CENTIÈME JOURNÉE.
Vendredi 5 avril 1946.

Audience de l’après-midi.

Dr DIX

Messieurs, ce témoin est qualifié pour apporter au Tribunal des chiffres précis sur les dépenses engagées par le Reich en matière d’armement. Mais, naturellement, il ne peut pas connaître tous ces chiffres par cœur. Mon collègue, le professeur Kraus, a eu la bonté, en mon absence, de les vérifier avec le témoin et de les coucher par écrit. Ce travail écrit a été alors signé par le témoin, de façon à éviter tout malentendu. Pour lui rafraîchir la mémoire au sujet de ces chiffres, je vous prie de me permettre de lui présenter le texte qu’il a signé. J’ai fait établir des traductions de ce texte dans les trois langues employées ici et je remets au Tribunal huit exemplaires de ce texte. J’ai, de plus, quatre exemplaires pour les quatre Délégations du Ministère Public et des exemplaires en allemand pour les défenseurs de Keitel, Jodl, Raeder, Dönitz et de l’OKW. Je vous prie de m’accorder un instant pour que le témoin puisse le lire en toute tranquillité.

(Au témoin.) Témoin, je vous prie d’examiner la première colonne portant le titre « Dépenses globales ». Les deuxième et troisième colonnes dans lesquelles les sommes sont réparties en « Contributions de la Reichs-bank » dans une colonne et « Apports d’autres sources » dans l’autre, donnent des chiffres que j’ai fait établir par Schacht lors de son interrogatoire, car ce sont des évaluations qu’il a faites lui-même. Le témoin ne peut donc pas donner de renseignements à ce sujet. En ce qui concerne les dépenses d’armement du Reich à partir de l’année budgétaire 1935 — l’année budgétaire va du 1er avril au 31 mars —, puis-je vous poser la question suivante : les chiffres indiqués ici, à savoir : 5.000.000.000 en 1935, 7.000.000.000 en 1936, 9.000.000.000 en 1937, 11.000.000.000 en 1938, 20.500.000.000 en 1939 sont-ils exacts ?

ACCUSÉ KEITEL

Je suis convaincu qu’ils sont exacts. Permettez-moi d’ajouter que j’ai eu également l’occasion, pendant la première partie de ma captivité, de m’entretenir de ces chiffres avec le ministre dès Finances du Reich et que nous sommes tombés d’accord.

Dr DIX

Une autre question sur l’état de l’armement du Reich au 1er avril 1938. Est-il exact qu’il y avait alors 24 divisions d’infanterie, une division blindée, pas de division motorisée, une division de chasseurs de montagne et une division de cavalerie et que, de plus, on se préparait à mettre sur pied 10 divisions d’infanterie et une division blindée ? Puis-je ajouter encore qu’aucune des trois divisions de réserve n’était prête au 1er avril 1938 et que sept à huit divisions de réserve seulement devaient être formées avant le 1er octobre 1938 ?

ACCUSÉ KEITEL

Je considère que ces chiffres sont exacts. C’est pourquoi j’ai confirmé leur exactitude dans cette déclaration.

Dr DIX

C’est tout pour ce texte. Je voudrais encore poser au témoin deux questions qui n’ont pas encore été discutées ; je ne peux donc pas dire si le témoin a les chiffres en mémoire.

Je pense que le Tribunal sera intéressé par le rapport entre les forces du Reich d’une part et celles de la Tchécoslovaquie de l’autre, au moment de l’entrée de Hitler en Tchécoslovaquie. Rapport des forces : a) pour les Forces armées ; b) pour les populations civiles.

ACCUSÉ KEITEL

Je ne me souviens pas des chiffres exacts. J’ai déjà été entendu une fois à ce sujet au cours des interrogatoires préliminaires. Je crois avoir donné des chiffres exacts en disant qu’à l’automne 1938, nous avions en unités, divisions...

Dr DIX

Je voulais dire au moment de l’entrée de Hitler en Tchécoslovaquie, au printemps 1939.

ACCUSÉ KEITEL

C’était la même année au point de vue de la mobilisation et au point de vue numérique, nous avions moins de divisions que la Tchécoslovaquie. A l’automne 1938, le nombre de nos divisions était à peu près équivalent à celui des Tchèques. Au printemps 1939, lorsque nous sommes entrés en Tchécoslovaquie, les effectifs mis en œuvre étaient inférieurs à ceux que nous avions en 1938. Si le Tribunal désire avoir des chiffres exacts, le général Jodl pourra donner des renseignements précis à ce sujet.

Dr DIX

Vous ne pouvez donner aucune précision sur le nombre de divisions dont disposait la Tchécoslovaquie en mars 1939 ?

ACCUSÉ KEITEL

Non, je ne le sais pas exactement.

Dr DIX

Très bien. Je poserai donc ces questions plus tard au général Jodl.

LE PRÉSIDENT

Vous avez peut-être l’intention de ne déposer ce document comme preuve qu’au moment de la déposition de Schacht ? Avez-vous l’intention de le faire ?

Dr DIX

Je le déposerai certainement avec mon livre de documents. Il n’est donc pas nécessaire que vous le conserviez car je reviendrai là-dessus au cours de l’interrogatoire de Schacht et vous pourrez le trouver dans mon livre de documents. Par contre, je propose que l’exemplaire que j’ai remis au témoin soit inséré au procès-verbal parce que c’est à cet exemplaire que je me suis référé. Il pourrait donc être intéressant de l’insérer dans le procès-verbal.

LE PRÉSIDENT

Si vous voulez qu’il figure au procès-verbal, il faudrait peut-être lui donner un numéro dès maintenant, par exemple le numéro S-1.

Dr DIX

Monsieur le Président, permettez-moi de proposer Sch-1.

LE PRÉSIDENT

Très bien.

Dr STAHMER (représentant le Dr Robert Servatius, avocat de l’accusé Sauckel et du Corps des chefs politiques)

Témoin, le 4 janvier 1944 a dû se tenir chez le Führer une conférence avec Sauckel au sujet de la main-d’œuvre. Assistiez-vous à cette conférence ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui.

Dr STAHMER

Sauckel a-t-il déclaré à cette occasion qu’il ne pouvait pas satisfaire aux demandes de main-d’œuvre ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui, et il a donné des explications détaillées.

Dr STAHMER

Quelles raisons a-t-il indiquées ?

ACCUSÉ KEITEL

Il a exposé quelles étaient les obstacles de recrutement de la main-d’œuvre dans les territoires où il devait opérer, l’activité des bandes de partisans dans ces régions, les difficultés rencontrées pour obtenir des forces de police suffisantes et d’autres raisons du même genre. Je ne me souviens plus des détails.

FLOTTENRICHTER KRANZBUHLER

Monsieur le maréchal, étiez-vous chef de la Délégation allemande qui a signé la capitulation qui a mis fin à la guerre en Europe ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui.

FLOTTENRICHTER KRANZBUHLER

Quand et où cela s’est-il passé ?

ACCUSÉ KEITEL

A Berlin, le 8 mai, exactement ; dans la nuit du 8 au 9 mai 1945.

FLOTTENRICHTER KRANZBUHLER

Vous a-t-on demandé si vous possédiez les pleins pouvoirs vous habilitant à conduire les négociations de la capitulation ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui. J’étais muni de ces pouvoirs quand je suis allé à Berlin. C’était un texte rédigé par le Grand Amiral Dönitz en sa qualité de chef de l’État et de Chef suprême de la Wehrmacht. Ce texte disait brièvement qu’il me chargeait de mener les négociations et qu’il m’autorisait à signer la capitulation.

FLOTTENRICHTER KRANZBUHLER

Le texte vous donnant ces pleins pouvoirs a-t-il été examiné et reconnu par les Alliés ?

ACCUSÉ KEITEL

J’ai demandé les pleins pouvoirs dans l’après-midi du 8 mai, le texte me les accordant en a été évidemment contrôlé et, quelques heures plus tard, un officier supérieur de l’Armée rouge me l’a rendu en me disant que j’aurai à le montrer au moment de la signature.

FLOTTENRICHTER KRANZBUHLER

Avez-vous montré ce texte ?

ACCUSÉ KEITEL

Je l’avais en main au moment de la signature de l’acte de capitulation et je l’ai joint au dossier.

PROFESSEUR Dr HERMANN JAHRREISS (avocat de l’accusé Jodl)

Témoin, au cours de votre interrogatoire, vous avez donné des explications sur l’organisation de l’OKW. Cette organisation a été créée par un décret du Führer et Chancelier du Reich du 4 février 1938 dans lequel l’OKW est désigné comme l’État-Major militaire du Chef suprême de la Wehrmacht. Vous étiez donc chef de l’État-Major. Or, à plusieurs reprises, le Ministère Public a désigné Jodl comme votre chef d’État-Major. Est-ce exact ?

ACCUSÉ KEITEL

Non, le général Jodl n’a jamais été mon chef d’État-Major ; il était chef de l’État-Major d’opérations de la Wehrmacht et chef d’un bureau de l’OKW, comme je l’ai déjà dit ; il était le premier des officiers de même rang.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Il était donc chef d’un certain nombre de services parallèles et coordonnés ?

ACCUSÉ KEITEL

Je n’ai jamais eu de chef d’État-Major.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

On a parlé ici d’un entretien entre Hitler et Schuschnigg à l’Obersalzberg, le 12 février 1938 ; vous vous en souvenez ? Au sujet de cet entretien, on a présenté au Tribunal une mention portée au journal-de Jodl. Jodl a-t-il assisté à cet entretien ?

ACCUSÉ KEITEL

Non, il n’y assistait pas. Il a appris ces détails au cours de l’entretien que j’ai eu avec lui et Canaris, entretien dont nous venons de parler, au sujet des informations qui devaient être lancées sur les préparatifs militaires mis en œuvre après l’entretien avec Schuschnigg. Le général Jodl y expose l’impression qu’il a retirée de cette description des faits.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Au cours de la préparation du règlement de la question germano-tchécoslovaque, du problème des Sudètes, on a parlé d’un incident qui pouvait être provoqué. Auriez-vous donné au service Abwehr II, sous les ordres de Canaris, l’ordre de provoquer un tel incident en Tchécoslovaquie ou à la frontière ?

ACCUSÉ KEITEL

Non, on n’a jamais donné d’ordres de ce genre à l’Abwehr, du moins je ne les ai jamais donnés.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Après Munich, c’est-à-dire en octobre 1938, le chef de la défense du territoire, l’accusé Jold, a quitté ses fonctions. Il a été envoyé à Vienne. Qui l’a remplacé ?

ACCUSÉ KEITEL

Jodl reprit un commandement et fut nommé chef de l’artillerie d’une division à Vienne ; son successeur fut Warlimont, alors colonel.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Donc son successeur...

ACCUSÉ KEITEL

Oui.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Cela signifie donc, si je comprends bien, que Jodl n’était pas seulement en congé, mais qu’il avait quitté ses fonctions ?

ACCUSÉ KEITEL

Jodl avait quitté l’OKW pour prendre un commandement dans une division, et Warlimont n’était pas son représentant mais son successeur à ce poste.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Bien. Le Ministère Public a déclaré que, lors de ce fameux entretien du 23 mai 1938 — pardon, 1939 — M. Warlimont y aurait assisté en qualité de dernier remplaçant de Jodl. En quoi cette conférence intéressait-elle Jodl ?

ACCUSÉ KEITEL

En rien ; il exerçait alors un commandement dans la troupe, à Vienne.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Pourquoi avez-vous choisi Jodl comme chef de l’État-Major d’opérations des Forces armées ?

ACCUSÉ KEITEL

En raison de notre collaboration entre les années 1935 et 1938. Je pensais que je ne pourrais pas trouver d’homme mieux qualifié.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Mais comment Jodl envisageait-il sa carrière militaire, après son commandement dans l’artillerie à Vienne ou Brünn ?

ACCUSÉ KEITEL

Je savais qu’il désirait passionnément commander une division de montagne. Il me l’avait dit à plusieurs reprises.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Avait-il une chance quelconque d’obtenir un tel commandement ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui, et je m’y suis employé auprès du Commandant en chef de l’Armée de terre, je me souviens que, pendant l’été 1939, je lui ai écrit que son désir de devenir commandant d’une division de montagne à Reichenhall — je ne sais plus le numéro de la division — serait comblé. Je me réjouissais de le lui faire savoir.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Est-ce à vous ou à l’OKH qu’appartenait la décision ?

ACCUSÉ KEITEL

Je l’avais demandé au chef de l’Armée de terre et c’est lui qui a pris la décision.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Si je comprends bien, c’est vous qui en avez fait part à Jodl ?

ACCUSÉ KEITEL

Je lui ai écrit une lettre parce que je savais que je lui ferais grand plaisir.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Puis-je vous demander, Monsieur le maréchal, si vous avez échangé une correspondance régulière avec Jodl ?

ACCUSÉ KEITEL

Non. Je crois que c’est la seule lettre que je lui ai écrite cette année-là.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Je vous le demande pour une raison tout à fait spéciale : donc Jodl quitte l’OKW. Il sait qu’en cas de mobilisation il deviendra chef de ce qu’on a appelé plus tard l’État-Major d’opérations de la Wehrmacht, donc une situation importante. Il part dans le service actif selon vos propres termes. On peut croire qu’il pourra alors recevoir, non pas une lettre par hasard, mais que vous allez le tenir au courant régulièrement.

ACCUSÉ KEITEL

Non, ce n’était pas le cas. Je crois que lorsqu’un officier d’État-Major quitte son poste pour le service actif, il est content de ne plus entendre parler de ces questions.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Oui, mais la destinée ne se limite pas à ce qui vous est agréable. Il eût été possible que quelqu’un eût reçu officiellement l’ordre de tenir au courant l’intéressé.

ACCUSÉ KEITEL

En tout cas, je ne l’ai pas fait. Je ne crois pas que cela se soit fait. Je ne sais pas si quelqu’un l’a entrepris.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Quand Jodl était à Vienne et à Brùnn, revenait-il de temps à autre à Berlin pour prendre des informations ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne l’ai pas vu. Il n’est pas venu chez moi. Je ne crois donc pas qu’il soit venu, sinon il m’aurait rendu visite.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Je dois donc comprendre que, lorsque peu avant le début de la guerre, il a été rappelé à Berlin par télégramme, il a été obligé de se renseigner pour savoir de quoi il s’agissait.

ACCUSÉ KEITEL

Oui, c’est en effet la première chose que nous avons discutée.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Vous lui avez donné des informations ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Autre chose encore, Monsieur le maréchal ; vous vous souvenez peut-être d’une matinée un peu orageuse à la Chancellerie du Reich après le putsch Simovitch, le 27 mars 1941 ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui, la Yougoslavie.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Quand on pense à l’histoire politique et militaire des deux derniers siècles en Europe, on s’étonne que personne au cours de cet entretien à la Chancellerie n’ait pu suggérer qu’avant de déclencher les hostilités on puisse masser des troupes le long de la frontière de l’État dont l’attitude n’était pas claire et essayer d’obtenir un éclaircissement de la situation par un ultimatum.

ACCUSÉ KEITEL

Oui, mais je sais qu’au milieu de toutes les tergiversations de cette matinée, Jodl a proposé cette solution : masser des troupes à la frontière et adresser un ultimatum.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Je crois savoir que vous êtes allé en octobre 1941 inspecter le groupe d’armées Nord sur le front de l’Est ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui, à l’automne 1941, j’ai fait à plusieurs reprises des voyages d’information pour le Führer.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Le commandant du groupe d’armées Nord était bien le Feldmarschall von Leeb ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui, von Leeb était au groupe d’armées Nord.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Von Leeb vous a-t-il fait part des soucis particuliers qu’il avait alors ?

ACCUSÉ KEITEL

C’était, je crois, à mon avant-demière ou dernière visite chez von Leeb. La question de la capitulation, ainsi que les problèmes relatifs à la population de Leningrad, lui donnaient beaucoup de soucis. Déjà certains signes indiquaient que la population quittait la ville pour rentrer dans son secteur. Je me souviens qu’il m’a demandé alors de suggérer au Führer, étant donné qu’il ne pouvait pas recevoir sur le territoire occupé par son groupe d’armées plus de 1.000.000 de personnes, de créer vers l’Est, c’est-à-dire vers les territoires russes, une espèce d’écluse à travers laquelle pourrait s’écouler la population. J’en ai rendu compte au Führer.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Mais la population avait-elle pris d’autres directions ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui, celle du Sud, en particulier vers les forêts. D’après la description de von Leeb, il se manifestait déjà une certaine pression de la population qui essayait de franchir nos positions.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Ces mouvements auraient-ils gêné les opérations militaires ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Monsieur le maréchal, vous connaissez, puisque nous en avons entendu parler ce matin, l’ordre donné par le Führer en sa qualité de Chef suprême, au sujet des Commandos, daté du 18 octobre 1942 ; c’est le document PS-498 qui a été déposé. On avait annoncé la publication d’un ordre de ce genre. Le savez-vous ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui. L’un des communiqués quotidiens de la Wehrmacht l’avait mentionné.

PROFESSEUR Dr JAHRREISS

Il s’agit du communiqué de la Wehrmacht du 7 octobre 1942. A la suite du rapport habituel sur les événements, il est dit : « L’OKW se voit dans l’obligation de donner l’ordre suivant ». Suit un premier point qui n’est pas intéressant ici et, en second lieu, la phrase suivante :

« A l’avenir, toutes les troupes de sabotage et de terroristes des Britanniques et de leurs complices, qui ne se comporteront pas en soldats mais en bandits, seront traitées comme tels par les troupes allemandes et impitoyablement abattues sur-le-champ. »

Monsieur le maréchal, qui a rédigé ce texte ?

ACCUSÉ KEITEL

Le Führer en personne. J’étais présent au moment où il l’a dicté et corrigé.

Dr LATERNSER

Témoin, je voudrais reprendre au point où s’est arrêté M. le Professeur Jahrreiss. On a parlé de l’ordre sur les commandos PS-498. Dans cet ordre, figure au paragraphe 6, un avertissement de Hitler déclarant que tous les commandants d’unité seront rendus responsables devant les tribunaux militaires de la non-exécution de cet ordre. Connaissez-vous les raisons qui ont amené Hitler à rédiger ce passage ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui. C’est au fond assez clair. Il fallait donner à cet ordre et à la mission correspondante, une importance considérable au yeux des généraux et de ceux qui auraient à l’exécuter, en l’accompagnant de menaces de sanctions.

Dr LATERNSER

Je voudrais maintenant poser quelques questions sur les caractères essentiels de l’OKW et de l’État-Major général. Qu’entendez-vous par État-Major général allemand ?

ACCUSÉ KEITEL

Par État-Major général, j’entends l’ensemble des officiers ayant subi une formation spéciale pour être adjoints aux commandants en chef.

LE PRÉSIDENT

Docteur Laternser, l’accusé a déjà consacré beaucoup de temps à expliquer la différence entre l’OKW et les différents états-majors de commandement. Le Ministère Public a donné une définition précise et détaillée du groupe qu’il demande au Tribunal de déclarer criminel et, par conséquent, je ne vois pas l’intérêt d’une nouvelle déposition sur ce sujet. Que voulez-vous démontrer en demandant à l’accusé ce qu’il entend par État-Major général ?

Dr LATERNSER

C’est uniquement une question préliminaire. Je voulais en faire la base d’une question ultérieure et m’appuyer sur les réponses pour prouver que le groupe en question est accusé sous une fausse dénomination.

LE PRÉSIDENT

A mon avis, le nom n’a guère d’importance si le groupe est caractérisé. En tout cas, l’accusé nous a déjà expliqué ce qu’il entend par État-Major général. Voulez-vous lui poser votre seconde question ?

Dr LATERNSER

Témoin, si les chefs supérieurs militaires sont réunis en un groupe désigné sous le nom d’État-Major général et d’OKW, considérez-vous que cette désignation soit exacte ou non ?

ACCUSÉ KEITEL

D’après les conceptions militaires allemandes, cette désignation prête à confusion étant donné que, pour nous, l’État-Major général est un appareil composé d’auxiliaires alors que les commandants en chef d’armée, de groupes d’armées et de généraux commandants, constituent le corps des chefs.

Dr LATERNSER

On a déjà amplement parlé de la hiérarchie militaire au cours des débats. Je voudrais savoir encore une chose : les rapports entre les différents services étaient-ils seulement d’ordre hiérarchique ou bien existait-il en dehors de ces services un organisme dépassant les cadres purement militaires ?

ACCUSÉ KEITEL

Non. L’État-Major général, c’est-à-dire les officiers d’État-Major en tant qu’auxiliaires des chefs, étaient recon-naissables à des signes distinctifs sur leurs uniformes. Les chefs eux-mêmes, les Befehlshaber, ne disposaient dans leurs services d’aucun organisme de liaison ou institutions semblables.

Dr LATERNSER

Hier déjà on a présenté la déclaration sous serment du Generaloberst Halder. J’aimerais me référer à la dernière phrase de cette déclaration que je vais vous lire : « Tels étaient en fait l’État-Major général et la direction supérieure de la Wehrmacht ». Cette indication est-elle exacte ou non ?

ACCUSÉ KEITEL

Je crois comprendre que Halder voulait dire par là que très peu d’officiers d’état-major participaient aux travaux essentiels à l’État-Major général de l’Armée de terre, alors que la majorité des quelque cent officiers d’État-Major de l’OKH n’y participaient pas. Il voulait dire, je crois, qu’il n’y avait qu’un tout petit groupe qui s’occupait de ces questions.

Dr LATERNSER

Connaissez-vous un cas où Hitler ait demandé conseil à un chef militaire pour une affaire politique ?

ACCUSÉ KEITEL

Non, le cas ne s’est jamais présenté.

Dr LATERNSER

Je suppose que vous assistiez généralement chez Hitler aux conférences sur la situation. Pouvez-vous me parler d’objections présentées par des commandants militaires revenant du front avec ou sans succès ?

ACCUSÉ KEITEL

En règle générale, les commandants revenant du front assistaient au rapport en auditeurs muets et éventuellement faisaient un rapport à Hitler sur leur secteur et à ce moment — comme Kesselring l’a mentionné ici — il y avait possibilité d’exprimer des opinions et d’échanger quelques points de vue. Sinon, personne n’avait droit à la parole.

Dr LATERNSER

Avez-vous été témoin d’objections particulièrement énergiques soulevées devant Hitler par l’un quelconque des commandants en chef ?

ACCUSÉ KEITEL

Pendant le rapport sur la situation ?

Dr LATERNSER

Non, je veux dire en général, même à d’autres occasions.

ACCUSÉ KEITEL

Naturellement, je n’ai pas assisté à tous les entretiens de Hitler avec les chefs les plus importants de l’Armée mais je n’en connais pas de cas. J’ai déjà parlé en détail, je crois, du seul fait qui ait joué un rôle dans cette guerre, à savoir la résistance des généraux avant le début de la campagne de l’Ouest. Je crois avoir compris que vous me demandez si je connaissais d’autres cas.

Dr LATERNSER

Oui.

ACCUSÉ KEITEL

Et bien, je n’en connais pas d’autre. Je dois d’ailleurs dire que le Commandant en chef de l’Armée de terre était arrivé cette fois-là à la limite de ce qu’il pouvait faire.

Dr LATERNSER

Quelle était l’attitude de Hitler envers l’État-Major général de l’Armée de terre ?

ACCUSÉ KEITEL

Les rapports de Hitler avec l’OKH n’étaient pas bons. On peut dire qu’il éprouvait une certaine méfiance à rencontre de l’État-Major. Il le trouvait trop présomptueux. Je crois que cette déclaration est suffisante.

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal a déjà entendu cela une fois, sinon davantage.

Dr LATERNSER

Monsieur le Président, je ne crois pas que ce témoin ait été interrogé à ce sujet, si mes souvenirs sont précis.

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal croit qu’il l’a déjà été.

Dr LATERNSER

Ce point est particulièrement important pour moi et j’aurais certainement rayé cette question si elle avait été posée par l’un des avocats qui m’ont précédé. (Au témoin.) L’offre de démission d’un ou de plusieurs commandants en chefs adressée à Hitler l’aurait-elle décidé à retirer un ordre ?

LE PRÉSIDENT

Docteur Laternser, presque tous les témoins qui sont venus déposer devant ce Tribunal ont été interrogés sur ce point, tout au moins un bon nombre d’entre eux.

Dr LATERNSER

Monsieur le Président, cette objection se rapporte-t-elle à la question que je viens de poser ?

LE PRÉSIDENT

Presque tous les officiers qui ont été interrogés au cours de ce Procès nous ont expliqué qu’il était impossible de démissionner. C’est bien ce que vous voulez demander ?

Dr LATERNSER

Je retire volontiers cette question si je peux en déduire que le Tribunal admet la justesse de ce que je me proposais de démontrer.

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal estime qu’elle a un caractère cumulatif. Quant à savoir si elle est juste ou non, c’est une autre question.

Dr LATERNSER

Monsieur le Président, je vous prie de me permettre de faire une remarque à ce sujet. Je ne crois pas que l’on puisse considérer cette question comme cumulative, car, comme l’a déjà dit mon collègue le Dr Dix, la même question, adressée à différents témoins, constitue chaque fois une nouvelle question ; c’est seulement la réponse subjective du témoin qui m’intéresse.

Cependant, je retire cette question.

LE PRÉSIDENT

Avez-vous d’autres questions à poser ?

Dr LATERNSER

Oui, j’ai encore quelques questions à poser. (Au témoin.) Témoin, comment le Quartier Général du Führer était-il protégé contre les attaques pendant la guerre ?

ACCUSÉ KEITEL

Par une troupe de garde spéciale de l’Armée et aussi, je crois, par une compagnie de Waffen SS. Des mesures de sécurité étaient prises : clôtures, obstacles, etc. Il était donc très bien protégé contre toute attaque.

Dr LATERNSER

Y avait-il plusieurs zones ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui, une zone intérieure, une zone extérieure et un certain nombre d’espaces réservés, gardés spécialement.

Dr LATERNSER

Bien. Vous avez déjà dit que les chefs des groupes d’armées et des armées à l’Est n’avaient pas de pouvoir en dehors du secteur d’opérations de leurs troupes. Avaient-ils tendance à étendre ou à restreindre au maximum les zones d’opérations des armées ?

ACCUSÉ KEITEL

Au début, la tendance était d’étendre au maximum la zone d’opérations pour avoir la plus grande liberté possible de mouvements à l’arrière des groupes d’armées. C’est le Führer qui est intervenu par des moyens très énergiques, pour limiter ces zones au maximum.

Dr LATERNSER

Pour quelle raison ?

ACCUSÉ KEITEL

Pour, disait-il, concentrer les forces sur un espace restreint et simplifier les questions administratives.

Dr LATERNSER

Dans votre interrogatoire, vous avez parlé d’unités des Waffen SS qui dépendaient de l’Armée du point de vue tactique, c’est-à-dire dans les opérations. J’aimerais éclaircir ce point tout particulièrement parce qu’à mon avis, il demeure une certaine obscurité à ce sujet : y avait-il un rapport quelconque entre les Einsatzgruppen du SD et les unités de Waffen SS, subordonnées aux unités de l’Armée dans l’accomplissement de missions tactiques ?

ACCUSÉ KEITEL

Non. Les formations de Waffen SS dans les divisions étaient incorporées en tant que telles aux unités de l’Armée, rien de plus ; elles faisaient donc partie de l’Armée.

Dr LATERNSER

Un commandant en chef pouvait-il punir un soldat SS pour un délit quelconque ?

ACCUSÉ KEITEL

En cas de flagrant délit, aucun chef certainement n’eût hésité à le punir. Cependant, les mesures disciplinaires étaient du ressort de Himmler et non du Commandant en chef de l’Armée de terre.

Dr LATERNSER

Les organismes des Einsatzgruppen du SD étaient-ils obligés de rendre compte aux commandants d’armées de ce qu’ils faisaient sur les ordres de Himmler ?

ACCUSÉ KEITEL

Cette question a été traitée en détail par le témoin Ohlendorf et je ne sais rien sur les liaisons existant entre les commandants de groupes d’armées et les Einsatzgruppen et Einsatzkommandos. Je ne m’en occupais pas et je n’ai eu aucune activité dans ce domaine.

Dr LATERNSER

Je voulais savoir si, à votre connaissance, les organes ou les Einsatzgruppen du SD étaient astreints à fournir des informations aux commandants en chef militaires dont dépendaient les arrières où ils opéraient.

ACCUSÉ KEITEL

Je ne crois pas, je ne connais pas d’ordres à ce sujet et je n’en ai pas vus.

Dr LATERNSER

Pouvez-vous dire si les grands chefs militaires savaient que Hitler ou Himmler avait l’intention d’exterminer les Juifs ?

ACCUSÉ KEITEL

A mon avis, ils ne le savaient pas. Personnellement, je n’en ai pas été informé.

Dr LATERNSER

J’ai encore une question à vous poser au sujet des prisonniers de guerre. On savait, même pendant la guerre, que le ravitaillement des prisonniers de guerre soviétiques capturés au début de la campagne de Russie était fait dans des conditions déplorables. Quelles étaient les raisons de cette situation des premiers temps ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne peux me fonder que sur les comptes rendus faits par le Commandant en chef de l’Armée de terre au cours des rapports sur la situation. Si mes souvenirs sont exacts, il a déclaré à différentes reprises que cette question devait être traitée comme un problème de masses, nécessitant des mesures d’organisation exceptionnelles pour le ravitaillement et l’hébergement.

Dr LATERNSER

On peut donc dire que la situation a été chaotique pendant un certain temps. Je pense qu’il doit y avoir à cela une raison toute particulière que je voudrais mentionner ici et pour vous la rappeler, témoin, je veux vous dire ce qui suit : L’Armée de terre avait déjà construit sur le territoire du Reich des camps destinés aux prisonniers éventuels car on pensait au début que les prisonniers seraient ramenés en Allemagne ; malgré ces préparatifs, survint brusquement. d’après ce que l’on m’a dit, un ordre de Hitler interdisant le transfert des prisonniers de guerre soviétiques en Allemagne.

ACCUSÉ KEITEL

Je l’ai déjà dit ce matin et j’ai déclaré que pendant un certain temps, jusqu’en septembre, tout transfert des prisonniers de guerre soviétiques dans le Reich avait été interdit et que ce n’est qu’à partir de septembre qu’il avait été possible d’effectuer ce transport dans les camps de prisonniers en Allemagne.

Dr LATERNSER

Les difficultés de la première époque ne pouvaient-elles pas être résolues avec les moyens dont disposaient les troupes ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne le crois pas, mais c’est l’OKH seul qui peut le savoir, puisque c’est lui qui était responsable.

Dr LATERNSER

Je n’ai plus à poser que quelques questions au sujet du poste d’adjoint au chef de l’État-Major d’opérations de la Wehrmacht. Quand cette fonction a-t-elle été créée ?

ACCUSÉ KEITEL

En 1942, je crois.

Dr LATERNSER

A quel rang correspondait cette fonction ?

ACCUSÉ KEITEL

A un poste de colonel ou de général.

Dr LATERNSER

Non, je voulais parler du rang ; était-il équivalent à celui d’un commandant de division ?

ACCUSÉ KEITEL

C’était l’équivalent d’un poste de commandant de brigade ou de division, un poste de chef de service.

Dr LATERNSER

Combien de chefs de service y avait-il à l’OKW ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne peux pas le dire de mémoire pour le moment. J’avais approximativement huit chefs de service et chacun d’eux avait deux, trois ou quatre divisions, ce qui fait, au total, environ trente à trente-cinq chefs de section.

Dr LATERNSER

L’adjoint au chef de l’État-Major d’opérations était-il l’un des huit ou des trente chefs de section ?

ACCUSÉ KEITEL

Non, je ne peux pas le dire aussi affirmativement car il y avait parmi les directeurs, des chefs de divisions qui comprenaient quelques sections. C’est là que je le placerais.

Dr LATERNSER

Quelles étaient les activités liées à cette fonction ?

ACCUSÉ KEITEL

Évidemment, le contrôle et la direction de tout le travail des éléments de l’État-Mai or d’opérations qui se trouvaient au Quartier Général du Führer. Il était chargé de diriger ce travail selon les instructions du chef de l’État-Major d’opérations des Forces armées, Jodl.

Dr LATERNSER

L’adjoint au chef de l’État-Ma-jor d’opérations des Forces armées était-il, dans une certaine mesure, responsable des plans stratégiques, comme le Ministère Public l’a prétendu ?

ACCUSÉ KEITEL

Responsable ? Non, du moins pas en raison de sa position, mais il faisait évidemment partie du petit groupe d’officiers d’état-major or de qualité ou de rang élevé qui s’occupaient de ces questions, ainsi que Halder l’a indiqué.

Dr LATERNSER

J’ai une dernière question à vous poser : la position d’adjoint au chef de l’État-Major d’opérations ne correspondait donc pas en importance aux autres fonctions comprises dans le groupe de l’État-Major général et de l’OKW ?

ACCUSÉ KEITEL

J’ai dit qu’il était chef de division à l’État-Major d’opérations et collaborait aux groupes restreints qui s’occupaient de questions tactiques et stratégiques, mais subordonné au général Jodl et dirigeant le travail de son état-major.

Dr LATERNSER

Monsieur le maréchal, je croîs que vous n’avez pas répondu intégralement à la question que j’ai posée. Je vous demandais si l’importance de cette fonction était égale ou presque égale aux autres fonctions du groupe de l’État-Major général et de l’OKW ?

ACCUSÉ KEITEL

Non, certainement pas, car dans le groupe État-Major général et OKW, il y avait les commandants en chefs, les officiers des grades les plus élevés et les chefs d’état-major. Il n’en faisait évidemment pas partie.

Dr LATERNSER

Oui, merci.

M. LUDWIG BABEL (avocat des SS)

Témoin, dans votre déclaration sous serment K-12, vous avez déclaré que les SS, au début de la guerre, étaient devenus les promoteurs d’une politique de conquête et de puissance. Pour éviter tout malentendu, j’aimerais éclaircir un point : qu’entendez-vous par SS ?

ACCUSÉ KEITEL

Je puis dire à ce sujet que ce qui a été lu ici par mon défenseur était un résumé d’une déposition plus étendue. En la lisant, vous pourrez voir que la réponse à votre question s’y trouve, sous une forme que je veux préciser brièvement : il s’agissait de la direction générale des S S sous le commandement de Himmler et des organismes dont il disposait, Police et SS, dont l’activité s’est manifestée dans les zones de combat et dans les territoires occupés. Cela n’avait rien à voir avec ce qu’on appelle les Allgemeine SS, en Allemagne. J’espère que c’est maintenant clair ?

M. BABEL

Oui, je vous remercie.

Dr FRIEDRICH BERGOLD (avocat de l’accusé Bormann)

Témoin, le Ministère Public, dans son exposé, a présenté à la charge de Bormann son activité dans le Volkssturm. Je voudrais vous poser quelques questions à ce sujet : le Volkssturm, tel qu’il fut créé par un décret du Führer du 18 octobre 1944, avait-il un caractère offensif ou défensif ?

ACCUSÉ KEITEL

A cela je répondrai que le Reichsleiter Bormann a refusé toute information au sujet du Volkssturm, ainsi que toute coopération avec les bureaux militaires.

Dr BERGOLD

Vous voulez dire que vous n’avez pas été informé de la mission du Volkssturm ?

ACCUSÉ KEITEL

Non, je m’étais simplement représenté que c’était la mobilisation ultime des hommes valides pour la défense de leurs foyers.

Dr BERGOLD

Mais le Volkssturm n’était pas destiné à servir un but offensif dans le cadre de la Wehrmacht ?

ACCUSÉ KEITEL

Non, mais tous les services de la Wehrmacht qui trouvaient des sections du Volkssturm dans leurs secteurs les incorporaient ou les renvoyaient dans leurs foyers.

Dr BERGOLD

Si je vous ai bien compris, vous voulez dire que cette institution du Volkssturm a été créée par Bormann, ou bien était-elle l’œuvre de Hitler ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne sais pas ; peut-être des deux.

Dr BERGOLD

Hitler non plus ne vous en a jamais parlé ?

ACCUSÉ KEITEL

Non, il parlait du Volkssturm et autres institutions semblables, mais les milieux militaires officiels n’avaient rien à y voir.

Dr BERGOLD

Bormann a-t-il présenté au Führer d’autres projets d’ordre militaire en dehors de cette question particulière du Volkssturm ?

ACCUSÉ KEITEL

Bormann a souvent accusé la Wehrmacht de beaucoup de choses. Je puis seulement conclure de ce que j’ai entendu dire que l’idée venait de lui, mais je ne puis l’affirmer.

Dr BERGOLD

Merci.

Dr HORN

Est-il exact que l’accusé Ribbentrop, à son retour de Moscou en août 1939, ait conseillé au Führer, en raison de la modification de la politique extérieure — le Pacte de garantie entre l’Angleterre et la Pologne venait d’être ratifié — de cesser les préparatifs militaires qui avaient été entrepris ?

ACCUSÉ KEITEL

J’ai eu alors l’impression que les ordres qui me furent donnés par Hitler étaient basés sur une conversation avec son ministre des Affaires étrangères, mais je n’ai pas assisté à la conversation.

Dr HORN

Est-il exact que von Ribbentrop, tout comme les autres ministres, n’ait jamais été informé des plans stratégiques ?

ACCUSÉ KEITEL

Je peux simplement dire que, moi-même et le chef de l’État-Major d’opérations n’avons jamais été autorisés à les communiquer et ne l’avons jamais fait. Si le ministre des Affaires étrangères a jamais été informé de ces questions, ces informations n’ont pu venir que du Führer. Je doute fort qu’il ait fait une exception.

Dr HORN

Le Ministère Public a déposé une lettre du 3 avril 1940 concernant une occupation imminente du Danemark et de la Norvège, que vous auriez envoyée au ministre des Affaires étrangères. Vous l’informiez de ce projet d’occupation et lui demandiez de prendre les mesures de politique étrangère nécessaires ; aviez-vous déjà informé von Ribbentrop de ce projet d’occupation de la Norvège et du Danemark ?

ACCUSÉ KEITEL

Non, d’après la manière dont le Führer travaillait avec nous, je n’aurais pas eu le droit de le faire. Cette lettre était une procédure inhabituelle pour informer, sur l’ordre de Hitler, le ministre des Affaires étrangères qui, sinon, n’aurait rien su. J’ai été chargé d’écrire cette lettre.

Dr HORN

Je voudrais vous poser une question relative au témoignage du général Lahousen : au moment de la campagne de Pologne, y eut-il un ordre ou une directive de Hitler enjoignant d’exterminer les Juifs dans l’Ukraine polonaise ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne me souviens de rien de pareil, je sais seulement que pendant l’occupation de la Pologne, c’est-à-dire après l’occupation, le problème des Juifs polonais joua un rôle important. Je posai à ce sujet une question à Hitler à laquelle il répondit, je crois, en disant que ce territoire convenait parfaitement à l’installation des Juifs. Je ne me rappelle pas autre chose.

Dr HORN

Au moment de la campagne de Pologne, y eut-il un plan pour susciter une révolte dans l’Ukraine polonaise sur les arrières des Polonais ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne puis vous donner de réponse à ce sujet, bien que j’aie entendu Lahousen en parler ici. Je n’en sais rien ; je ne peux absolument pas m’en souvenir.

Dr HORN

Je vous remercie.

M. GEORG BOEHM (avocat des SA)

Monsieur le maréchal, vous étiez chef de l’OKW et par conséquent aussi chef du service des prisonniers de guerre ; avez-vous jamais donné ou fait donner des ordres d’après lesquels les SA ou des unités de SA ont été ou devaient être affectés à la garde des prisonniers de guerre ou des camps de prisonniers de guerre ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne puis me souvenir que l’OKW ait jamais donné un ordre de ce genre ; je crois que ce ne fut pas le cas.

M. BOEHM

N’avez-vous jamais reçu d’information selon laquelle cette garde aurait été assumée par les SA ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne m’en souviens pas, mais il est évidemment possible que des services de l’Armée aient pu, quelque part, employer à l’occasion des unités SA pour la garde des camps ; je n’en sais rien.

M. BOEHM

Je vous remercie.

LE PRÉSIDENT

Peut-être pourrions-nous suspendre l’audience pendant dix minutes.

(L’audience est suspendue.)
LE PRÉSIDENT

Le Tribunal siégera en audience publique demain matin à 10 heures. A 12 h. 30, il entendra des requêtes supplémentaires relatives à des témoins et des documents. A une heure moins le quart, l’audience sera suspendue et le Tribunal siégera en chambre du Conseil.

GÉNÉRAL RUDENKO

Accusé Keitel, voulez-vous me dire quand vous avez été promu au grade d’officier ?

ACCUSÉ KEITEL

Le 18 août 1902.

GÉNÉRAL RUDENKO

Quelle formation militaire avez-vous reçue ?

ACCUSÉ KEITEL

Je suis entré dans l’Armée comme cadet et de simple soldat je suis arrivé au grade de sous-lieutenant en passant par les grades de caporal, sous-officier et aspirant.

GÉNÉRAL RUDENKO

Je vous questionnais sur votre formation militaire.

ACCUSÉ KEITEL

Jusqu’en 1909, j’ai été officier d’activé puis, pendant environ dix ans, capitaine adjudant-major dans un régiment ; ensuite, pendant la première guerre mondiale, commandant de batterie, puis, à partir du printemps de 1915, à l’État-Major.

GÉNÉRAL RUDENKO

Ma question a dû être mal traduite. Avez-vous été à l’Académie militaire ou dans une autre école militaire, c’est-à-dire avez-vous reçu une formation spéciale ?

ACCUSÉ KEITEL

Je n’ai jamais été à l’Académie militaire. J’ai participé deux fois à de grands voyages d’État-Major en tant que major d’un régiment et, au cours de l’été 1914, je fus envoyé à l’État-Major général ; je retournai à mon régiment au début de la guerre.

GÉNÉRAL RUDENKO

Quelle était exactement la formation militaire et le grade de Hitler ?

ACCUSÉ KEITEL

Il y a quelques années à peine, j’appris de Hitler lui-même qu’à la fin de la première guerre mondiale il était sous-lieutenant dans un régiment d’infanterie bavarois. Il avait fait la guerre comme soldat et sans doute sous-officier vers la fin des hostilités.

GÉNÉRAL RUDENKO

Ne devons-nous pas en conclure qu’avec votre solide formation et votre expérience des questions militaires, vous pouviez considérablement influencer Hitler dans ses décisions d’ordre stratégique et pour toutes les questions relatives aux Forces armées ?

ACCUSÉ KEITEL

Non. A ce sujet, je dois déclarer que Hitler avait étudié, à un point inconcevable, tant pour un profane que pour un officier de métier, des ouvrages d’État-Major, des opuscules militaires, des études sur la tactique et la stratégie et il avait des questions militaires une connaissance vraiment surprenante. Je pourrais montrer par un exemple que peuvent confirmer les autres officiers de la Wehrmacht, qu’il connaissait si bien l’organisation de l’armement, le commandement, l’équipement de toutes les armées et, ce qui est encore plus remarquable, de toutes les marines du monde qu’il était impossible de le trouver en faute : je dois ajouter que même, pendant la guerre, alors que j’étais à son Quartier Général, donc vivant près de lui, Hitler étudiait, la nuit durant, tous les grands livres d’Etat-Major de Moltke, Schlieffen et Clause-witz, d’où il tirait ses connaissances autodidactiques. C’est pourquoi nous pensions tous que seul un génie pouvait le faire.

GÉNÉRAL RUDENKO

Vous ne nierez pas qu’en raison de votre formation et de votre expérience militaires vous ayez été le conseiller de Hitler sur beaucoup de questions militaires.

ACCUSÉ KEITEL

Je faisais partie de son entourage militaire direct et je l’ai souvent entendu parler, mais j’ai déjà fait remarquer hier sur une question de mon avocat que, même pour les plus simples questions quotidiennes d’organisation et d’équipement des armées, j’étais, je dois l’admettre, franchement l’élève et non le conseiller.

GÉNÉRAL RUDENKO

Quand avez-vous commencé à travailler en collaboration avec Hitler ?

ACCUSÉ KEITEL

Exactement depuis le jour où j’ai été nommé à ce poste, le 4 février 1938.

GÉNÉRAL RUDENKO

Vous avez donc travaillé en collaboration étroite avec Hitler pendant toute la période de préparation des guerres d’agression ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui. J’ai déjà expliqué comment la situation se présentait à mon entrée en fonctions au début de février, comment les événements se sont déroulés, amenant de nouvelles situations absolument inattendues.

GÉNÉRAL RUDENKO

Qui, en dehors de vous, parmi les chefs de l’OKW et de l’OKH, avait rang de ministre du Reich ?

ACCUSÉ KEITEL

Avaient rang de ministre du Reich les trois Commandants en chef des branches des Forces armées, le Commandant en chef de l’Armée de l’air, le Reichsmarschall Göring était d’ailleurs ministre du Reich pour l’Aviation ; quant à moi, comme je l’ai déclaré hier, j’avais rang de ministre, sans en avoir les pouvoirs ni la qualité.

GÉNÉRAL RUDENKO

Qui, en dehors de vous, parmi les chefs militaires de l’OKW et de l’OKH, signait les décrets avec Hitler et les autres ministres du Reich ?

ACCUSÉ KEITEL

La méthode du Gouvernement du Reich, dans ses activités ministérielles, consistait à faire apposer la signature du Führer et Chancelier du Reich, puis des ministres directement intéressés et enfin du chef de la Chancellerie du Reich. Pour les affaires militaires, cette méthode n’était pas pratiquée mais selon les traditions de l’Armée allemande et de la Wehrmacht, les principaux intéressés signaient — c’est-à-dire le chef d’État-Major et celui qui donnait l’ordre, ou du moins qui l’avait rédigé et dont les initiales étaient indiquées en marge.

GÉNÉRAL RUDENKO

Mais vous avez dit hier que vous aviez signé des décrets de ce genre avec d’autres ministres du Reich ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui, j’ai mentionné hier plusieurs décrets en donnant les raisons pour lesquelles je les avais signés et déclaré que je n’étais pas ministre et que je n’agissais pas en tant que ministre du Reich en fonctions.

GÉNÉRAL RUDENKO

Quel est l’organisme qui assuma, à partir de février 1938, les fonctions du ministère de la Guerre ?

ACCUSÉ KEITEL

Jusqu’à la fin janvier ou début février, ce fut l’ancien ministre de la Guerre, von Blomberg. A partir du 4 février, il n’y eut plus ni ministre ni ministère de la Guerre.

GÉNÉRAL RUDENKO

C’est précisément pourquoi je vous demande quel est l’organisme qui a remplacé le ministère de la Guerre et assumé ses fonctions, car je sais bien que ce ministère n’existait plus.

ACCUSÉ KEITEL

C’est moi-même, avec le service des Forces armées, l’ancien État-Major du ministère de la Guerre, dont j’étais le chef, qui ai continué son travail et qui l’ai constitué, comme je l’ai exposé hier, c’est-à-dire que tous les droits et l’autorité ont été transmis aux commandants en chef des branches de la Wehr-macht. Ce ne fut pas fait sur mon ordre, mais sur l’ordre de Hitler.

GÉNÉRAL RUDENKO

Il ressort du schéma que vous avez présenté au Tribunal que l’OKW était l’organisation militaire suprême et centralisée, subordonnée directement à Hitler. Cette conclusion est-elle juste ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui, c’était l’État-Major militaire de Hitler.

GÉNÉRAL RUDENKO

Par qui était mené l’élaboration des plans stratégiques ? Je veux parler des plans d’agression contre l’Autriche, la Tchécoslovaquie, la Pologne, la Belgique, la Hollande, la France, la Norvège, la Yougoslavie et l’Union Soviétique.

ACCUSÉ KEITEL

Je crois l’avoir expliqué très clairement hier, en disant que les plans tactiques et stratégiques étaient établis sur l’ordre de Hitler, par les commandants en chef, c’est-à-dire pour l’Armée de terre par le Haut Commandement de l’Armée de terre et l’État-Major de l’Armée de terre et soumis à Hitler ; ensuite, les décisions étaient prises à leur sujet.

GÉNÉRAL RUDENKO

Je voudrais vous poser la question suivante au sujet de la Yougoslavie : reconnaissez-vous que l’ordre émis par vous et portant votre signature sur le partage de la Yougoslavie soit un document d’une signification politique et militaire puisqu’il décida, pratiquement, la suppression de la Yougoslavie en tant qu’État souverain ?

ACCUSÉ KEITEL

Je n’ai fait ni plus ni moins que coucher sur le papier un décret du Führer et le transmettre aux services intéressés. Je n’avais pas d’influence politique ou personnelle dans ces questions.

GÉNÉRAL RUDENKO

Sous votre propre signature ?

ACCUSÉ KEITEL

Pour les signatures que j’ai données, j’ai expliqué hier, comment j’avais été amené à les apposer et quelle était leur signification.

GÉNÉRAL RUDENKO

C’est exact, vous en avez déjà parlé. Nous l’avons entendu, mais je veux encore en parler. Je voudrais déterminer votre rôle dans la question yougoslave. Admettez-vous que l’OKW ait participé directement à l’organisation d’incidents dans un but de provocation afin de fournir un prétexte à l’agression allemande et de la justifier devant l’opinion mondiale ?

ACCUSÉ KEITEL

Ce matin, répondant aux questions de l’avocat d’un autre accusé, j’ai déclaré que je n’avais jamais participé à la préparation d’un incident et que les services militaire eux-mêmes, selon la volonté formelle de Hitler, ne devaient jamais participer à la préparation, la discussion ou l’exécution de tels incidents, incidents ayant ici le sens de provocations.

GÉNÉRAL RUDENKO

Je comprends bien. Dans quelle mesure l’OKW s’est-il occupé d’assurer l’armement du corps franc des Sudètes ?

ACCUSÉ KEITEL

Général, à quel « corps franc » faites-vous allusion ?

GÉNÉRAL RUDENKO

Je parle du corps franc du pays des Sudètes.

ACCUSÉ KEITEL

Je n’ai pas connaissance qu’un organisme militaire ait envoyé ou livré secrètement des armes là-bas. Je ne sais rien de cela. Il n’a pas été donné d’ordre en ce sens, du moins pas par mon canal. Je ne puis rien me rappeler.

GÉNÉRAL RUDENKO

Qui a ordonné l’occupation de Mora-ska-Ostrava et de Witkovitz par les troupes allemandes dans l’après-midi du 14 mars 1939, alors que le Président Hacha se trouvait déjà en route pour Berlin où il devait ouvrir des négociations avec Hitler et pourquoi ?

ACCUSÉ KEITEL

L’ordre a été donné en dernier ressort et la décision prise par le Führer. Il était prévu d’occuper par un coup de main la région des aciéries bien connues — le nom m’échappe — près de Mährisch-Ostrau, avant la date prévue pour l’invasion de la Tchécoslovaquie. Pour justifier cette décision, Hitler m’a dit que cette opération était faite pour empêcher les Polonais d’intervenir par le Nord et de s’emparer ainsi des laminoirs les plus modernes du monde. C’est la raison qu’il m’en donna et l’opération, l’occupation, fut exécutée dans la soirée du 14 mars.

GÉNÉRAL RUDENKO

Oui, et au même moment, le Président Hacha était en route pour Berlin afin de négocier avec Hitler ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui, c’est exact.

GÉNÉRAL RUDENKO

Mais c’est une ignominie ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne crois pas avoir à porter un jugement de valeur sur les faits. Il est exact que l’occupation se fit ce soir-là. J’en ai donné les raisons et le Président Hacha ne l’apprit qu’à son arrivée à Berlin. Je me souviens du nom à présent, les laminoirs étaient à Witkovitz.

GÉNÉRAL RUDENKO

J’ai plusieurs questions à vous poser, relatives à l’agression contre l’Union Soviétique. Hier, vous avez déjà donné au Tribunal des explications sur ce sujet. Vous avez expliqué quelle était votre attitude vis-à-vis de l’agression contre l’Union Soviétique. Vous avez déclaré au Tribunal que l’ordre de préparer le plan dit « Cas Barbarossa » avait été donné en décembre 1940 ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui.

GÉNÉRAL RUDENKO

Vous en souvenez-vous avec précision ? Pouvez-vous l’affirmer ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne connais, ou plutôt ne me souviens d’aucun ordre précis du Haut Commandement des Forces armées qui aurait pu ordonner antérieurement l’élaboration de ce « Cas Barbarossa ». Toutefois, j’ai expliqué hier que dès septembre avaient été publiées des instructions relatives aux conditions de transport par route et par chemin de fer. Je ne sais plus si j’ai signé moi-même ces instructions, mais j’ai mentionné hier ces instructions préparatoires, pour l’amélioration des transports de l’Ouest vers l’Est.

GÉNÉRAL RUDENKO

En septembre, dites-vous ?

ACCUSÉ KEITEL

En septembre ou en octobre, je ne peux pas l’affirmer avec certitude.

GÉNÉRAL RUDENKO

Je voudrais le savoir exactement.

ACCUSÉ KEITEL

Le général Jodl, qui doit mieux s’en souvenir, pourra peut-être plus tard donner des indications précises.

GÉNÉRAL RUDENKO

Nous l’interrogerons sur ce point lorsqu’il viendra témoigner. Je voudrais que vous rappeliez brièvement toutes les circonstances. Vous avez entendu parler pour la première fois du plan d’agression contre l’Union Soviétique, conçu par Hitler au cours de l’été 1940. Est-ce exact ?

ACCUSÉ KEITEL

Non, au cours de l’été 1940, je n’ai pas entendu parler ni participé à l’entretien, d’ailleurs très court, qui est mentionné dans le journal de Jodl. Je crois que c’est bien ce dont vous voulez parler, de cet entretien auquel il est fait allusion dans le journal de Jodl ? En réfléchissant à cette époque, je suis encore plus convaincu de n’y avoir pas assisté car je faisais alors presque chaque jour des voyages en avion et je n’assistais pas aux rapports sur la situation.

GÉNÉRAL RUDENKO

Quand eut lieu votre entretien avec Ribbentrop ?

ACCUSÉ KEITEL

Peut-être pendant les derniers jours d’août ou, je crois, au début de septembre, mais je ne peux plus indiquer la date exacte. Je déduis cette date du fait que je suis rentré le 10 août à Berchtesgaden et que j’ai ensuite rédigé le mémorandum dont j’ai parlé hier.

GÉNÉRAL RUDENKO

Ainsi, vous affirmez devant le Tribunal avoir entendu parler de l’intention de Hitler d’attaquer l’Union Soviétique pour la première fois au cours de votre entretien avec Ribbentrop ?

ACCUSÉ KEITEL

Non, non. Après une absence d’environ quinze jours, employée en partie en permission, en partie en mission à Berlin, je retournai au Quartier Général à Berchtesgaden et, dans les jours suivants, probablement à la mi-août, j’entendis parler pour la première fois de ces idées de Hitler. Ce fut la base de mes réflexions et de mon mémorandum.

GÉNÉRAL RUDENKO

Ainsi, je pose ma question correctement en disant que c’est au cours de l’été 1940 que vous avez eu connaissance des projets de Hitler ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui. Après tout, la mi-août est encore l’été.

GÉNÉRAL RUDENKO

Oui, d’accord, août est encore l’été. De plus, je voudrais vous rappeler le témoignage présenté par le témoin Paulus devant le Tribunal, le 11 février de cette année. Paulus, comme vous pouvez vous en souvenir, a déclaré au Tribunal qu’en entrant à l’OKH, le 3 septembre 1940, il vit, parmi d’autres projets, un plan stratégique préliminaire encore inachevé pour l’attaque de l’Union Soviétique. Ce plan est connu sous le nom de « Barbarossa ». Vous souvenez-vous de cette déclaration du témoin Paulus ?

ACCUSÉ KEITEL

Je me souviens seulement qu’il a déclaré qu’il s’agissait d’une étude, un projet de manœuvres et que, au moment où il fut détaché au Haut Commandement de l’Armée de terre à l’État-Major général de l’Armée de terre, il en a trouvé une esquisse. Je ne la connaissais pas et je ne pouvais pas la connaître car les projets, les fiches et les diverses études de l’État-Major général de l’Armée de terre n’étaient jamais mis à ma disposition et je n’ai jamais eu l’occasion de les examiner.

GÉNÉRAL RUDENKO

Je voudrais établir un point : vous niez donc qu’en septembre 1940 on ait déjà élaboré à l’OKH des projets en liaison avec le « Cas Barbarossa » ?

ACCUSÉ KEITEL

Si le témoignage du Generalfeldmarschall Paulus l’affirme, je ne peux pas dire que ce ne soit pas vrai car je ne puis pas savoir si c’est effectivement vrai. Je ne puis ni le nier ni l’affirmer.

GÉNÉRAL RUDENKO

Très bien. Vous avez déclaré au Tribunal que vous étiez opposé à la guerre contre l’Union Soviétique ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui.

GÉNÉRAL RUDENKO

Vous avez aussi déclaré que vous avez même conseillé à Hitler de transformer ses plans vis-à-vis de l’Union Soviétique ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui, non seulement de les transformer, mais d’abandonner ce plan et de ne pas entreprendre de guerre contre l’Union Soviétique. C’était le contenu de mon mémorandum.

GÉNÉRAL RUDENKO

C’est ce que je pensais. J’aimerais maintenant vous questionner au sujet de la conférence que vous connaissez évidemment et qui eut lieu trois semaines après l’attaque de l’Union Soviétique par l’Allemagne, le 16 juillet 1941. Vous souvenez-vous de cette conférence qui fut consacrée au problème de la guerre contre l’Union Soviétique ?

ACCUSÉ KEITEL

Non, pour le moment je ne vois pas ce que vous voulez dire. Je ne connais pas cela.

GÉNÉRAL RUDENKO

Je n’ai pas l’intention de vous soumettre ce document maintenant. Vous pouvez vous souvenir que je l’ai présenté à l’accusé Göring, au moment où fut soulevée la question de la division et de l’annexion de territoires de l’Union Soviétique. Vous en souvenez-vous maintenant ?

ACCUSÉ KEITEL

C’est un document que je connais. Je crois qu’il porte en haut la référence « BO-FU ». Au cours de mon interrogatoire, j’ai déclaré que c’était un mémorandum du Reichsleiter Bormann.

GÉNÉRAL RUDENKO

C’est exact.

ACCUSÉ KEITEL

C’est la déclaration que j’ai faite. J’ai également déclaré alors que je n’avais assisté qu’à la seconde partie de la conférence et non à la première partie. J’ai également déclaré que ce n’était pas le procès-verbal mais un résumé libre fait par le Reichsleiter Bormann, qui l’avait dicté.

GÉNÉRAL RUDENKO

Mais vous vous rappelez qu’à cette époque déjà, le 16 juillet, on posa la question de l’annexion à l’Allemagne de la Crimée, des États baltes, de la région de la Volga, de l’Ukraine, de la Russie Blanche et d’autres territoires ?

ACCUSÉ KEITEL

Non. Je crois que cette question fut soulevée dans la première partie de la conférence. Je me souviens de la conférence seulement à partir du moment où furent discutées les questions de personnel, en particulier à propos de plusieurs personnalités qui devaient être affectées à certains postes. Je me souviens de cela. Mais je n’ai vu ce document qu’ici ; je l’ignorais auparavant et je n’ai pas assisté à la première moitié de la conférence.

GÉNÉRAL RUDENKO

Puis-je poser la question d’une manière différente : quels étaient les objectifs poursuivis par Hitler et son entourage en déclenchant une guerre contre l’Union Soviétique ?

ACCUSÉ KEITEL

D’après les explications que m’a données Hitler, je vois les raisons profondes de cette guerre dans le fait qu’il était convaincu que dans le cours des années à venir on aurait abouti, d’une façon ou d’une autre, à une guerre entre l’Empire slave du communisme et l’Empire allemand du national-socialisme. Les raisons qui me furent données étaient les suivantes ; si je crois, si je suis convaincu qu’un conflit entre les deux nations doit éclater, alors mieux vaut maintenant que plus tard. Du moins je puis le formuler ainsi. Mais je ne me souviens pas des questions mentionnées dans ce document sur le partage de plusieurs régions. C’étaient peut-être de simples hypothèses.

GÉNÉRAL RUDENKO

Vous affirmez devant le Tribunal, sous la foi du serment, que vous ne connaissiez pas les projets de Hitler de s’emparer des territoires de l’Union Soviétique et de les coloniser ?

ACCUSÉ KEITEL

Non. Cela n’a pas été exposé sous cette forme. Il est exact que j’ai su que les provinces baltes devaient devenir une sorte de dépendance du Reich et que l’Ukraine devrait entrer en liaison étroite avec le Reich au point de vue de l’économie et du ravitaillement, mais je n’ai pas connaissance de buts précis de conquête et si ce sujet a jamais été effleuré, je ne l’ai pas considéré sérieusement. C’est ce que j’en pensais alors, je n’ai pas à vous dire comment je l’envisage aujourd’hui, mais comment je le voyais à l’époque.

GÉNÉRAL RUDENKO

Saviez-vous qu’à cette conférence du 16 juillet Hitler déclara qu’il serait nécessaire de raser la ville de Leningrad ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne crois pas qu’au cours de cette conférence... J’ai relu ce document ici. Je ne puis me souvenir si cette indication s’y trouve, mais j’ai eu le document entre les mains, je l’ai lu en présence du procureur américain ; et si cette remarque y est mentionnée, il ne peut s’agir que de savoir si je l’avais entendue ou non, ce qui dépend entièrement de l’heure à laquelle je suis arrivé à la conférence.

GÉNÉRAL RUDENKO

Je vous ai déjà dit que je n’avais pas l’intention de vous présenter maintenant ce document car il l’a déjà été plusieurs fois. Mais, dans le procès-verbal qui a été présenté à l’accusé Göring et qu’il a lu lui-même, nous trouvons : « Les Finlandais revendiquent la région de Leningrad. Le Führer veut raser entièrement Leningrad avant de l’abandonner aux Finlandais ».

ACCUSÉ KEITEL

Tout ce que je puis dire, c’est qu’il est nécessaire d’établir le moment à partir duquel j’ai assisté à la conférence. Je n’ai pu entendre ce qui s’est dit avant, et je puis seulement l’indiquer si on me donne le document ou si on lit le procès-verbal de mon interrogatoire. Je l’ai dit au magistrat à ce moment.

GÉNÉRAL RUDENKO

Très bien. Je vais vous faire donner immédiatement le procès-verbal de la conférence du 16 juillet. Pendant que l’on cherche le passage, je vais vous poser encore quelques questions. Nous aurons ainsi le temps de trouver ce passage.

N’avez-vous pas eu connaissance de cette destruction de Leningrad par d’autres documents ?

ACCUSÉ KEITEL

J’ai déjà été interrogé sur ce point par la Délégation russe et par le général que j’aperçois dans la salle. Il a attiré mon attention sur un document.

GÉNÉRAL RUDENKO

Au cours de l’instruction préliminaire, c’est exact.

ACCUSÉ KEITEL

Je connais également le document qui vient de la Marine et qui a été rédigé par un amiral, ainsi qu’un deuxième document qui contient une courte directive — donnée, je crois, sur l’ordre de Jodl — à propos de Leningrad. J’ai été interrogé sur les deux documents. D’un autre côté, je puis faire constater que ni par des tirs d’artillerie ni par des bombardements aériens il n’a été mené d’action destructrice comparable à celle que nous connaissons ailleurs. Nous n’avons pas réalisé cette destruction. Autant que je sache, on n’en est jamais venu à un bombardement systématique de Leningrad. En conséquence, il faut accepter la déclaration sous serment que j’ai faite alors devant les membres de la Délégation soviétique.

GÉNÉRAL RUDENKO

A votre connaissance, Leningrad n’a jamais été bombardé par l’artillerie ?

ACCUSE KEITEL

L’artillerie fut évidemment mise en œuvre contre Leningrad, mais il n’y a jamais eu de bombardement dans le seul but de détruire. C’est ce qui se serait produit, général, si on avait attaqué Leningrad.

GÉNÉRAL RUDENKO

Quand vous aurez pris connaissance du document, je vous poserai quelques questions complémentaires.

(Le document est remis a l’accusé.)
ACCUSÉ KEITEL

C’est très simple. Je suis entré juste au moment où ces remarques ont été faites. J’ai dit au cours de mon interrogatoire par la Délégation américaine que j’avais entendu la dernière phrase, qui avait trait à la nomination du Gauleiter Lohse, en entrant dans la pièce. Je n’ai rien entendu de ce qui a été dit auparavant.

GÉNÉRAL RUDENKO

Avez-vous trouvé le passage sur Leningrad dans le procès-verbal de la conférence du 16 juillet ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui, c’est à ce moment que je suis entré.

GÉNÉRAL RUDENKO

Vous voyez que la remarque de Hitler est inscrite au procès-verbal. Vous êtes arrivé au moment où l’on a cessé de parler de Leningrad ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui. Je suis entré dans la pièce au moment où on parlait des titres du Gauleiter Lohse à assumer une fonction administrative. Ce sont les premiers mots que j’ai entendus. Il y avait un débat à ce sujet au moment où je suis entré.

GÉNÉRAL RUDENKO

C’est indiqué en toutes lettres : « Raser complètement la ville de Leningrad ».

ACCUSÉ KEITEL

Oui, j’ai lu ce passage.

GÉNÉRAL RUDENKO

C’est également mentionné dans l’ordre, n’est-ce pas ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui, mais je n’ai rien à voir avec cet ordre. Vous voulez parler de l’ordre de la Marine, l’ordre qui fut trouvé à la Marine dans le dossiers de la Marine de guerre ?

GÉNÉRAL RUDENKO

Vous savez qu’il y a eu deux ordres, un donné pour la Marine et les services dépendants, et l’autre signé par Jodl pour le Haut Commandement de la Wehrmacht. Vous le savez ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui, j’ai vu les deux ordres ici. Ils ont été déposés par la Délégation russe.

GÉNÉRAL RUDENKO

Et vous savez que dans l’ordre signé par Jodl on parle également de la destruction de Moscou ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne m’en souviens plus exactement, car il n’était alors question, comme je viens de le voir, que de Leningrad. Si on le mentionne, je ne le nierai pas.

GÉNÉRAL RUDENKO

Je vous demande maintenant quel était le but de ces ordres ? L’OKW a-t-il donné ces ordres pour qu’ils soient suivis ?

ACCUSÉ KEITEL

La directive ou le communiqué de la Marine n’est pas un ordre de l’OKW et je ne sais pas qui l’a émis. L’ordre de l’OKW, signé « I.A. Jodl » n’a pas été rédigé en ma présence, sinon, comme je le disais déjà hier, c’est moi qui l’aurais signé ; j’étais certainement absent, je ne connais donc pas les raisons de cet ordre ni les discussions qui le précédèrent.

GÉNÉRAL RUDENKO

Vous n’avez pas répondu à ma question. Je vous demande si ces ordres ont été donnés pour être suivis. Pouvez-vous me répondre brièvement ?

ACCUSÉ KEITEL

C’était une directive et non un ordre, car un ordre ne pouvait émaner que d’un bureau de commandement local de l’Armée de terre. C’était simplement une directive, un but donné, un projet.

GÉNÉRAL RUDENKO

Les directives de l’OKW ne devaient-elles pas être exécutées ?

ACCUSÉ KEITEL

Naturellement elles devaient l’être.

GÉNÉRAL RUDENKO

Quant à votre déclaration selon laquelle personne ne bombarda Leningrad, nous n’avons pas vraiment besoin de discuter ce point, c’est un fait universellement connu.

ACCUSÉ KEITEL

Puis-je dire du moins que je n’en ai pas donné l’ordre. C’est pourquoi ne j’en sais rien.

GÉNÉRAL RUDENKO

Savez-vous que, avant le début de la guerre avec l’Union Soviétique, l’accusé Göring a réuni un certain dossier « Vert », qui contient les directives concernant les questions économiques dans les territoires de l’Union Soviétique qui devaient être occupés par l’Armée allemande ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui, je le sais.

GÉNÉRAL RUDENKO

Vous admettez que, par votre instruction du 16 juin 1941, vous ordonniez à toutes les Forces armées allemandes de suivre sans discussion ces directives ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui, il existe une instruction faisant connaître à toutes les troupes de l’Armée les organisations existantes et leurs chefs responsables et ordonnant à tous les services de l’Armée de se conformer à cette instruction ; ce n’est pas un ordre que j’ai donné. Je n’ai fait que le transmettre.

GÉNÉRAL RUDENKO

L’ordre émane-t-il de vous ou obéissiez-vous seulement aux instructions du Führer ?

ACCUSÉ KEITEL

J’ai simplement transmis les ordres reçus du Führer ; je ne pouvais donner aucun ordre au maréchal Göring à ce sujet.

GÉNÉRAL RUDENKO

Vous n’avez pas donné cet ordre au Reichsmarschall Göring mais aux troupes.

ACCUSÉ KEITEL

Je ne pouvais lui donner d’ordres ; je pouvais seulement faire connaître au Commandant en chef de l’Armée de terre les volontés du Führer qu’il transmettait à son tour à ses groupes d’armées.

GÉNÉRAL RUDENKO

Vous n’étiez pas, sur ce point, en désaccord avec le Führer ?

ACCUSÉ KEITEL

Je n’ai élevé aucune protestation, puisqu’il ne s’agissait pas d’une question du ressort de l’OKW. J’ai transmis l’ordre, comme j’avais à le faire.

GÉNÉRAL RUDENKO

Admettez-vous que cet ordre vous chargeait de l’exploitation immédiate et intégrale des territoires occupés de l’Union Soviétique au profit de l’économie de guerre allemande ?

ACCUSÉ KEITEL

Je n’ai pas donné cet ordre avec le but et la mission incombant à l’organisation « Économie Oldenburg », car ce n’était pas de mon ressort. J’ai seulement transmis le contenu du dossier « Vert », que vous connaissez, au Haut Commandement de l’Armée de terre, afin qu’il agisse en conséquence.

GÉNÉRAL RUDENKO

Admettez-vous que les instructions contenues dans le dossier « Vert » de Göring avaient pour but le pillage des biens de l’Union Soviétique et de ses habitants ?

ACCUSÉ KEITEL

Non. Je ne vois pas qu’il soit question de destruction dans le dossier « Vert ». Au lieu de destruction, il faut dire : exploitation des surplus, en particulier utilisation des denrées alimentaires et des matières premières pour l’économie de guerre de l’Allemagne, mais pas de destructions.

GÉNÉRAL RUDENKO

Voulez-vous répéter votre réponse ?

ACCUSÉ KEITEL

Je disais que l’idée essentielle du dossier « Vert » était l’utilisation des réserves que nous devions ou que nous espérions trouver et qui étaient considérées comme des surplus, mais non leur destruction ; quant à laisser la population soviétique mourir de faim, ce n’était pas le cas. J’ai vu ces choses sur place, je suis donc qualifié pour en parler.

GÉNÉRAL RUDENKO

Vous ne considérez pas cela comme du pillage ?

ACCUSÉ KEITEL

Jouer sur les mots : butin de guerre, exploitation des réserves saisies au cours de la guerre ou pillage, nous amène dans un domaine où, à mon avis, toute discussion est inutile. Chacun utilise les mots dans un sens différent.

GÉNÉRAL RUDENKO

Très bien, nous ne discuterons pas à ce propos. J’ai une dernière question à poser au sujet de l’agression contre l’Union Soviétique : Admettez-vous que la façon dont l’Armée allemande a mené la guerre dans l’Est a été absolument contraire à la conception la plus élémentaire de l’honneur militaire et des nécessités de la guerre ?

ACCUSÉ KEITEL

Non. Je ne puis l’admettre ainsi. Le fait que la guerre contre l’Union Soviétique ait dégénéré et que les événements du front de l’Est se soient déroulés comme ils l’ont fait, ne doit pas être imputé à l’Armée allemande, mais plutôt aux circonstances que j’ai exposées dans un affidavit qui a été déposé par mon avocat. Je prie le procureur russe de le lire afin qu’il constate mon opinion à ce sujet.

GÉNÉRAL RUDENKO

Très bien. Pour en terminer avec les questions sur l’agression et passer au sujet des atrocités, je voudrais vous poser les questions suivantes et je voudrais que vous disiez au Tribunal ce que vous savez en tant que collaborateur direct de Hitler, des questions militaires.

Ma question est la suivante : quelles étaient les tâches proposées par l’OKW aux Forces armées allemandes en cas de victoire finale sur l’Union Soviétique ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne vois pas ce que vous voulez dire par là : que demanderait-on au commandement militaire en cas de victoire complète ? Puis-je vous demander de me poser la question sous une forme différente, je ne l’ai pas tout à fait comprise.

GÉNÉRAL RUDENKO

Je veux parler des opérations pour la conduite ultérieure de la guerre après la campagne de l’Est.

ACCUSÉ KEITEL

Il pouvait alors arriver ce qui arriva en fait, c’est-à-dire, le débarquement des forces anglo-américaines en France, au Danemark ou en Allemagne ou ailleurs, il existait des possibilités d’attaque si variées qu’on ne pouvait même pas les prévoir.

GÉNÉRAL RUDENKO

Je ne vous pose pas de question générale. Vous connaissez sans aucun doute le document « Introduction à la guerre navale », dont le projet était rédigé dès le 8 août 1941, et qui traitait des questions relatives à la poursuite de la guerre dès que la campagne de l’Est serait terminée. On y mentionne la préparation de plans d’agression contre l’Irak, la Syrie et l’Egypte.

Connaissez-vous ce document ?

ACCUSÉ KEITEL

Il ne m’a pas été présenté jusqu’à présent. Je suis surpris et je ne puis pas m’en souvenir.

GÉNÉRAL RUDENKO

Vous ne connaissez pas ce document ? C’est le S-57, déjà déposé sous le numéro URSS-336 ? Je vais vous le montrer. Voulez-vous montrer ce texte à l’accusé.

(Le document est présenté à l’accusé.)
ACCUSÉ KEITEL

Je vois ce document pour la première fois, du moins pour la première fois ici au cours de l’instruction. Il commence par la phrase :

« Le commandement des opérations navales présente un projet d’instruction pour les opérations à mener après la fin de la campagne de l’Est. »

Je n’ai jamais vu cet ordre ou projet du commandement naval et je ne peux l’avoir vu. Ce projet d’instruction ne pourrait émaner que du Haut Commandement des Forces armées. A l’État-Major d’opérations des Forces armées se trouvaient des officiers de l’Armée de terre, de la Marine et de l’Armée de l’air et il est tout à fait possible que des hypothèses aient été présentées sous la forme de projet d’instruction par des officiers de l’État-Major d’opérations. Je ne me rappelle pas qu’une instruction de ce genre ait été proposée par l’État-Major d’opérations des Forces armées ; peut-être le général Jodl pourra-t-il vous renseigner. Pour moi, je ne m’en souviens pas.

GÉNÉRAL RUDENKO

Vous ne vous souvenez pas de cet ordre. Je ne vous demanderai donc pas de détails. Cependant, vous voyez que ce document contient des projets pour la prise de Gibraltar avec la participation active de l’Espagne. Il prévoit, en outre, l’attaque de la Syrie, de la Palestine, de l’Egypte, etc. Et vous dites que vous ne savez absolument rien de ce document ?

ACCUSÉ KEITEL

Je peux vous donner un renseignement. L’attaque de Gibraltar, qui garde l’entrée de la Méditerranée, avait été déjà projetée pour l’hiver de l’année précédente, l’hiver 1939-1940, mais n’avait pas été mise à exécution. Il n’y a donc là rien de nouveau. Les autres questions dont il est fait mention étaient l’échafaudage d’une hypothèse basée sur la situation résultant du déroulement des opérations au nord du Caucase. Je n’irais pas jusqu’à dire que nous n’avons pas considéré ces hypothèses, mais je ne m’en souviens pas et je n’ai pas lu tous les documents ou tous les papiers de l’État-Major d’opérations surtout à l’état de brouillons.

GÉNÉRAL RUDENKO

Si vous considérez comme de simples chiffons de papier des documents concernant l’attaque des pays étrangers, quels sont donc ceux qui vous paraissent importants ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne puis que dire, en toute franchise et sincérité, qu’en temps de guerre on fait beaucoup de plans et on envisage beaucoup d’éventualités qui sont pratiquement irréalisables et, par conséquent, en les regardant après coup, du point de vue historique, de tels papiers ne peuvent pas être considérés comme l’expression des plans stratégiques de l’État-Major.

GÉNÉRAL RUDENKO

Oui, naturellement, je suis d’accord avec vous, que d’un point de vue historique ce document est sans importance. Mais dans le cadre des plans de l’État-Major général allemand à l’époque où celui-ci pensait pouvoir vaincre l’Union Soviétique, ce document a une tout autre importance. Toutefois, je ne vous poserai plus de questions au sujet de ce document.

Je passe maintenant aux questions relatives à votre participation aux crimes. Votre défenseur, le Dr Nelte, vous a soumis les documents de base du Ministère Public au sujet des crimes de guerre. C’est pourquoi je n’ai pas l’intention d’entreprendre la présentation détaillée de ces documents. Je vous poserai simplement quelques questions sur les points essentiels de ces documents que votre avocat vous a présentés au cours de son interrogatoire.

Je vais m’occuper avant tout du document « Ordre sur la juridiction militaire dans la région d’application du « Cas Barbarossa » et sur les mesures militaires spéciales. » Vous vous souvenez, n’est-ce pas, de ce document ? Il était daté du 13 mai 1941, c’est-à-dire plus d’un mois avant le déclenchement de la guerre contre l’Union Soviétique. Vous vous rappelez que dans ce document qui date d’avant la guerre, il est dit que les éléments suspects doivent être immédiatement conduits devant les officiers allemands qui décideront s’ils seront fusillés ou non ? Vous vous souvenez certainement de cette instruction ? Avez-vous signé cet ordre vous-même ?

ACCUSÉ KEITEL

Oui, parfaitement, je n’ai jamais nié ce fait. Mais j’ai donné toutes les explications nécessaires et indiqué comment il a été procédé à l’élaboration de ce document et quel était son auteur.

LE PRÉSIDENT

Quel est le numéro du document ?

GÉNÉRAL RUDENKO

Document C-50, daté du 13 mai 1941.

LE PRÉSIDENT

Très bien.

GÉNÉRAL RUDENKO (à l’accusé)

Bien que vous m’ayez dit que vous aviez déjà expliqué à votre avocat l’objet de cet ordre, je dois néanmoins vous poser cette question sous une forme quelque peu différente. Considérez-vous qu’un officier avait le droit de procéder à des exécutions sans jugement ni instruction ?

ACCUSÉ KEITEL

Dans l’Armée allemande, on a toujours pu créer, pour juger nos propres soldats aussi bien que nos ennemis, des tribunaux militaires composés d’un officier et d’un ou deux soldats faisant fonctions de juges. C’est ce que nous appelons des cours martiales ou Standgericht. Il doit y avoir au moins un officier ayant pouvoir de décision dans ce tribunal. Mais pour le principe, je dois répéter la déclaration que j’ai faite hier...

GÉNÉRAL RUDENKO

Un instant, je vous prie de répondre à la question suivante : ce document n’a-t-il pas aboli toute procédure judiciaire à l’égard des suspects et n’a-t-il pas donné aux officiers de l’Armée allemande le droit de faire fusiller des civils ? N’est-ce pas exact ?

ACCUSÉ KEITEL

Dans le cas de soldats allemands, il est exact que c’était autorisé. Il existait un tribunal militaire composé de magistrats et une cour martiale (Standgericht), composée de soldats. Ceux-ci étaient habilités à prononcer un jugement contre tout soldat de l’Armée allemande et à procéder à des exécutions.

LE PRÉSIDENT

Vous ne répondez pas à la question. On vous demande les droits qu’accorde ce document et non pas les dispositions en vigueur dans l’Armée allemande ?

GÉNÉRAL RUDENKO

Pouvez-vous répondre à cette question : ce document n’a-t-il pas supprimé toute procédure judiciaire et donné aux officiers allemands le droit de faire fusiller, selon les termes du document, les suspects ?

ACCUSÉ KEITEL

Cet ordre m’a été donné par Hitler. Il avait émis cet ordre et je l’ai contresigné ; j’ai expliqué hier en détails la signification de cet ordre.

GÉNÉRAL RUDENKO

Vous, un Feldmarschall, vous avez signé cette ordonnance. Vous la considériez comme illégale. Vous en compreniez les conséquences. Pourquoi avez-vous donc signé cet ordre ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne peux pas en dire davantage : je l’ai contresigné et j’assume ainsi, par ma position, une certaine part de responsabilité.

GÉNÉRAL RUDENKO

Encore une question. Cet ordre est daté du 13 mai 1941, presque un mois avant le déclenchement de la guerre contre la Russie. Vous aviez donc déjà prévu des assassinats ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne comprends pas. Il est exact que cet ordre a été émis environ quatre semaines avant le commencement de la campagne « Barbarossa » et, quatre autres semaines auparavant, Hitler l’avait fait connaître oralement aux généraux. Ils le connaissaient depuis des semaines.

GÉNÉRAL RUDENKO

Savez-vous comment cette ordonnance a été appliquée ?

ACCUSÉ KEITEL

Au cours de l’instruction préliminaire, j’ai déjà donné mon opinion au procureur soviétique. Le fait que des généraux m’aient parlé de cet ordre n’a pas été mentionné ici, mais je souligne qu’il y est dit expressément que les commandants en chef ont le droit de suspendre cet ordre, aussitôt que la pacification est réalisée dans leurs zones. C’est ce que j’ai répondu à tous les généraux qui m’ont interrogé, au sujet de l’interprétation de cet ordre, indiquant qu’il y était dit qu’ils pourraient suspendre cet ordre aussitôt après la pacification de leur zone. Ce fait était laissé à l’appréciation personnelle des commandants en chef.

GÉNÉRAL RUDENKO

Et enfin, la dernière question relative à cet ordre ou ordonnance. Cet ordre a-t-il réellement assuré l’impunité aux soldats ou officiers allemands coupables d’actes arbitraires ou illégaux ?

ACCUSÉ KEITEL

Dans une certaine limite. Les limites étaient fixées par l’ordre oral donné aux généraux : application de la discipline la plus stricte chez nos propres troupes.

GÉNÉRAL RUDENKO

Je crois, accusé Keitel, que cette « certaine limite » a été précisée par les documents soumis au Tribunal et les films présentés.

Je veux poser la question suivante : le 12 mai 1941, la question du traitement des prisonniers de guerre soviétiques a été étudiée. Vous souvenez-vous de ce document ?

ACCUSÉ KEITEL

Je ne vois pas en ce moment ce à quoi vous faites allusion. Je ne vois pas clairement ce que vous voulez dire.

GÉNÉRAL RUDENKO

Je me réfère au document daté du 12 mai 1941 qui ordonne de ne pas considérer les commissaires politiques de l’Armée rouge comme prisonniers de guerre, mais de les exécuter.

ACCUSÉ KEITEL

Je n’ai vu que des observations sur ce sujet. Je ne me souviens pas du document, mais je connais les faits. Je ne peux me souvenir du document en ce moment. Pourrais-je le voir ?

GÉNÉRAL RUDENKO

Je vous en prie.

(Le document est présenté a l’accusé.)
LE PRÉSIDENT

Quel est le numéro du document ?

GÉNÉRAL RUDENKO

PS-884. C’est un document du 12 mai 1941, ayant pour objet le traitement des fonctionnaires soviétiques politiques et militaires faits prisonniers.

ACCUSÉ KEITEL

Ce n’est pas un ordre mais seulement un mémorandum du Département de la Défense du territoire avec une indication en note selon laquelle la décision du Führer était encore attendue. Le mémorandum contient le projet d’un ordre dont je me souviens et que j’ai vu à l’époque. Le résultat du rapport à Hitler n’est pas mentionné ; mais seulement, la suggestion faite en vue de régulariser cette question. D’après ce que je sais, le règlement dans le sens de cette proposition fut ensuite communiqué au Haut Commandement de l’Armée de terre, comme ayant été approuvé par le Führer, où la décision a été prise après une conversation entre le Führer et les commandants en chef de l’Armée de terre.

GÉNÉRAL RUDENKO

Que voulez-vous dire par « régularisation ». Nous connaissons tant de termes dans la terminologie de l’Armée allemande : « régularisation », « traitement spécial », « exécutions » qui, traduits dans une langue plus directe, signifient seul&-ment assassinat. Que voulez-vous dire par « régularisation » ?

ACCUSÉ KEITEL

Je n’ai pas dit « régularisation ». Je ne sais de quel mot vous voulez parler. J’ai dit, d’après mes souvenirs, que des instructions avaient été données par Hitler à l’Armée dans le sens de ce mémorandum, c’est-à-dire qu’il avait approuvé la suggestion faite dans ce mémorandum.

GÉNÉRAL RUDENKO

Vous ne pouvez nier que, dès le mois de mai, plus d’un mois avant l’ouverture des hostilités, il existait un projet prévoyant l’exécution des commissaires politiques et des militaires russes. Vous ne pouvez nier l’existence de ces projets ?

ACCUSÉ KEITEL

Non, je ne nie pas. C’était la conséquence d’instructions consignées par écrit par les généraux.

LE PRÉSIDENT

L’audience est levée.

(L’audience sera reprise le 6 avril 1946 à 10 heures.)