SOIXANTE-QUATRIÈME JOURNÉE.
Jeudi 21 février 1946.

Audience du matin.

L’HUISSIER AUDIENCIER

L’accusé Hess, malade, ne pourra assister à l’audience de ce matin.

GÉNÉRAL RUDENKO

Je tiens à vous faire savoir, Monsieur le Président que, conformément au plan de réquisitoire soviétique, nous allons entreprendre, avec la permission du Tribunal, la présentation des documents relatifs aux « destructions et pillages de valeurs culturelles et scientifiques, d’instituts culturels, religieux », ainsi qu’à la « destruction de villes et de villages ».

Ces documents seront présentés par le Conseiller d’État de 2e classe à la Justice, le général de division M. Y. Raginsky.

GÉNÉRAL RAGINSKY (Conseiller d’État de 2° classe à la Justice)

Messieurs les Juges.

Parmi les crimes de guerre commis par les conspirateurs hitlériens, crimes exceptionnellement graves et nombreux, exposés d’ailleurs en détail dans la troisième partie de l’Acte d’accusation, les crimes contre les valeurs culturelles occupent une place toute spéciale. Dans ces crimes s’est exprimé tout le vandalisme et l’ignominie du fascisme allemand.

Les conspirateurs nazis considéraient toute vie spirituelle et tout humanisme comme des obstacles à la réalisation de leurs inqualifiables desseins contre l’Humanité. Ils éliminaient ces obstacles avec la cruauté qui leur était propre.

Tout en élaborant leurs plans insensés de domination mondiale, tout en déclenchant et en menant une guerre de pillage, les conspirateurs nazis se proposaient aussi d’anéantir la culture. Ils rêvaient de reporter l’Europe à l’époque de sa domination par les Huns et les Teutons et voulaient replonger l’Humanité dans la barbarie.

Il n’est pas nécessaire de rappeler chacune des innombrables déclarations des dirigeants fascistes relatives à la question. Je ne reviendrai que sur une parole de Hitler, citée dans le livre de Rauschning, page 80, et que le Ministère Public de l’URSS a déjà présentée au Tribunal. Hitler déclarait :

« Nous sommes des barbares et nous resterons des barbares. C’est pour nous un titre de gloire. »Au nom du Ministère Public soviétique, je vais présenter au Tribunal des documents montrant ce que signifiaient dans la pratique ces directives de Hitler aux accusés, destruction des institutions culturelles, pillage et anéantissement de valeurs culturelles, étranglement de la vie culturelle nationale des peuples des territoires de l’URSS, de la Pologne, de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie momentanément occupés par les envahisseurs germano-fascistes.

Je vais maintenant présenter au Tribunal un certain nombre de documents prouvant que les nazis avaient projeté et organisé de propos délibéré le pillage des richesses culturelles, que l’Einsatzstab Rosenberg s’était préparé au pillage longtemps avant l’agression contre l’URSS, que l’activité de brigandage de l’accusé Rosenberg était étroitement coordonnée avec celles de Göring, de Heydrich et de l’Oberkommando et montrant comment ces pillages étaient camouflés.

Les mensonges monstrueux, les provocations auxquels avaient recours les hitlériens pour masquer leurs crimes sont maintenant de notoriété publique. Tandis qu’ils anéantissaient des millions d’hommes dans les camps d’extermination, ils parlaient, dans leurs ordres, de « filtrage » et d’« assainissement » ; anéantissant et pillant des trésors culturels, les vandales fascistes employaient les mots de « rassemblement de matériel » et « études du problème », se nommaient d’eux-mêmes, sans vergogne, « dépositaires de la culture ».

Les conspirateurs hitlériens essayèrent de transformer en esclaves les peuples des territoires conquis auxquels ils déniaient tout droit, et, dans ce but, détruisirent leur culture nationale.

La destruction des cultures nationales respectives des populations slaves, celles en particulier des Russes, des Ukrainiens et des Bielorussiens, c’est-à-dire la destruction des monuments nationaux, des écoles, des livres et la germanisation forcée des populations, accompagnaient partout l’occupation allemande avec la même régularité criminelle que les pillages, les violences, les incendies et les exécutions collectives.

Je saute, Monsieur le Président, le reste des pages 3 et 4 de mon rapport et passe maintenant à la seconde partie de mon exposé, page 5.

Comme je l’ai déjà indiqué, l’anéantissement de la culture nationale des peuples des territoires occupés faisait partie intégrante du plan général conçu par les conspirateurs hitlériens et visant à la suprématie mondiale. Il est difficile de déterminer le facteur auquel on accordait le plus d’importance, destruction ou pillage. Ce qui est certain, c’est que pillage et destruction visaient à un seul et même but, l’anéantissement. Et cette politique d’anéantissement était pratiquée partout sur une vaste échelle dans les territoires occupés par les Allemands. L’article 56 de la Convention de La Haye de 1907 stipule très nettement :

« Les biens des communautés, à savoir ceux des établissements religieux, de bienfaisance, d’enseignement, des instituts artistiques et scientifiques, même si ces biens appartiennent à l’État, doivent être considérés comme propriété privée.

« Toute réquisition, toute destruction ou endommagement intentionnels de tels établissements, de monuments historiques, d’œuvres d’art ou de productions scientifiques sont interdits et doivent être poursuivis. »

Les hitlériens se moquaient systématiquement et sciemment des principes et interdictions formulés dans l’article 56. Tous les conspirateurs se sont rendus coupables de telles violations, tout particulièrement Rosenberg. Son organisation de pillage des richesses culturelles était extrêmement ramifiée et il avait un personnel nombreux d’employés et d’agents. L’Einsatzstab Rosenberg et son chef, Utikal concentraient et coordonnaient les activités criminelles des nombreuses organisations de pillage dépendant directement ou indirectement du gouvernement hitlérien et du Haut Commandement allemand.

Rosenberg fut officiellement chargé du pillage des richesses culturelles des territoires occupés par un décret de Hitler en date du 1" mars 1942.

Je me référerai au document PS-149, déjà présenté au Tribunal le 18 décembre 1945 par le Ministère Public américain sous le n° USA-369. Avec votre permission, Monsieur le Président, je ne citerai que deux paragraphes de ce document. Il figure à la page 3 du livre de documents. Je lis :

« Son « Einsatzstab » (celui de Rosenberg) a le droit de fouiller toutes bibliothèques, archives, loges, tous établissements culturels des territoires occupés pour y trouver les documents désirés et de réquisitionner ces documents au service de la mission idéologique du Parti. »

Je saute un paragraphe et cite le dernier paragraphe de ce document.

« Les modalités fixant la coopération avec la Wehrmacht seront déterminées par le chef du Haut Commandement après entente avec le Reichsleiter Rosenberg.

Le Reichsleiter Rosenberg, en sa qualité de ministre du Reich pour les territoires occupés de l’Est, est habilité à prendre, à l’intérieur des territoires de l’Est dépendant de l’administration allemande toutes mesures jugées utiles. »

Ce décret de Hitler fut communiqué, comme cela ressort clairement du document, à tous les services de l’Armée et du Parti ainsi qu’aux services gouvernementaux. Cependant, ce n’est pas au 1er mars 1942 qu’il faut faire débuter l’activité spoliatrice de Rosenberg. Pour le prouver, je vais citer quelques extraits d’une lettre de Rosenberg au Reichsleiter Bormann. Cette lettre est datée du 23 avril 1941. Le document a été présenté au Tribunal le 18 décembre 1945 par le Ministère Public américain et enregistré sous le n° USA-371. Il figure à la page 4 du livre de documents. Cette lettre, c’est là son intérêt, révèle que les pillages, qui y sont d’ailleurs qualifiés de « confiscations », étaient perpétrés par l’accusé Rosenberg en étroite collaboration avec Himmler et sur la base d’un accord écrit qui réglait les rapports entre leurs deux ministères. Je vais citer des extraits de cette lettre à la page 1 de la traduction russe.

« Je vous ai transmis — écrivait Rosenberg — une photocopie de la convention passée par moi avec le SD, convention conclue avec le consentement exprès du Gruppenführer Heydrich. »

Et plus loin, à la page 5 du livre de documents, vous trouverez cette citation :

« Pour les objets d’art, il n’en a toujours été question qu’en second lieu. En premier lieu sur l’initiative du Führer, il a été transmis à deux reprises aux territoires occupés de l’Ouest un ordre du chef de l’OKW leur enjoignant d’avoir à mettre à ma disposition, comme matériel de recherche, tout document d’intérêt scientifique ou toutes archives en possession d’organisations hostiles à notre idéologie. Cette mesure fut, elle aussi, dans la plupart des cas, appliquée en étroite collaboration avec le SD et les commandants militaires. »

L’importance qu’accordaient les conspirateurs nazis à l’activité spoliatrice de l’Einsatzstab Rosenberg ressort d’une circulaire de l’accusé Göring en date du 1er mai 1941 et adressée à tous les services de l’Armée, du Parti et de l’Administration, prescrivant d’aider et de soutenir l’Einsatzstab Rosenberg. Ce document fut présenté au Tribunal le 18 décembre 1945 par nos collègues américains et accepté sous le n° USA-384.

A cette époque déjà, le pillage était effectué sur une grande échelle. Comme Rosenberg l’indique dans sa lettre du 23 avril 1941, à cette époque, avril 1941 donc, on avait déjà envoyé en Allemagne près de 7.000 caisses d’objets d’art volés.

Pour en terminer avec ce document, j’en lirai encore, avec la permission du Tribunal, un paragraphe très court qui se trouve à la page 6 du livre de documents. Rosenberg écrit :

« Ainsi ces problèmes se sont pratiquement résolus d’eux-mêmes et le travail a suivi son cours. Ce que je demande, dans les circonstances présentes, c’est l’adoption officielle, pour d’autres territoires occupés ou à occuper, des mesures déjà prises dans l’Ouest. »Ce document, où vous remarquerez d’ailleurs que le pillage est dénommé « travail », apporte la preuve que l’activité criminelle de Rosenberg était étroitement coordonnée avec celles des SD et du Haut Commandement de la Wehrmacht et aussi que, dès avril 1941, on avait commencé à élaborer les plans organisant le pillage des régions à occuper ultérieurement.

Après l’exposé du Procureur Général soviétique, le général Rudenko, après l’exposé du représentant du Ministère Public américain, M. Alderman, on comprend ce que signifie l’expression « régions à occuper » contenue dans la lettre de Rosenberg. Ce fut bientôt l’époque où les nazis passèrent à la réalisation du programme criminel du « Cas Barbarossa », où les hordes germano-fascistes se concentrèrent aux frontières de l’URSS, se ruèrent sur ce pays.

Enfin, il est important de mentionner que l’accusé Rosenberg, en avril 1941, plaça Utikal à la tête de ses divers groupes d’opération car « la création d’un tel poste pouvait se révéler nécessaire au cours de la guerre ». Rosenberg, en la matière, se basait sur le travail « couronné de succès » déjà effectué dans les territoires occupés de l’Ouest et dans les Pays-Bas par son propre groupe d’opération et sur l’« expérience acquise » dans ces régions. C’est ce que prouve une note adressée à Utikal le 1er avril 1941 et signée de Rosenberg. L’authenticité de ce document, qui porte le n° PS-143, a été reconnue par Rosenberg lui-même au cours de son interrogatoire du 26 septembre 1945. Je le dépose aujourd’hui sous le n° URSS-371.

Dans cet exposé sur le pillage et la destruction organisés de richesses artistiques, je signalerai maintenant un ministère qui, lui, alliait la diplomatie au brigandage, je veux dire le ministère des Affaires étrangères allemandes.

Dans son discours d’ouverture, le Procureur Général soviétique, le général Rudenko, a montre que tous les pillages effectués dans les régions occupées de l’Union Soviétique à l’instigation du Gouvernement allemand n’étaient pas perpétrés par les multiples services et groupes aux ordres des accusés Göring et Rosenberg. Le ministère des Affaires étrangères, dirigé par l’accusé Ribentrop, prit également part à ces pillages par l’intermédiaire d’une formation spéciale.

La mise sur pied de ce « bataillon Ribbentrop » et sa participation active au pillage des richesses culturelles des territoires occupés de l’URSS sont attestées par une déposition en date du 10 novembre 1942 de l’Obersturmfuhrer Dr Förster, fait prisonnier par l’Armée rouge dans la région de Mozdock.

Dans cette déclaration, Förster rapporte les tâches dont était chargé l’Einsatzstab Rosenberg, missions de pillage ou, comme il disait, « confiscation » d’objets d’art et d’antiquités dans les musées.

Je présente au Tribunal la photocopie certifiée conforme de cette déclaration sous le n° URSS-157. Förster déclare ; je cite :

« En août 1941, me trouvant à Berlin, je fus transféré, avec l’appui de mon vieil ami de l’université de Berlin, le Dr Focke, employé à la section de presse du ministère des Affaires étrangères, de la 87e division anti-tanks au bataillon spécial d’intervention du ministère des Affaires étrangères. Ce bataillon a été créé sur l’initiative du ministre des Affaires étrangères, Ribbentrop, et dépend de lui. Le chef du bataillon est le commandant des Waffen SS von Kunsberg.

« La mission de ce bataillon spécial d’intervention est la suivante :

sitôt une ville importante prise, le bataillon doit confisquer et mettre en sûreté toutes les richesses culturelles et tous les objets de quelque intérêt historique, trier les livres et les films précieux et les transférer en Allemagne.

Le bataillon spécial d’intervention se compose de quatre compagnies. La première est affectée au corps expéditionnaire allemand en Afrique, la deuxième au groupe d’armées Nord, la troisième au groupe d’armées Centre, enfin la quatrième au groupe d’armées Sud.

La première compagnie est actuellement stationnée en Italie, à Naples, et attend le moment où son transfert en Afrique sera possible.

L’état-major du bataillon se trouve à Berlin, 104, Hermann Göringstrasse. Les objets confisqués sont entreposés dans les locaux de la firme Adler, Hardenbergstrasse.

Avant notre départ pour la Russie, le commandant von Kunsberg nous fit part d’un ordre de Ribbentrop nous enjoignant de déménager toutes les installations scientifiques, les instituts, les bibliothèques, les palais, de fouiller les archives de fond en comble et de réquisitionner tout ce qui présentait quelque importance ou quelque valeur.

Aux dires de mes camarades, la deuxième compagnie de notre bataillon aurait confisqué des objets précieux dans les palais des environs de Leningrad. Personnellement, je n’étais pas là à cette époque. A Tsarskoïé-Sélo, la compagnie a saisi et mis en sûreté tous les aménagements du véritable palais-musée de l’impératrice Catherine. Les tentures chinoises en soie et les motifs sculptés et dorés ornant les murs furent enlevés. Les parquets ornementés artistiquement furent démontés et emportés.

Du palais de l’empereur Alexandre furent déménagés des meubles anciens ainsi qu’une importante bibliothèque qui renfermait de 6.000 à 7.000 volumes en langue française et plus de 5.000 volumes manuscrits en langue russe. »Vous trouverez la citation qui suit à la page 10 du livre de documents.

La 4e compagnie, dont je dépendais, a réquisitionné à Kiev l’équipement du laboratoire de l’institut scientifique de recherches médicales. Tout l’appareillage scientifique, toute la documentation, les livres ont été expédiés en Allemagne.

Nous trouvâmes un riche butin à la bibliothèque de l’Académie ukrainienne des sciences où étaient conservés des manuscrits rarissimes d’origine perse et abyssine, des documents chinois, des chroniques russes et ukrainiennes, des incunables du premier imprimeur russe, Ivan Fjodorov, et certaines éditions rares des œuvres de Chevtchenko, Mickiewicz et Ivan Franko.

Des musées de Kiev, plus précisément des musées d’art ukrainien russe, d’art oriental, occidental et du musée central Chevtchenko, ont été expédiées vers Berlin de nombreuses pièces d’exposition qui y étaient restées, notamment des peintures et des portraits de Repine, Verestchagnine, Fjedotov, Goe, des sculptures d’Antokolski et bien d’autres œuvres de peintres ou de sculpteurs russes ou ukrainiens.

De la bibliothèque Korolenko à Kharkov ont été expédiés vers Berlin, après tri, plusieurs milliers d’éditions de luxe. Le reste des livres fut détruit. Plusieurs centaines de tableaux de la galerie de peinture de Kharkov, dont 14 tableaux d’Aivazovski et de Repine, de nombreuses œuvres de Polienov, de Chichkin, entre autres, furent mis en sûreté. On a également emporté certaines sculptures anciennes et toutes les archives scientifiques du musée. Certains soldats allemands s’approprièrent des tapis, des broderies, des Gobelins et autres pièces d’exposition.

Je sais également — indique Förster dans sa déclaration — que le personnel d’Alfred Rosenberg comprend des commandos spéciaux chargés de confisquer dans les musées des territoires occupés de l’Est et des pays d’Europe les pièces anciennes et précieuses. A la tête de ces commandos sont placés des experts civils. Dès qu’une ville importante est prise, les chefs de ces commandos s’y rendent en compagnie d’experts divers. Ils inspectent les musées, les galeries de tableaux, les expositions, les institutions culturelles et artistiques, évaluent leur contenu et saisissent tout ce qui présente une valeur quelconque. »

Je passe le dernier paragraphe de cette déposition. Avec la permission du Tribunal, je vais lire deux extraits d’une lettre du ministre du Reich pour les territoires occupés, datée du 7 avril 1942 et signée de Laibrandt, le collaborateur le plus intime de l’accusé Rosenberg. Cette lettre, Messieurs les juges, figure aux pages 12 et 13 de votre livre de documents. Elle vous a déjà été présentée le 18 décembre 1945 par le Ministère Public américainsous le n° URSS-408. Ce document nous renseigne abondamment sur l’étendue des pillages projetés, ainsi que sur la façon dont on pensait camoufler ces pillages qu’on y nomme cyniquement « protection des témoignages culturels, du matériel de recherche et des installations scientifiques des territoires occupés de l’Est ».

Ce document montre clairement aussi que Rosenberg, de peur de voir une partie du butin lui échapper, s’était assuré le monopole du pillage et n’avait transigé qu’avec le chef d’État-Major général de l’Armée avec lequel, comme l’indique sa lettre, l’Einsatzstab Rosenberg « travaillait ».

Je vais lire un premier extrait de cette lettre.

« J’ai chargé l’Einsatzstab du Reichsleiter aux territoires occupés, Rosenberg, de s’emparer, pour étude systématique, de tous documents culturels, instruments de recherches ou installations scientifiques qui seraient trouvés dans des bibliothèques, archives, instituts scientifiques, musées, etc. tant publics que privés ou appartenant à des religieux. L’Einsatzstab, comme c’est à nouveau précisé dans l’ordonnance du Führer du 1er mars 1942, entre en action immédiatement après occupation par les troupes combattantes de la région visée et après accord avec le chef d’État-Major général de l’Armée. Après l’installation de l’Administration civile il continuera son activité en accord avec les commissaires du Reich compétents, jusqu’à mission remplie.

Les services de mon département sont priés, tout particulièrement, d’assister les agents de l’Einsatzstab dans l’accomplissement de leur tâche, de leur communiquer en particulier tous les renseignements concernant les objets qui auraient déjà été saisis dans ces régions et emmenés, ainsi que le lieu de leur emplacement actuel ».

Comme vous le voyez, Messieurs les juges, le pillage des bibliothèques, archives, instituts de recherche scientifique, musées publics et privés, des biens d’église même, avait été minutieusement préparé Il ne s’agissait nullement de « protéger » des richesses culturelles, ce n’était que pillage. Cela ressort clairement de l’extrait suivant de la lettre déjà mentionnée. Vous trouverez ce passage à la page 12 de votre livre de documents. Je cite :

« Si, en violation de cette réglementation, on a déjà procédé à des confiscations et à des transferts, il faut avertir immédiatement le Reichsleiter de l’Einsatzstab, Rosenberg, Berlin-Charlottenburg 2, Bismarckstrasse 1... »

Je ne vous importunerai pas en vous nommant tous les nombreux destinataires de cette lettre. Je mentionnerai néanmoins quelques-uns d’entre eux : l’OKH, le ministre de l’Économie, le délégué au Plan de quatre ans, le commissaire du Reich pour les États baltes, pour l’Ukraine, etc.

Ainsi ce document confirme, une fois de plus, que Göring et Funk prenaient une part active au pillage, de même que le représentant de l’OKH.

Les œuvres d’art de valeur inestimable pillées dans les pays occupés étaient expédiées en Allemagne, transformée par les hitlériens en repaire de brigands.

La Commission extraordinaire d’État a établi qu’en janvier 1943 le commandant en chef de la Ve armée blindée, le général de cavalerie Mackensen, s’empara, en présence du chef de la Section de propagande de la 1° armée blindée, Müller, de toiles d’une grande valeur de Ribera, Rubens, Murillo, Jordaens, Verechtchaguine, Korovine, Kramskoi, Polenev, Repine, Lagorno, Ayvasovski et Chichkine, de sculptures de Donatello et d’autres oeuvres exposées au musée de peinture et de sculpture de Rostov replié à Piatigorsk dans les locaux du musée Lermontov.

Ces éclaircissements sont donnés dans un document déjà présenté au Tribunal sous le n° URSS-37. Avec votre permission, je vais en citer un paragraphe, un seul, figurant à la page 5 de ce document, à la page 18 de votre livre de documents. Je cite :

« Le musée d’art pictural de Rostov fut pillé par le commandant en chef de la 1ère armée blindée, le général de cavalerie Mackensen, ainsi que par le chef de la Section de propagande de la 1° armée blindée, Müller, et son contenu transféré en Allemagne. »

Il ressort du témoignage du représentant du Gouvernement polonais, Stéphane Kurovski, que l’accusé Frank, en pillant les trésors artistiques de l’État polonais, visait aussi à son enrichissement personnel. Des tableaux, des porcelaines et autres œuvres d’art pillés dans les musées de Varsovie et de Cracovie, en particulier au château de Vavel, furent transférés dans les propriétés de l’accusé Frank ».

Le témoignage auquel je viens de faire allusion est joint en annexe au rapport du Gouvernement polonais et je le présente au Tribunal sous le n° URSS-302. Il figure, Messieurs les juges, aux pages 19 et 20 de votre livre de documents.

Le document qui porte le n° PS-055 est une lettre du chef de la 4e direction politique du ministère du Reich pour les territoires occupés de l’Est, datée du 14 septembre 1944. Elle contient des instructions sur le lieu de destination et de dépôt des trésors pillés. Cette lettre est adressée à « Monsieur le Ministre du Reich. Par l’intermédiaire du chef de l’État-Major de direction politique — Même bâtiment ». Objet : « Œuvres d’art rapportées d’Ukraine ». Cette lettre figure dans votre livre de documents à la page 21. Je la présente comme document à charge sous le n° URSS-372. J’en lis le texte :

« Le Commissaire du Reich pour l’Ukraine a entreposé les objets d’art et tableaux ramenés de Kiev et de Kharkov en Prusse Orientale dans les abris suivants :

l. Propriété domaniale de Richau, près de Wehlau ;

2. Manoir de Wildenhoff (propriétaire : Comte Schwerin) ».

Je poursuis la lecture de cette lettre :

« Il s’agit de 65 caisses dont le contenu est inventorié de façon précise sur un relevé ci-joint. Pour les 20 autres caisses, 57 cartons et pour le rouleau de gravures, il n’existe pas jusqu’à maintenant d’inventaire.

Parmi les tableaux figure un grand nombre d’icônes anciennes, des œuvres de maîtres célèbres des écoles allemandes, hollandaises ou italiennes des XVIe , XVIIe , XVIIIe siècles, des œuvres également des meilleurs artistes russes des XVIIe et XIXe siècles.

Cet ensemble englobe les chefs-d’œuvre les plus précieux des collections d’art de l’État ukrainien, ensemble auquel une grossière estimation assigne déjà une valeur de plusieurs millions de mark.

En outre, cette collection unique en son genre, qui réunit des tableaux de renommée mondiale, présente pour l’Allemagne un intérêt ethnique et politico-culturel considérable. »

Je passe le dernier paragraphe de la lettre qui ne présente pas grand intérêt. Pour les questions qui nous occupent, je citerai un passage de la deuxième page de la lettre de Rosenberg à laquelle je viens de me référer, extrait qui figure à la page 5 de votre livre de documents. Rosenberg écrivait :

« Au cours de ces confiscations, nous avons naturellement trouvé beaucoup d’autres œuvres d’art. Certaines d’entre elles sont d’une grande valeur et pour éviter leur dispersion, le chef de l’OKH, sur ma requête et conformément aux ordres du Führer, m’a permis d’établir un catalogue. Ainsi, les œuvres seront conservées au Führer. »

Messieurs les juges, comme vous venez de l’entendre, Hitler avait une façon spéciale de considérer la propriété d’autrui, les trésors d’art des territoires occupés par l’Allemagne.

Cette constatation figure au rapport du Gouvernement tchèque présenté hier au Tribunal et dont un extrait a déjà été lu. Je trouve de ce fait inutile de relire ce document une seconde fois.

Il faut cependant noter que Göring, comme Hitler, était lui aussi un amateur passionné de telles « acquisitions ». On vous a indiqué hier de quelle façon Göring s’appropriait les Gobelins français de valeur. Cependant, il ne faisait pas qu’acquérir des Gobelins. Il nous en parle du reste lui-même dans une lettre à Rosenberg. Il s’agit du document PS-1985, que je dépose sous le n° URSS-373. Elle figure aux pages 156 à 158 de votre livre de documents. Dans cette lettre, Göring révèle qu’à la suite d’achats, d’échanges, de cadeaux, de legs, il possédait peut-être la collection la plus importante d’Allemagne sinon d’Europe.

Le document présenté au Tribunal est un double dactylographié de cette lettre portant une série de corrections à l’encre, de la main de Göring visiblement. Cette copie a été saisie avec d’autres lettres de Göring par les troupes de l’Armée américaine, ce qui a été certifié à l’époque par nos collègues américains.

Ce document, Messieurs les juges, révèle de façon remarquable la nature des « acquisitions » effectuées par Göring et confirme également la complicité de Ribbentrop dans la « préservation » des trésors culturels des territoires occupés. Pour cette raison j’en lirai, avec votre permission, quelques extraits, tout d’abord un extrait de cette lettre à la page 1 :

Göring écrivait à Rosenberg :

« J’ai été particulièrement heureux qu’on ait enfin, après de nombreuses hésitations, procédé à la désignation du service chargé de rassembler les collections, bien que, je dois l’avouer, d’autres administrations puissent se dire en vertu des pouvoirs accordés par le Führer, qualifiées en la matière, en particulier le ministère des Affaires étrangères qui, il y a déjà plusieurs mois, avait envoyé aux divers ministères une circulaire dans laquelle il annonçait entre autres s’être vu conférer l’autorisation de mettre en sûreté les richesses culturelles des territoires occupés. »

Je cite un autre extrait de cette lettre à la page 2, dernier paragraphe :

« Maintenant, pour qu’aucune confusion n’intervienne au sujet des œuvres que j’aimerais me voir attribuer ou acheter, je vous fais part de ce qui suit :

1. Je possède à l’heure actuelle, à la suite d’achats, de cadeaux, de legs et d’échanges, la collection privée peut-être la plus importante d’Allemagne sinon d’Europe. »

Je passe un paragraphe et cite les points 2 et 3 qui énumèrent les œuvres que Göring aurait voulu acquérir :

« 2. Une collection très importante et de grande valeur d’oeuvres hollandaises du XVIIe siècle ;

3. Une bonne collection, bien que relativement réduite, de maîtres français du XVIIIe siècle et, enfin, une collection de maîtres italiens. »

Vous venez d’entendre, Messieurs les juges, ce que signifiait dans la pratique cet « intérêt personnel que chaque soldat devait trouver dans la guerre. » Tout cela établit de façon irréfutable que les nazis menèrent systématiquement leur entreprise de pillage et de brigandage, que chaque Allemand, du simple soldat aux criminels chefs hitlériens prit part au pillage. On peut soutenir la même thèse en ce qui concerne l’anéantissement des trésors culturels. Les ordres et les directives relatifs à la destruction des richesses culturelles émanaient des chefs de l’Allemagne hitlérienne et des plus hauts gradés du Haut Commandement allemand.

Pour le prouver, je me référerai à un ordre du commandant en chef de la 6e armée allemande, signé du General Feldmarschall von Reichenau et approuvé par Hitler. Il est intitulé : « Attitude à adopter par l’Armée à l’Est ». Ce document a été déposé au Tribunal sous le n° URSS-12. Contrairement à l’habitude, cet ordre des nazis contient des instructions non déguisées de destruction et d’anéantissement des richesses culturelles des territoires occupés. Avec votre permission, je citerai un paragraphe, un seul, de cet ordre, paragraphe qui figure à la page 161 de votre livre de documents :

« L’Armée ne doit prendre part à l’extinction des incendies que dans la mesure où c’est nécessaire à la préservation de ses cantonnements... » Tout le reste devait être détruit. Aucune considération d’ordre historique ou artistique ne devait intervenir.

Je vais encore vous citer un autre document qui établit que les pillages et les destructions des richesses culturelles perpétrés par les hitlériens en territoire occupé étaient suscités et dirigés par 1& Gouvernement hitlérien. Je pense en ce moment aux faits que l’accusé Frank a consignés dans son journal, dont des extraits ont déjà été soumis au Tribunal sous le n° ÜRSS-223. Au premier tome du journal de Frank, page 38, — à la page 169 de votre livre de documents — pour le 4 octobre 1939, nous trouvons les notes suivantes :

« Berlin : entretien avec le Führer. Le Führer a discuté avec le Gouverneur Général la situation d’ensemble. Il a approuvé l’activité du Gouverneur Général en Pologne, en particulier le démantèlement du château de Varsovie. Il a décidé que cette ville ne serait pas reconstruite et qu’on évacuerait ses richesses artistiques. »

J’estime que les documents qui viennent de vous être présentés nous permettent de tirer les conclusions suivantes :

a) Le pillage et la destruction des richesses culturelles des peuples occupés par les Allemands furent conduits suivant des plans minutieusement préparés à l’avance.

b) Le pillage et la destruction des richesses culturelles furent dirigés par le Gouvernement fasciste et le Haut Commandement allemand.

c) Les plus actifs de ceux des conspirateurs qui organisèrent le pillage et la destruction des richesses culturelles sont les accusés Rosenberg, Ribbentrop, Frank et Göring.

Je passe au chapitre suivant de mon exposé intitulé : « Les destructions et pillages de richesses culturelles en Tchécoslovaquie, Pologne et Yougoslavie ».

J’ai déjà présenté au Tribunal le plan général des conspirateurs nazis qui visaient à l’étranglement de la vie nationale et culturelle des pays occupés. J’en viens maintenant aux réalisations concrètes des conspirateurs nazis en Tchécoslovaquie, en Pologne et en Yougoslavie. Je ne ferai entrer en ligne de compte que des documents irréfutables, des rapports officiels des Gouvernements tchécoslovaque, polonais et yougoslave, rapports déjà présentés au Tribunal par le Ministère Public soviétique. Je lirai quelques passages de ces comptes rendus lorsqu’ils se rapportent au sujet que je traite et s’ils n’ont pas encore été cités par mes collègues.

Je commence par des extraits du rapport du Gouvernement tchécoslovaque. Ces passages se trouvent, Messieurs les juges, aux pages 81 à 88 du livre de documents. Je cite à la page 81 :

« K. H. Frank, nommé en mars 1939 secrétaire d’État et représentant du Reichsprotektor von Neurath, en août 1943, puis ministre d’État et chef de la Commission exécutive allemande dans le Protectorat déclarait : « Les Tchèques ne peuvent faire que des « manœuvres et des paysans ». Par ailleurs, K. H. Frank répondit en 1942 à une délégation tchèque qui demandait que les universités et collèges tchèques soient rouverts : « Si l’Angleterre gagne la « guerre, vous rouvrirez à nouveau vos écoles. Si l’Allemagne est « victorieuse, une école primaire de cinq classes pourra vous « suffire. »

Les Allemands occupèrent tous les collèges et tous les instituts scientifiques. Je passe à la citation de la page 83 du livre de documents :

« Dans les instituts qu’ils occupèrent, ils saisirent immédiatement tous les appareils de valeur, tous les instruments et toutes les installations scientifiques. Les bibliothèques scientifiques furent systématiquement, méthodiquement pillées. Les livres scientifiques et les films qui n’étaient pas emmenés furent détruits. Les archives du Sénat académique (au sommet de la hiérarchie universitaire) furent détruites ou brûlées, les fichiers détruits ou éparpillés au vent.

« Suppression des écoles tchèques

K. H. Frank ordonna personnellement en novembre 1939, la fermeture de tous les établissements supérieurs de l’enseignement tchèque pour une période de trois ans. Les étudiants, ceux qui jouissaient encore de leur liberté, ne pouvaient exercer de profession intellectuelle. Ils durent même trouver dans les 48 heures un métier manuel, sinon on les envoyait dans les camps de travail en Allemagne.

Cette mesure de fermeture des universités fut encore aggravée par la fermeture des grandes bibliothèques scientifiques et de tous les instituts capables de fournir un aliment intellectuel aux étudiants qui avaient été expulsés des universités. La bibliothèque de l’université de Prague n’était ouverte qu’aux Allemands.

Suppression de toute activité scientifique

La fermeture des universités et des écoles supérieures tchèques fut le premier pas vers la suppression complète de toute la vie scientifique tchèque. Les bâtiments des instituts scientifiques furent mis à la disposition soit des universités ou des écoles supérieures allemandes, soit des autorités civiles et militaires allemandes. Les Allemands envoyèrent en Allemagne tout l’appareillage scientifique, les livres et même des laboratoires complets sous prétexte que les Tchèques n’en auraient plus besoin. Il est impossible de dénombrer les inestimables œuvres d’art, peintures, statues et manuscrits rares volés à la bibliothèque de l’université de Prague et dans les collections privées. Ces documents scientifiques volés étaient donnés aux écoles allemandes, du moins quand il s’agissait de collections et non de pièces dépareillées. »

Je passe maintenant à la citation de la page 86 du rapport tchécoslovaque : « Des centaines d’écoles primaires et de lycées tchèques furent fermés en 1939. La suppression systématique des écoles tchèques se fit à un rythme si rapide durant la première année de la guerre qu’à la fin de 1940, 6.000 des 20.000 instituteurs tchèques étaient sans emploi. En septembre 1942, 60% des écoles primaires tchèques furent fermées par les Allemands.

« Tous les livres tchèques publiés par la République furent confisqués et la glorification de la grande Allemagne et de son Führer devint la base de tout l’enseignement des écoles primaires tchèques. En 1939, le nombre des élèves autorisés à entrer au lycée diminua de 50% en comparaison des chiffres de 1938. Environ 70% des lycées étaient fermés fin 1942. Les jeunes filles étaient absolument exclues des lycées. Les jardins d’enfants pour, enfants de 3 à 6 ans furent complètement germanisés et n’employaient que des instituteurs allemands.

Autres crimes contre la culture : Les monuments

Dans de nombreuses villes, les « Maisons Mazaryk » qui ne comportaient que des bibliothèques, des salles de projection pour films éducatifs, salles de concert ou de théâtre, furent désaffectées et utilisées comme locaux pour la Gestapo. Les statues qu’elles renfermaient, quelquefois de grande valeur artistique, furent endommagées ou brisées, dans la plupart des cas complètement démolies, en particulier les bustes de Mazaryk ou les monuments commémoratifs des actes de courage des volontaires tchécoslovaques. Un nombre considérable de monuments de Prague parmi lesquels le Moïse de Bilek et le monument aux Morts de la Légion de Maratka furent fondus...

En automne 1942, un décret fut pris, ordonnant à toutes les bibliothèques d’universités de remettre toutes les vieilles éditions tchèques et toutes les premières éditions aux Allemands. Les collections du musée national furent pillées et la Galerie d’art moderne, contenant une collection unique de spécimens de l’art des XIXe et XXe siècles ainsi que plusieurs précieux spécimens d’art étrangers, français principalement, fut fermée.

Les joyaux de la Couronne des anciens rois tchèques durent être remis à Heydrich.

Littérature

Les traductions d’ouvrages anglais, français et russes, classiques et modernes, furent retirées du commerce. La censure la plus sévère s’exerça sur les ouvrages des auteurs tchèques contemporains et les Allemands supprimèrent toutes les maisons d’édition d’avant-garde. »

LE PRÉSIDENT

Il est temps de suspendre l’audience.

(L’audience est suspendue.)
GÉNÉRAL RAGINSKY

« L’ensemble de la littérature politique de la République aussi bien que les œuvres qui avaient provoqué la renaissance tchèque des XVIIIe et XIXe siècles furent interdits.

Toute la littérature juive fut interdite, de même que les livres des écrivains considérés comme politiquement suspects. Les Allemands interdirent des ouvrages classiques tchèques comme ceux de Jean Huss, le réformateur tchèque du XVe siècle, d’Aloïs Irassek, auteur de romans historiques, du poète Victor Dieck et de bien d’autres. »

Ainsi, les bandits hitlériens entreprirent la destruction méthodique de la culture nationale du peuple tchécoslovaque, saccageant et pillant les œuvres d’art, la littérature et les sciences.

En Pologne comme en Tchécoslovaquie et en Yougoslavie, les envahisseurs germano-fascistes travaillèrent à la liquidation de la culture nationale de ce pays sur une grande échelle et avec une cruauté exceptionnelle. Les conspirateurs hitlériens anéantirent l’Intelligentsia polonaise, fermèrent les établissements d’enseignement, interdirent la publication des livres polonais, pillèrent les œuvres d’art, firent sauter et incendier les monuments nationaux.

Je citerai les passages du rapport du Gouvernement polonais se rapportant à ces questions, rapport qui a été présenté au Tribunal sous le n° URSS-93. Ces extraits, Messieurs les juges, se trouvent pages 197 à 200 de votre livre de documents.

« Anéantissement des intellectuels polonais

Dans les régions incorporées à l’Allemagne, les intellectuels étaient privés de tout moyen d’existence. Beaucoup d’entre eux, professeurs, instituteurs, hommes de loi ou magistrats furent enfermés dans des camps de concentration et assassinés. Dans le Gouvernement Général, environ 80% des intellectuels perdirent tout moyen d’existence. Les journalistes et les écrivains furent incapables de gagner leur vie du fait de la liquidation de la presse. La publication de nouveaux livres fut interdite.

Quatre universités et douze écoles supérieures furent supprimées. Avant septembre 1939, 45.000 étudiants fréquentaient ces établissements. Dans les territoires occupés par les Allemands, il y avait à peu près 550 établissements secondaires. Leur fermeture fut ordonnée. Dans les territoires incorporés à l’Allemagne, ces établissements avaient été immédiatement fermés alors que, dans le Gouvernement Général, on leur avait permis de continuer leur activité. Cependant, en novembre 1939, un décret fut pris leur ordonnant de cesser d’enseigner. Les seules écoles homologuées étaient les écoles professionnelles. Les Polonais n’avaient pas besoin de se cultiver. Ils devaient rester ouvriers ou paysans. Tel était le principe directeur de la politique allemande.

Les écoles primaires polonaises des territoires incorporés furent toutes supprimées et remplacées par des écoles allemandes. Les enfants polonais suivaient des cours en langue allemande et recevaient une éducation allemande.

Quant à la presse, à la veille de la guerre, elle englobait en Pologne près de 2.000 publications périodiques dont 170 journaux. Par ordre des autorités allemandes, la presse fut presque complètement supprimée ».

La publication, l’impression et la diffusion des livres polonais furent interdites dès octobre 1939 et le 5 octobre 1939, le journal officiel allemand Verordnungsblatt publiait le décret suivant :

« Est interdite jusqu’à nouvel ordre la publication de tous livres, brochures, périodiques, journaux, calendriers, almanachs et partitions n’ayant pas été autorisés par le Gouverneur Général.

Théâtre, musique et radio

Les principes directeurs de la politique allemande en Pologne ont été définis dans une circulaire de la Section pour l’éducation et la propagande dans le Gouvernement Général, où l’on relève la phrase suivante : « Il va sans dire « qu’aucun fonctionnaire allemand n’aidera d’une manière quelconque au développement de la vie culturelle polonaise. »

Le seul but à atteindre, d’après la circulaire, était de « satisfaire les besoins élémentaires de distraction et d’amusement ». Pour le reste, il s’agissait d’empêcher les milieux intellectuels de comploter, de discuter politique et de propager des idées anti-allemandes. »

Je saute le dernier paragraphe et j’en arrive à la page suivante :

« Pillage, vol et destruction des œuvres d’art, bibliothèques et collections polonaises. » Ces passages sont tirés des pages 207 et 208 du livre de documents.

Le 13 décembre 1939, le Gauleiter du Warthegau donna l’ordre de procéder dans les territoires annexés au recensement de toutes les bibliothèques et collections, tant privées que publiques. Une fois ce recensement terminé, toutes ces bibliothèques et collections de livres furent confisquées et transportées vers des emplacements de stockage. Là, des experts procédaient à une sélection. La destination finale des livres triés était soit Berlin, soit la Bibliothèque d’État nouvellement fondée à Poznan. Les livres qui n’étaient pas retenus étaient vendus, détruits ou jetés au rebut.

Les bibliothèques les meilleures et les plus importantes du Gouvernement Général furent victimes d’un pillage organisé. Parmi elles figurent les bibliothèques des universités de Cracovie et de Varsovie. Une des meilleures bibliothèques du pays, quoique relativement peu importante, était celle du Parlement polonais. Elle comprenait 38.000 volumes, plus 3.500 périodiques. Les 15 et 16 novembre 1939, la plus grande partie de cette bibliothèque fut transportée à Berlin et à Breslau. Tous les documents, en particulier la collection de parchemins des Archives centrales, furent saisis en même temps que les archives de l’ordre teutonique.

Il est aussi établi que les archives diocésaines de Peliline, qui abritaient des documents du XIIe siècle, furent brûlées dans les hauts fourneaux d’une sucrerie.

Le premier trésor artistique enlevé à la Pologne fut le célèbre autel de la cathédrale de Cracovie, œuvre du sculpteur Veit Stoss. Il fut transporté en Allemagne, le 16 décembre 1939. L’accusé Frank prit un décret pour la confiscation des œuvres d’art. »

Je passe quelques paragraphes et j’en arrive au dernier alinéa de la page 221 : Trois tableaux de valeur furent pillés à la galerie Czartoryski à Seniava. Frank s’en saisit et les garda jusqu’au 17 janvier 1945, puis il les envoya en Silésie et de là en Bavière.

« Monuments nationaux  ;. — Au cours de la destruction de tout ce qui était lié à l’Histoire et à la culture polonaises, de nombreux monuments, de véritables œuvres d’art furent détruits ou démolis. Ainsi le monument du très vénéré roi de Pologne, Boleslas le Vaillant à Gniezno. Ce monument fut d’abord entouré de cordes et de chaînes, puis on essaya de le jeter à bas de son piédestal. Comme ces essais restaient infructueux, on employa le chalumeau à acétylène. La tête fut découpée, le piédestal brisé en morceaux. Le monument du Sacré-Cœur à Poznan, les monuments de Chopin, du poète Slowacki, du compositeur Moniuszko, du héros national polonais Kosciuszko, du président Wilson, du plus grand des poètes polonais, Mickiewicz et de bien d’autres hommes célèbres subirent le même sort. »

Le rapport du Gouvernement polonais mentionne aussi toute une liste de bibliothèques, de livres et de collections qui furent victimes des pillages allemands. Vous trouverez ce document pages 254 et 255 de votre livre de documents. Sur la première liste sont mentionnées 30 bibliothèques, sur la deuxième 21 musées et collections d’art qui furent pillés et détruits. Je ne lirai pas en entier ces listes et ne mentionnerai que certains des musées et des collections pillés, objets de l’orgueil national de la nation polonaise, et qui constituaient sa richesse.

Les monuments suivants furent la proie du vandalisme allemand : le trésor de la cathédrale Vavel à Cracovie, les collections Potocki à Yablonnia, le musée Czartoryski à Cracovie, le musée national de Cracovie, le musée d’art religieux à Varsovie, les collections de monnaies de l’État à Varsovie, le palais du roi Stanislas-Auguste dans le parc Lazenkovski, le palais du roi Jean Sobieski à Viljanova, la collection du comte Tamovski à Soukaya, le musée religieux à Poznan et bien d’autres.

Les usurpateurs hitlériens pillèrent également les monastères, les églises et les cathédrales. A la page 43 du rapport du Gouvernement polonais, page 223 du livre de documents, on trouve les conclusions du primat polonais, le cardinal Hlond. Il s’agit d’un rapport écrit du cardinal Hlond à sa Sainteté Pie XII. Je ne citerai que deux paragraphes de ses conclusions :

« L’activité des monastères et des couvents fut méthodiquement contrecarrée aussi bien dans le domaine de l’enseignement et des publications que dans celui de l’assistance sociale, de la charité et des soins médicaux. Leurs bâtiments et instituts furent occupés par des services militaires du parti nazi. »

Plus loin :

« Les envahisseurs confisquèrent ou mirent sous séquestre les biens de l’Église, se considérant eux-mêmes par la suite comme les propriétaires de ces lieux. Les cathédrales, les palais des évêques, les séminaires, les maisons des religieux, les biens des séminaires, tout fut pillé par les envahisseurs. »

Je saute la page 29 et en arrive à la page 30 concernant la Yougoslavie. L’anéantissement de la culture nationale des différents peuples de Yougoslavie fut mené par les hitlériens à l’aide de procédés et de méthodes divers. Je n’entrerai pas, Messieurs les juges, dans les détails. Ces procédés, ces méthodes sont connus. Tout ce qui s’est passé en Tchécoslovaquie et en Pologne s’est répété en Yougoslavie. Il est nécessaire cependant de souligner que, pour l’anéantissement de la culture des peuples de Yougoslavie, les envahisseurs germano-fascistes firent preuve d’une grande ingéniosité et utilisèrent l’expérience acquise par eux dans les autres pays.

Pour détruire la culture nationale des peuples de Yougoslavie, les Allemands commencèrent par l’attaquer et la piller, puis entreprirent des tueries en masse, organisèrent les camps de concentration et les fours crématoires. Dans le rapport du Gouvernement yougoslave, présenté au Tribunal sous le n° URSS-36, sont mentionnés un grand nombre de faits et de documents qui établissent de façon irréfutable le caractère criminel des agissements des accusés. Cependant, ce tableau n’épuise pas la série des crimes qui furent perpétrés par les nazis. Le rapport du Gouvernement yougoslave ne mentionne que des cas typiques, à titre d’exemple.

Je citerai plusieurs extraits du rapport du Gouvernement yougoslave. Vous trouverez, Messieurs les juges, ces extraits page 303 du livre de documents. Je cite :

« Immédiatement après l’invasion de la Slovénie par les troupes allemandes, les Allemands entreprirent la réalisation de leurs vieilles ambitions de germanisation des territoires annexés de la Slovénie. »

Plus loin, page 307 du livre de documents : « Les envahisseurs fermèrent toutes les écoles de Slovénie, expulsèrent tous les instituteurs Slovènes, détruisirent toutes les bibliothèques et tous les livres Slovènes et interdirent l’usage de la langue Slovène. S’en servir était considéré comme un acte de sabotage. »

Les barbares allemands ne se contentèrent pas de détruire et de piller les bibliothèques et les écoles, ils supprimèrent les universités, les stations émettrices de radio, les édifices culturels et les sanatoria.

A la page 23 du rapport, page 278 de votre livre de documents, figurent les faits suivants concernant Belgrade :

« Sans aucune nécessité militaire, de toute évidence, les Allemands détruisirent quantité d’édifices publics et d’établissements culturels, la nouvelle université populaire « Koloraz » par exemple, le premier lycée de garçons, le second lycée de jeunes filles, l’ancien palais royal, la station d’émission radiophonique, la Maison de la Culture russe, le sanatorium du Dr Jivkovich, etc. Dans les bâtiments de l’université, des collections de livres d’études et du matériel de recherche furent détruits. »

Comme il ressort d’un rapport de la Commission d’État yougoslave, document n° J-39 (a) que je dépose sous le n° URSS-364, page 313 (a) du livre de documents, les hitlériens rasèrent sans raison la bibliothèque populaire de Belgrade, brûlèrent des centaines de milliers de livres et de manuscrits, détruisant ainsi l’essentiel du patrimoine culturel serbe. Ils détruisirent complètement 71 et partiellement 41 instituts scientifiques et laboratoires de l’université de Belgrade. Ils rasèrent l’académie des Beaux-Arts et pillèrent et incendièrent des milliers d’écoles.

Je saute la fin de la page 31 et en arrive à la page 32. MM. les juges trouveront ce passage à la page 303 du livre de documents. Pendant les quatre années de l’occupation allemande, les peuples de Yougoslavie endurèrent d’innombrables souffrances. Les Allemands épuisèrent le pays au point de vue économique, lui infligeant d’énormes dommages matériels. Mais les préjudices qu’ils causèrent moralement au peuple yougoslave sont encore plus importants. Pour conclure cette partie de mon exposé, je pense, Messieurs les juges, qu’il est indispensable de citer un dernier extrait du journal de l’accusé Frank. Je fais allusion au volume relié en toile qui porte le titre : « Conférences entre chefs de services : 1939-1940 ». Y figure une relation de la conférence tenue entre les chefs de services le 19 janvier 1940 à Cracovie. Vous trouverez ce passage dans votre livre de documents, page 169. Je cite :

« Le 15 septembre 1939, je fus chargé de l’administration des territoires conquis à l’Est avec la mission spéciale d’exploiter impitoyablement cette région considérée comme territoire de combat et comme butin de guerre. Je devais réduire en ruines la structure sociale, économique, culturelle et politique de ces pays. »

On ne peut ajouter qu’une chose à cette déclaration de Frank, c’est que l’accusé Frank s’acquitta avec tout le zèle désiré de sa tâche en Pologne et que les autres chefs allemands, Reichsleiter, Gauleiter et autres, agirent de même dans les territoires occupés de l’URSS, de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie.

J’en arrive maintenant, Messieurs les juges, à la présentation des documents dénonçant des crimes commis par les accusés contre la culture des peuples de l’Union Soviétique. Nous venons d’entendre avec quelle cruauté et dans quelles proportions la destruction et le pillage des richesses culturelles des peuples de Tchécoslovaquie, de Pologne et de Yougoslavie furent entrepris par les nazis. Cependant, les crimes perpétrés par les conspirateurs hitlériens dans les territoires occupés de l’URSS ont une portée encore plus grande. La bande de gangsters appelée Gouvernement hitlérien n’avait pas seulement pour but de piller l’Union Soviétique, de détruire les villes et les villages édifiés par le travail des habitants, de supprimer la culture russe, elle voulait l’asservissement du peuple soviétique et la transformation de notre patrie en une colonie sous la coupe des fascistes.

Dans la seconde partie de mon exposé, j’apporterai des preuves sur la façon dont furent organisés et conduits le pillage et la dévastation des richesses culturelles de l’URSS. Dans une note en date du 27 avril 1942 du commissariat du peuple aux Affaires étrangères de l’URSS, déposée sous le n° URSS-51/3, V. M. Molotov cite des documents et des faits qui établissent sans contestation possible la préméditation des destructions et détériorations de monuments historiques et culturels, ainsi que du procédé infâme consistant à tourner en dérision les sentiments nationaux, les croyances et les convictions de nos peuples. Cependant tout cela ne constituait qu’une partie du plan monstrueux élaboré et mis au point par le Gouvernement hitlérien, plan qui visait à l’anéantissement total de la culture nationale des peuples de l’URSS.

Dans la suite de mon exposé, je reparlerai de ce document. Pour l’instant, avec votre permission, je voudrais en citer l’extrait suivant qui se trouve page 321 de votre livre de documents. Je saute le premier paragraphe et commence ma citation au suivant :

« La profanation et la destruction de monuments historiques et culturels dans les territoires soviétiques occupés, la destruction de nombreux édifices culturels bâtis par les autorités soviétiques font partie du plan monstrueux et insensé, élaboré et mis à exécution par le Gouvernement hitlérien, plan qui avait pour but d’anéantir la culture nationale russe de même que les cultures respectives des différents peuples de l’Union Soviétique, qui visait à germaniser par la force les Russes, les Ukrainiens, les Blancs-Russiens, les Lituaniens, les Lettons, les Estoniens et différents autres peuples de l’URSS.

Dans l’ordre n° 0973/41, le général Hodt, commandant la 17e armée allemande, demanda à ses subordonnés de s’assimiler cette triste notion, si typique des fascistes au cerveau abêti par la haine, qu’« un sentiment de haine et de répulsion pour tout ce qui est russe est sain et ne doit pas être combattu chez les soldats mais au contraire encouragé par tous les moyens. »

Fidèles à leur habitude de détruire les valeurs culturelles universellement reconnues, les hitlériens, sur toute l’étendue des territoires soviétiques occupés, dévastaient et incendiaient les bibliothèques, depuis les petites bibliothèques de clubs et d’écoles jusqu’aux collections de manuscrits et livres les plus précieuses, comprenant des pièces bibliographiques uniques.

Je saute un paragraphe et reprends ma citation :

« Les hitlériens ont pillé et mis le feu au célèbre musée de Borodino, dont les reliques historiques des combats contre l’armée de Napoléon en 1812 étaient particulièrement chères au peuple russe. Au hameau de Polotnyany Zavod, les occupants ont pillé et brûlé la maison-musée de Pouchkine. A Kalouga, les hitlériens détruisirent avec un zèle particulier les objets exposés dans la maison, transformée depuis en musée, où vécut et travailla le fameux savant russe Tsiolkovsky, dont les mérites en matière aéronautique sont reconnus du monde entier. Les vandales fascistes se servirent du portrait de Tsiolkovsky comme cible de tir au revolver. De précieux plans de dirigeables aussi bien que les maquettes et instruments furent piétines. Une des chambres du musée fut transformée en poulailler et l’ameublement brûlé.

Une des plus anciennes stations agricoles de l’URSS, la station de sélection Chatilov, dans le district d’Orel, fut détruite par les envahisseurs qui pillèrent et livrèrent aux flammes les 55 bâtiments de la station, les laboratoires agrochimiques et autres, le musée, la bibliothèque, riche de 40.000 volumes, l’école et quelques autres bâtiments. En Ukraine et en Russie blanche, les hitlériens ont même montré une plus grande rage de destruction des institutions culturelles et des monuments historiques. »

Je saute deux paragraphes et j’en arrive au dernier paragraphe :

« La destruction par les vandales hitlériens des monuments et des sites témoignant de l’Histoire ukrainienne, de sa culture et de son art ne connut pas de limites. Il suffira, pour illustrer cette volonté constante des Allemands d’humilier le sentiment national du peuple ukrainien, de mentionner qu’ayant mis à sac la bibliothèque Korolenko à Kharkov, les occupants se servirent des livres pour paver une rue boueuse, afin d’y faciliter la circulation des véhicules motorisés allemands. »

Les vandales allemands s’en prirent avec une haine particulière aux monuments culturels les plus chers au peuple russe. Je citerai quelques cas :

Les Allemands ont pillé Yasnaya-Polyana où naquit, vécut et travailla l’un des plus grands écrivains, Léon Tolstoï. Ils détruisirent la maison où le grand compositeur russe Péter Tchaïkowsky vécut et travailla. Dans cette maison, Tchaïkowsky créa entre autres des opéras de renommée mondiale comme « Eugène Oniéguine » et « la Dame de Pique ».

Dans la ville de Taganrog, ils détruisirent la maison où vécut le grand écrivain russe Tchékhov. A Tikhvin, ils détruisirent la maison du grand compositeur russe Rimsky-Korsakov.

Pour le prouver, Messieurs les juges, je citerai un extrait de la note en date du 6 janvier 1942 du commissaire du peuple aux Affaires étrangères de l’URSS, Molotov, document déjà présenté au Tribunal sous le n° URSS 51/2. L’extrait que je cite se trouve page 317 du livre de documents :

« Pendant six semaines, les Allemands occupèrent la fameuse propriété de Yasnaya-Polyana où est né Léon Tolstoï, un des plus grands génies de l’humanité, où il vécut et travailla. Ce glorieux souvenir de la culture russe fut saccagé, profané et finalement incendié par les envahisseurs. La tombe du grand écrivain fut violée par les envahisseurs. D’irremplaçables reliques attachées à la vie et à l’œuvre de Léon Tolstoï, les manuscrits les plus rares, des livres, des peintures furent soit volés par la soldatesque allemande, soit jetés à la rue et détruits.

« En réponse à l’un des gardiens du musée qui demandait à l’officier Schwarz de ne plus utiliser comme combustible les meubles et les livres personnels du grand écrivain mais le bois de-chauffage qui était à sa disposition, cet officier déclara :

« Nous n’avons pas besoin de bois de chauffage. Ce que nous voulons « brûler, c’est tout ce qui a un rapport quelconque avec le nom de « votre Tolstoï. »

Lors de la libération par les troupes soviétiques de la ville de Klin, le 15 décembre, on constata que la maison dans laquelle Pierre J. Tchaïkowsky, le grand compositeur russe, avait vécu et travaillé et que le Gouvernement soviétique avait transformée en musée, avait été saccagée et pillée par les officiers et les soldats nazis. Dans le musée lui-même, les occupants avaient installé un garage de motocyclettes, qu’ils chauffaient avec les manuscrits, livres, meubles et autres pièces rares du musée, dont une partie d’ailleurs fut emportée par les envahisseurs allemands. En agissant ainsi, les officiers nazis savaient parfaitement qu’ils s’en prenaient à l’un des plus éminents monuments de la culture russe.

Pendant l’occupation de la ville d’Istra, les troupes allemandes installèrent un dépôt de munitions dans le célèbre monastère russe connu sous le nom de monastère de la « Nouvelle Jérusalem », fondé en 1654. Ce monastère était l’un des monuments religieux les plus sublimes du peuple russe et ce monument historique était célèbre pour son importance et sa beauté. Cependant, cela n’empêcha pas les vandales germano-fascistes, lorsqu’ils quittèrent Istra, de faire sauter leur dépôt de munitions du sanctuaire de la « Nouvelle Jérusalem », réduisant ainsi ce monument irremplaçable de l’histoire de l’Église russe en un monceau de ruines. »

Je saute le paragraphe suivant et termine ainsi la citation de ce document.

Agissant sur les ordres du Haut Commandement allemand, les germano-fascistes détruisirent et anéantirent les monuments culturels et historiques, propriétés du peuple russe, touchant à la vie et aux œuvres du grand poète russe Alexandre Sergeivitch Pouchkine.

Le rapport de la Commission extraordinaire d’État, dont je dépose l’original sous le n° URSS-40, mentionne ce qui suit :

« En vue de préserver les monuments culturels et historiques russes liés à la vie et aux œuvres du grand poète russe Alexandre Sergeivitch Pouchkine, le Gouvernement soviétique, le 17 mars 1922, déclarait la propriété du poète à Mikhailovsk, ainsi que son tombeau situé au monastère de Soyatogroski et les villages avoisinants de Trigorskoye, Gorodischtsche et Voronitsch, propriétés d’État.

Ces lieux, et notamment la propriété de Mikhailovsk, étaient particulièrement chers au peuple russe. C’est là que Pouchkine paracheva le troisième chapitre de « Eugène Oniéguine », en écrivit les quatrième, cinquième et sixième chapitres, qu’il termina son poème « Les tziganes » et écrivit le drame « Boris Godounov », sans compter un grand nombre de poésies épiques et lyriques.

En juillet 1941, la propriété de Pouchkine fut envahie par les hitlériens. Pendant trois ans, ils vécurent là en maîtres, saccageant, détruisant tout ce qui pouvait rappeler Pouchkine. »

Je saute le début du rapport et cite ce qui suit :

« Le pillage du musée commença au mois d’août 194l. »

Je passe la phrase suivante et je cite plus loin :

« En automne 1943, le commandant de la Kommandantur militaire du domaine de Pouchkine, Treibholz, donna l’ordre au conservateur du musée, K. V. Afanassiev, de préparer l’évacuation de toutes les richesses du musée. Tous ces trésors furent mis en caisse, emballés, et expédiés par camion en Allemagne, par les soins des autorités allemandes. »

Je saute encore un paragraphe :

« A la fin de février 1944, les Allemands transformèrent Mikhailovsk en point fortifié. On construisit dans le parc des abris et on y creusa des tranchées. Le pavillon de la gouvernante des enfants de Pouchkine fut démoli et les Allemands construisirent sur son emplacement un immense abri recouvert par cinq épaisseurs de rondins. On construisit un abri similaire, près de l’ancien musée.

Avant de quitter Mikhailovsk, les Allemands parachevèrent leur œuvre de destruction et de profanation de la propriété de Pouchkine. Le musée qui avait été édifié sur les fondations de l’ancienne demeure de Pouchkine fut incendié par les Allemands, et il n’en subsiste qu’un amas de ruines. La plaque de marbre du monument de Pouchkine fut détruite et jetée sur les décombres du musée.

Des deux autres maisons englobées dans le domaine de Pouchkine, maisons situées à l’entrée de la propriété de Mikhailovsk, l’une fut incendiée et l’autre gravement endommagée. Les vandales tirèrent trois coups de feu dans l’énorme portrait de Pouchkine suspendu au portique d’entrée du parc de Mikhailovsk et détruisirent ensuite ce portique.

Après leur départ, les nazis canonnèrent les lieux par des tirs de mortiers et d’artillerie. Les escaliers menant à la rivière Sorot furent minés et détruits. Les vieux tilleuls qui bordaient l’allée circulaire menant à la maison furent endommagés. Devant la maison un orme fut endommagé par des éclats d’obus et de grenades. »

Je saute le reste de la page et en arrive à la page 41 :

« Au village de Voronitsch, une église de bois qui datait de l’époque de Pouchkine fut incendiée. Celui-ci y avait commémoré le 7 avril 1825 la mort du grand poète anglais Byron. Le cimetière à côté de l’église, où était enterré l’un des parents de Pouchkine, V. P. Hannibal, et l’un de ses amis intimes, le prêtre Raievski, fut sillonné de tranchées, miné, dévasté.

L’aspect historique de ce domaine si plein de souvenirs pour le peuple russe fut rendu méconnaissable par les Allemands. La conduite ignoble des Allemands à l’égard des reliques nationales du peuple russe est bien illustrée par la profanation révoltante du tombeau de Pouchkine.

S’efforçant de préserver de la destruction le domaine Pouchkine, les unités de l’Armée rouge en 1941 avaient évacué sans combattre cette région et s’étaient retirées vers Novorchev. Néanmoins, le 2 juillet 1941, les Allemands tirèrent sur le monastère de Svyatice-Gory, au pied duquel se trouve la tombe de Pouchkine. En mars 1943, bien avant que la ligne du front ne s’approchât du domaine Pouchkine, les Allemands procédèrent à la destruction systématique du monastère de Svyatice-Gory qui était « sous leur protection ».

Je saute le reste de cette page et en arrive à la page 42 :

« Le tombeau du poète fut trouvé couvert d’ordures. Les deux escaliers menant au tombeau étaient détruits. Les abords du tombeau étaient couverts d’immondices, de détritus, de fragments d’icône et de déchets métalliques. »

Je saute un paragraphe et continue :

« La balustrade de marbre entourant le monument était également endommagée en plusieurs endroits par des éclats d’obus et des balles. Le monument lui-même s’était incliné de dix à douze degrés vers l’Est, à la suite d’un affaissement de terrain résultant des bombardements et des ébranlements dus aux explosions. Les envahisseurs savaient pertinemment que les officiers et les soldats de l’Armée rouge, dès leur entrée dans le domaine Pouchkine s’empresseraient d’aller visiter le tombeau du poète. C’est pourquoi ils y tendirent un guet-apens aux patriotes. Sur les dépendances du monastère et dans ses environs, on trouva environ 3.000 mines, qui furent rendues inoffensives par les pionniers soviétiques... »

Au nombre des crimes les plus abominables commis par les hitlériens contre la culture russe, il faut citer la destruction de trésors artistiques et architecturaux dans les villes de Pavlovsk, de Tsarskoïé-Sélo et de Peterhof. Ces magnifiques trésors d’art et d’architecture de villes-musées étaient connus du monde entier. L’élaboration de ces monuments d’art et d’architecture avait demandé deux siècles. Ils étaient liés à toute une série d’événements marquants de l’histoire russe. Des architectes, des artistes, des sculpteurs célèbres, russes ou étrangers, avaient créé là des chefs-d’œuvre conservés dans ces villes-musées. Tout cela, de même que des chefs-d’œuvre inestimables de l’art russe et mondial, a été pillé, incendié, dynamité par les vandales fascistes.

Je lirai maintenant pour vous le prouver le document URSS-49, qui comporte un rapport de la Commission extraordinaire d’État daté du 3 septembre 1944. Les extraits de ce rapport que je vais citer se trouvent pages 330 à 332 de votre livre de documents. Je saute la fin de la page 43, toute la page 44 et je commence ma citation au milieu de la page 45 :

« Au moment de l’entrée des envahisseurs allemands à Peterhof, il restait encore 34.214 pièces de musée diverses (tableaux, objets d’art, sculptures, etc.) et 11.700 livres de prix dans les bibliothèques du Palais.

Dans les salles du rez-de-chaussée, aux palais Catherine et Alexandre dans la ville de Pouchkine, on avait groupé des ensembles mobiliers datant du milieu du XVIIIe siècle, œuvres d’art de provenance russe et française, 600 porcelaines d’art de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, une grande quantité de bustes en marbre, de petits objets sculptés et environ 35.000 volumes provenant des bibliothèques du Palais.

Il a été établi à partir de documents, de déclarations et témoignages de témoins oculaires, de dépositions de prisonniers de guerre allemands, après enquêtes approfondies, que, sitôt entrés à Peterhof, le 23 septembre 1941, les envahisseurs allemands procédèrent au pillage des trésors des palais, ce qui leur prit plusieurs mois.

Du « Grand Palais », des Palais de « Marly », « Monplaisir » et du « Cottage », ils volèrent et transférèrent en Allemagne quelque 34.000 pièces de musée, 4.950 meubles rares, œuvres d’artistes anglais, italiens, français et russes de l’époque de Catherine la Grande, d’Alexandre et de Nicolas, de nombreux services de porcelaine rarissimes des XVIIIe et XIXe siècles. Les barbares allemands enlevèrent les tentures de soie, les Gobelins et autres objets décoratifs qui ornaient les murs des salles du Palais. En novembre 1941, les Allemands enlevèrent la statue en bronze de Samson, œuvre du sculpteur Kozlovski et l’envoyèrent en Allemagne.

Après avoir pillé son contenu, les bandits allemands mirent le feu au « Grand Palais », œuvre géniale de l’architecte Bartholomeo Rastrelli. »

Je saute un paragraphe.

« Avant d’évacuer Peterhof, les Allemands détruisirent, à l’aide de bombes à retardement, le Palais de Marly. Ce château était décoré de motifs en stuc et de sculptures du plus bel effet. Ils détruisirent également le palais de Monplaisir, datant de Pierre le Grand. Ils détruisirent toutes ses boiseries, les décorations intérieures du cabinet de travail, de la chambre à coucher et du salon chinois. Pendant l’occupation, les pièces du Palais qui avaient le plus de valeur historique et artistique furent transformées en blockhaus. Ils transformèrent le Pavillon ouest en écuries et en latrines. Dans la salle de l’Assemblée, les Allemands arrachèrent les planchers, scièrent les poutres, détruisirent les portes, les cadres des fenêtres, arrachèrent des murs et des plafonds toutes les boiseries. »

Je saute un paragraphe et cite le dernier paragraphe de la page :

« Dans la partie nord du parc Alexandre, ils firent sauter la villa de Nicolas II, détruisirent le pavillon en bois des officiers, la porte Alexandre, les pavillons de la fontaine d’Adam, la tour de la porte principale dans la partie supérieure du parc et le pavillon des roses. »

Je passe un paragraphe, page 47 :

« Les Allemands détruisirent les célèbres fontaines du parc de Peterhof. Ils firent sauter les principales conduites alimentant ces fontaines sur toute leur longueur, de la digue du « Pavillon des Roses » jusqu’au parc supérieur.

Après la prise du Nouveau Peterhof, les unités de la 29e division d’infanterie allemande détruisirent avec leurs canons lourds le célèbre « Palais anglais », au Vieux Peterhof, construit sur l’ordre de Catherine II par l’architecte Quarenghi. Les Allemands concentrèrent 9.000 salves d’artillerie lourde sur le palais. En même temps que le palais furent détruits le pittoresque parc à l’anglaise et tous ses pavillons.

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal a apprécié les efforts faits par les membres de la Délégation soviétique pour résumer leurs exposés. Il serait néanmoins heureux que vous puissiez, le plus succinctement possible, résumer certains des détails concernant les destructions et spoliations et peut-être même laisser certains autres de côté.

C’est tout pour ce matin.

(L’audience est suspendue jusqu’à 14 heures.)