiliser ces tampons en fac-similé. Le chef de l’Amt IV possédait peut-être cette faculté. La majeure partie du service de l’internement de protection fut transférée à Prague. Seule une direction demeura à Berlin. »

Je présente maintenant le document PS-2745 (USA-519). C’est un ordre daté du 7 juillet 1943, trouvé dans l’ancien bureau du service de la Gestapo qui s’occupait à Prague des internements de protection. Il s’agit d’un ordre adressé au bureau de Prague et lui demandant de transmettre par télétype au bureau de la Gestapo de Köslin l’ordre d’interner préventivement une certaine Ratzke au camp de concentration de Ravensbrück pour avoir refusé de travailler. L’ordre porte la signature de Kaltenbrunner, en fac-similé, et j’attire l’attention du Tribunal sur le fait que l’original de cet ordre d’arrestation porte cette signature en fac-similé. La plupart des ordres de cette sorte servaient de base à ceux qui étaient envoyés en fait au service de Prague et qui portaient la signature télétypée de Kaltenbrunner. Le Tribunal peut vérifier que le document porte bien, au bas de la page, la signature en fac-similé de Kaltenbrunner.

Je passe maintenant au document L-215 déjà déposé sous le nº USA-243. Je crois que le Tribunal se souviendra de ce document qui a déjà été présenté et qui contient les 25 mandats d’arrêt envoyés par le service du RSHA de Prague à l’Einsatzkommando du Luxembourg. Tous ces ordres portent la signature dactylographiée de Kaltenbrunner. Le Tribunal verra, et j’ai là en main ces documents originaux, que ces ordres d’arrestation sont rédigés sur formulaires rouges envoyés par le RSHA pour ordonner l’internement à Buchenwald.

Au nombre des camps de concentration dans lesquels Kaltenbrunner faisait procéder aux internements figuraient, d’après le document L-215, Dachau, Natzweiler, Sachsenhausen, et Buchenwald.

LE PRÉSIDENT

De quand datent ces ordres d’arrestation ?

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

La plupart datent de 1944 ; je crois même qu’ils datent tous de 1944.

LE PRÉSIDENT

Cela ne figure pas sur le document n’est-ce pas ?

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

Cela figure sur le document original, Monsieur le Président. La première page de cette traduction contient un résumé des différents documents. Un seul de ces dossiers a été traduit en entier ; il porte la date du 15 février 1944.

LE PRÉSIDENT

Oui, je vois.

LIEUTENANT-COMMANDER HARRIS

Parmi les raisons alléguées dans ces mandats signés de Kaltenbrunner, on trouve :

« Fortement soupçonné de s’être livré à des activités préjudiciables au Reich ; déclarations sournoisement hostiles à l’Allemagne ; calomnies ainsi que menaces à l’encontre de personnes jouant un rôle actif dans le mouvement national-socialiste ; fortement soupçonné d’aider les déserteurs. »

Je présente maintenant le document PS-2239 (USA-520). Il s’agit d’un dossier de 42 télégrammes envoyés par le service du RSHA de Prague au bureau de la Gestapo de Darmstadt. Ils portent tous la signature télétypée de Kaltenbrunner. Ces ordres d’internement ont été expédiés pendant la période qui va du 20 septembre 1944 au 2 février 1945. Au nombre des camps de concentration dans lesquels Kaltenbrunner interna les personnes visées, figurent les camps de Sachsenhausen, Ravensbrück, Buchenwald, Bergen-Belsen, Flossenbürg et Theresienstadt. Les internés étaient des Tchèques, des Allemands, des Français, des Hollandais, des Italiens, des Corses, des Lituaniens, des Grecs et des Juifs. Raisons de l’internement : refus de travailler, propagande religieuse, relations sexuelles avec des prisonniers de guerre, professions de foi communistes, ralentissement du travail, activités anti-allemandes, propagation de rumeurs démoralisantes, action « Gitter », rupture de contrats de travail, déclarations hostiles à l’Allemagne, attaques contre des supérieurs, déclarations défaitistes, vols et évasions.

Kaltenbrunner ne se contentait pas d’interner les gens dans des camps de concentration : il commettait des éléments chargés d’exécuter les internés. J’en veux pour preuve le document L-51 (USA-521). Il s’agit d’une déclaration sous serment d’un certain Adolf Zutter, ancien adjoint au chef du camp de concentration de Mauthausen, enregistrée au cours d’une enquête militaire officielle menée par l’armée américaine, le 2 août 1945 à Linz, en Autriche. Cet affidavit déclare, et je cite à partir du paragraphe 3 :

« Le Standartenführer Ziereis, commandant du camp de Mauthausen, dont j’étais l’adjoint, me remit, après avoir dépouillé le courrier secret, un grand nombre d’ordres d’exécution que j’étais chargé de transmettre à l’Obersturmführer Schulz. Les ordres étaient à peu près rédigés dans les termes suivants… »

Suit la description de l’un de ces ordres d’exécution envoyés par le RSHA au commandant du camp de concentration de Mauthausen. Je passe cette description et cite le paragraphe suivant :

« Certains ordres d’exécution ne mentionnaient aucun nom de juridiction. Jusqu’à l’assassinat de Heydrich, les ordres étaient signés par ce dernier ou un adjoint compétent. Plus tard ils le furent par Kaltenbrunner, et la plupart du temps, par son adjoint, le Gruppenführer Müller.

« Le Dr Kaltenbrunner, qui signait les ordres mentionnés, avait rang de général SS. Il était SS Obergruppenführer, chef du RSHA.

« Le Dr Kaltenbrunner a environ 40 ans ; il mesure de 1 m. 76 à 1 m. 80 et porte sur la figure de profondes cicatrices reçues lors de duels d’étudiants.

« Alors qu’il n’était encore que Höherer SS und Polizeiführer à Vienne, le Dr Kaltenbrunner (commandant en chef des SS et chef de la Police) visita le camp à plusieurs reprises. Plus tard, en tant que chef de l’Office principal de la Sécurité du Reich (RSHA), il visita encore le camp, bien moins souvent toutefois. Pendant ces visites, le commandant le recevait généralement devant la Kommandantur du camp, et lui rendait compte.

« En ce qui concerne la mission militaire américaine qui atterrit derrière le front allemand en Slovaquie, ou en Hongrie, en janvier 1945, je me souviens de l’arrivée de ses membres au camp de Mauthausen. Le nombre des arrivants était de 12 à 15 environ. Ils portaient encore un uniforme, américain ou canadien, une chemise et une tenue brun-vert et un calot de tissu. L’ordre d’exécution arriva par télégraphe ou télétype huit ou dix jours après leur arrivée. Le Standartenführer Ziereis vint dans mon bureau et me dit : “Kaltenbrunner vient d’envoyer son avis favorable pour l’exécution”. L’ordre était secret et portait la signature de Kaltenbrunner. Ces hommes furent alors fusillés, après une procédure sommaire, et ce qui leur appartenait me fut donné par l’Oberscharführer Niedermeier. »

Le cinquième crime dont Kaltenbrunner s’est rendu responsable en tant que chef de la Police de sûreté et du SD est d’avoir fait déporter pour le travail forcé certains ressortissants des territoires occupés et de les avoir contraints à ce régime disciplinaire.

Je suis persuadé que le Tribunal se rappellera, sans que nous ayons besoin de nous y référer à nouveau, le document PS-3012, déjà accepté comme preuve sous le nº USA-190. Il s’agit d’une lettre de la direction du Sonderkommando de la Sipo et du SD, déclarant que l’Ukraine devait procurer un million de travailleurs à l’industrie d’armement et demandant d’employer la force si c’était nécessaire. Cette lettre est datée du 19 mars 1943.

La responsabilité de Kaltenbrunner pour les mauvais traitements qu’eurent à subir les travailleurs étrangers est démontrée par le document PS-1063, déjà déposé sous le nº USA-492. Aucun passage de cette lettre n’a jamais été lu ici et n’a donc été enregistré au procès-verbal. Cette lettre, datée du 26 juillet 1943, est adressée aux Höheren SS und Polizeiführer, aux commandants et inspecteurs de la Sipo et du SD et aux chefs des Einsatzgruppen B et D.

Le Tribunal se souviendra que les Einsatzgruppen A, B, C et D opéraient à l’Est, où ils étaient chargés de l’extermination des Juifs et des meneurs communistes. Ce document prouve que Kaltenbrunner contrôlait les Einsatzgruppen B et D. Il est signé par Kaltenbrunner. Le premier paragraphe est ainsi rédigé :

« Le Reichsführer SS est favorable à ce qu’en plus des camps de concentration, qui dépendent du SS Wirtschafts- und Verwaltungshauptamt (WVHA), (Service économique et administratif des SS), de nouveaux camps de travail et de représailles soient créés qui seront de la compétence exclusive de la Police de sûreté. Ces camps de représailles ne pourront être créés sans l’autorisation du RSHA et cette autorisation ne pourra être accordée qu’en cas d’urgence (grosse arrivée de travailleurs étrangers, etc.). »

Je dépose maintenant le document D-473 (USA-522). Il doit se trouver au début du livre de documents. C’est une lettre signée par Kaltenbrunner et envoyée par ses soins, le 4 décembre 1944, aux services régionaux de la Police criminelle. Le Tribunal se souviendra que Kaltenbrunner était responsable de la Police criminelle aussi bien que de la Gestapo. Kaltenbrunner y fait savoir, et je cite le texte depuis le début :

« Conformément au décret du 30 juin 1943, les infractions commises par les travailleurs civils polonais et soviétiques étaient jusqu’à présent réprimées par les services principaux de la Police d’État, même dans les cas où la Police criminelle avait, dans les limites de ses anciennes compétences, mené les enquêtes. Dans le but d’accélérer la procédure et afin d’économiser le personnel, le décret du 30 juin 1943 est rapporté et, à dater d’aujourd’hui, les services principaux de la Police criminelle sont autorisés à poursuivre eux-mêmes les infractions pour lesquelles ils enquêtent, dans la mesure où ces délits sont de petite ou de moyenne importance. »

Je passe au second paragraphe :

« Les moyens de répression suivants sont mis à la disposition de la Police criminelle : emprisonnement de police, internement dans un camp de concentration, applicable aux individus asociaux ou considérés comme dangereux pour la communauté. »

Voici le dernier paragraphe :

« L’internement dans un camp de concentration doit normalement se prolonger pendant toute la durée de la guerre. Mais les bureaux principaux de la Police criminelle ont le pouvoir, dans des cas bien définis, et en accord avec les bureaux principaux de la Police d’État, de remettre certains travailleurs civils polonais et soviétiques aux camps de rééducation de la Gestapo. Dans tous les cas où les moyens de poursuite seront jugés insuffisants, l’affaire sera transmise au bureau principal compétent de la Police d’État.

« Signé : Kaltenbrunner. »

Kaltenbrunner, non content d’envoyer les travailleurs étrangers dans les camps de travail de la Gestapo, les punissait en les internant dans des camps de concentration.

Je dépose maintenant comme preuve le document PS-2582 (USA-523). C’est une série de quatre ordres télétypés prescrivant des internements dans un camp de concentration. J’attire l’attention du Tribunal sur le second télégramme, daté du 18 juin 1943, dans lequel la Gestapo de Sarrebruck recevait l’ordre de remettre au camp de concentration de Natzweiler un ouvrier polonais spécialisé, ainsi que sur le troisième télétype, daté du 12 décembre 1944, dans lequel la Gestapo de Darmstadt recevait l’ordre d’interner au camp de concentration de Buchenwald un Grec qui vagabondait sans occupation définie. Le quatrième télétype, daté du 9 février 1945, prescrivait à la Gestapo de Darmstadt à Bensheim d’interner un citoyen français à Buchenwald pour avoir cherché à se soustraire au travail et avoir fait preuve d’insubordination. Tous ces ordres sont signés par Kaltenbrunner.

Je présente maintenant le document PS-2580 (USA-524). Il contient encore trois de ces formules rouges d’internement de protection, toutes signées par Kaltenbrunner. La première nous apprend l’internement préventif d’un ressortissant néerlandais pour sabotage du travail et la deuxième, celui d’un Français, également pour sabotage et insubordination. Les deux formulaires sont datés du 2 décembre 1944.

Le sixième crime dont Kaltenbrunner s’est rendu responsable en tant que chef de la Police de sûreté et du SD est relatif à l’anéantissement des commandos, à l’exécution des parachutistes prisonniers, à la protection accordée par ses agents aux civils qui lynchaient les aviateurs alliés.

Je suis certain que le Tribunal se souviendra, sans qu’il ait besoin que nous nous y référions, de l’ordre de Hitler du 18 octobre 1942 déposé ce matin, le document PS-498 (USA-501), stipulant que même les commandos en uniforme étaient à exterminer jusqu’au dernier homme, et que leurs membres capturés individuellement par la Police des territoires occupés devaient être remis au SD.

Je dépose le document PS-1276 (USA-525). C’est une lettre confidentielle provenant du chef de la Police de sûreté et du SD, signée Müller par ordre, adressée à l’OKW et dans laquelle le chef de la Police de sûreté et du SD déclare (j’en commence la citation au troisième paragraphe de la seconde page de la traduction anglaise) :

« J’ai donné au Befehlshaber de la Police de sûreté et du SD à Paris, l’ordre de considérer les parachutistes portant l’uniforme anglais comme des membres d’une opération de commandos, conformément aux prescriptions de l’ordre du Führer du 18 octobre 1942, et d’avertir les autorités militaires en France que la Wehrmacht devra leur appliquer un traitement correspondant. »

Cette lettre est datée du 17 juin 1944. Le document PS-526, déjà déposé sous le nº USA-502, indique clairement que, pendant la période où Kaltenbrunner occupa le poste de chef de la Police de sûreté et du SD, les exécutions prévues par l’ordre de Hitler du 18 octobre 1942, furent effectuées par le SD. Tel est l’ordre qui a été déposé ce matin. Je suis certain que le Tribunal se le rappelle.

La méthode de la Police consistant à protéger les civils qui lynchaient les aviateurs alliés resta en vigueur pendant la période où Kaltenbrunner assura la direction de la Police de sûreté et du SD. Je dépose à ce propos le document PS-2990 (USA-526). C’est une déclaration sous serment de Walter Schellenberg, ancien chef de l’Amt VI du RSHA, qui déclare au septième paragraphe (c’est tout ce que je lirai de cet affidavit) :

« En 1944, à une autre occasion, mais également au cours d’une conférence chez le chef du service, j’ai entendu les bribes d’une conversation entre Kaltenbrunner et Müller. Je me souviens nettement des remarques suivantes formulées par Kaltenbrunner : Tous les bureaux du SD et de la Police de sûreté doivent être informés que les actions de représailles entreprises par la population contre les aviateurs terroristes anglo-américains ne doivent pas être réprimées. Tout au contraire, ces dispositions hostiles doivent être encouragées. »

Le septième crime dont Kaltenbrunner s’est rendu coupable en tant que chef de la Police de sûreté et du SD est d’avoir envoyé en Allemagne pour y être jugés secrètement et y purger leur peine, des civils des territoires occupés, et d’avoir fait user à leur égard de méthodes sommaires. Ces faits continuèrent après le 30 janvier 1943 : c’est ce que démontre le document PS-835 que je dépose sous le nº USA-527. Il s’agit d’une lettre provenant de l’OKW adressée à la commission allemande d’armistice, le 2 septembre 1944. Le document commence ainsi :

« Conformément à ces décrets, tout civil non-allemand qui aura, dans les territoires occupés, cherché à compromettre la sécurité ou l’esprit combatif de la puissance occupante en se livrant à des actes de terrorisme, de sabotage, ou de toute autre manière, sera livré à la Police de sûreté et au SD. Seuls ne sont pas visés par ces décrets les prisonniers qui ont, antérieurement à leur publication, légalement été condamnés à mort ou à une peine privative de liberté. Il faut compter au nombre des actes répréhensibles compromettant la sécurité ou l’esprit combatif de la puissance occupante, les actes de nature politique. »

Le huitième crime dont Kaltenbrunner s’est rendu responsable en tant que chef de la Police de sûreté et du SD est d’avoir fait exécuter ou interner dans les camps de concentration certains individus pour des crimes qui auraient été commis par leurs parents. Le document L-37, déjà accepté comme preuve sous le nº USA-506, démontre que ces crimes ont continué après le 30 janvier 1943. Ce document a été déposé ce matin. C’est une lettre provenant du commandant de la Sipo et du SD à Radom, datée du 19 juillet 1944, rapportant que les proches des assassins et saboteurs, du sexe masculin, seront fusillés et que leurs parents du sexe féminin, âgés de plus de 16 ans, seront envoyés dans des camps de concentration. Je veux encore signaler le document L-215, déjà déposé sous le nº USA-243, qui se rapporte à un nommé Junker, que Kaltenbrunner fit interner par la Gestapo au camp de concentration de Sachsenhausen parce que « étant parent d’un déserteur, il ne manquerait pas de saboter les intérêts du Reich, si on le laissait en liberté ».

Le neuvième crime dont Kaltenbrunner s’est rendu responsable en tant que chef de la Police de sûreté et du SD est l’évacuation des prisons de la Sipo et du SD et des camps de concentration. Je prie le Tribunal de se reporter au document L-53, déjà déposé comme preuve sous le nº USA-291. Il s’agit d’une lettre du commandant de la Sipo et du SD à Radom, datée du 21 juillet 1944, qui rapporte que le commandant de la Sipo et du SD du Gouvernement Général a donné l’ordre d’évacuer toutes les prisons de la Sipo et du SD et, si besoin est, d’en liquider les occupants.

Je présente maintenant le document PS-3462 (USA-528). Il s’agit d’une déclaration sous serment de Bertus Gerdes, ancien Gaustabsamtsleiter sous les ordres du Gauleiter de Munich. Cette déposition fut recueillie au cours d’une enquête militaire officielle conduite par l’Armée américaine. On demanda à Gerdes de déclarer tout ce qu’il savait sur Kaltenbrunner. Je ne lirai qu’une très courte partie de ses réponses. J’en commence la citation au troisième paragraphe de la page 2 :

« Giesler m’apprit que Kaltenbrunner restait en contact permanent avec lui. Il était en effet très préoccupé de l’attitude qu’adopteraient les travailleurs étrangers, de même que les internés des camps de concentration de Dachau, Mühldorf et Landsberg, dont les armées alliées approchaient. Un mardi, vers la mi-avril 1945, je reçus un coup de téléphone du Gauleiter Giesler me demandant de me tenir à sa disposition cette nuit même, pour un entretien. Au cours de cette conversation personnelle, Giesler m’apprit qu’il avait reçu de l’Obergruppenführer Kaltenbrunner, et sur l’ordre du Führer, des directives visant à la réalisation immédiate d’un plan de liquidation du camp de concentration de Dachau et des deux camps de travailleurs juifs de Landsberg et Mühldorf. Ces directives envisageaient la destruction par la Luftwaffe des deux camps de travailleurs juifs de Landsberg et Mühldorf, ces camps ayant déjà essuyé plusieurs attaques aériennes ennemies. Cette opération fut désignée par le mot-code de Wolke A-1. »

Je passe maintenant au second paragraphe de la page 3 de cette déposition :

« J’étais décidé à ne jamais laisser exécuter ces directives. Comme l’action Wolke A-1 aurait déjà dû être en cours depuis quelque temps, j’étais littéralement submergé par les courriers de Kaltenbrunner, et bien plus, j’étais censé avoir arrêté dans le détail les modalités des actions de Mühldorf et de Landsberg avec les deux Kreisleiter intéressés. Les messagers, pour la plupart officiers SS, SS Untersturmführer en général, me donnèrent des ordres concis et stricts à lire et à parafer. On m’y menaçait des plus terribles sanctions, y compris l’exécution, si je ne les suivais pas. J’eus, cependant, la possibilité d’invoquer de mauvaises conditions atmosphériques qui auraient empêché de mettre le plan à exécution, le manque d’essence et de bombes. Si bien que Kaltenbrunner ordonna que les Juifs de Landsberg fussent dirigés à pied sur Dachau où ils devaient être compris dans les opérations d’extermination qui auraient lieu dans ce camp. L’action de Mühldorf devait être exécutée par la Gestapo.

« Pour le camp de concentration de Dachau, Kaltenbrunner ordonna l’opération Wolkenbrand, prévoyant que les internés du camp seraient liquidés par empoisonnement par les gaz, à l’exception des nationaux aryens des puissances occidentales.

« Le Gauleiter Giesler reçut directement cet ordre de Kaltenbrunner et discuta en ma présence avec le Dr Harrfeld chef du service de la santé publique du Gau, la manière de se procurer les quantités de poison nécessaires. Le Dr Harrfeld promit de procurer ces quantités quand il en aurait reçu l’ordre et il fut avisé d’avoir à attendre des instructions ultérieures de ma part. Comme j’étais décidé à empêcher, par tous les moyens, l’exécution de ce plan, je ne donnai pas d’instructions ultérieures au Dr Harrfeld.

« Les internés de Landsberg venaient à peine d’arriver à Dachau que Kaltenbrunner m’envoyait un courrier pour me prévenir que l’action Wolkenbrand devait commencer.

« J’ai pu cependant empêcher la réalisation des opérations Wolkenbrand et Wolke A-1 en persuadant Giesler que la proximité du front les rendait impossibles. Je lui demandai de transmettre ces raisons à Kaltenbrunner.

« C’est alors que Kaltenbrunner envoya à Dachau l’ordre écrit de transférer en Suisse par camions tous les prisonniers appartenant aux pays de l’Europe de l’Ouest et de diriger à pied le reste des internés sur l’Ötztal (Tyrol) où la liquidation définitive devait être entreprise d’une manière ou d’une autre. »

LE PRÉSIDENT

L’audience est levée.

(L’audience sera reprise le 3 janvier 1946 à 10 heures.)