CENT QUATRIÈME JOURNÉE.
Mercredi 10 avril 1946.

Audience du matin.

Dr THOMA

Monsieur le Président, Messieurs, j’ai déclaré hier que le passage de Lapouge n’était pas souligné en rouge dans mon livre de documents et ne devait pas être lu. Mon affirmation n’était pas exacte. En voici les raisons : mon client, M. Rosenberg m’a envoyé hier, pendant l’audience, la note suivante : « Dans le livre de documents, les passages qu’on désire citer sont soulignés en rouge, le reste n’a même pas besoin d’être traduit ».

La lecture de ces passages du texte français n’était pas prévue. J’en ai déduit que ce passage ne devait pas être traduit. Ce renseignement de Rosenberg avait un autre sens. Rosenberg avait certains documents soulignés en rouge, dont il avait marqué certains passages qui ne devaient pas être lus. La citation de Lapouge en faisait partie, d’où cette erreur.

J’ai dit aussi hier que le passage cité par M. Justice Jackson devait avoir été mal traduit. Là encore, il y a eu erreur de ma part, erreur provenant du fait que le mot « bâtard » m’a choqué ; je suppose qu’il s’agit de « sang mêlé » et je demande aux interprètes de bien vouloir m’excuser. Le document lui-même...

LE PRÉSIDENT

Docteur Thoma, le Tribunal comprend très bien que vous ayez fait quelques erreurs et personne, je crois, et certainement pas le Tribunal, ne vous accuse de mauvaise foi dans cette affaire. Le Tribunal comprend très bien qu’il se soit produit quelques malentendus, quelques erreurs qui ont amené tout ce qui est arrivé.

Dr THOMA

Je remercie le Tribunal.

Dr NELTE

Monsieur le Président, me permettez-vous de poser au Tribunal une question se rapportant au cas Westhoff ? J’ai dit hier les raisons pour lesquelles je croyais pouvoir renoncer au témoignage de Westhoff. D’après les déclarations du Ministère Public britannique, l’erreur a été rectifiée et ce que j’ai dit n’a plus sa raison d’être. Je voudrais donc demander au Tribunal si la situation antérieure se trouve rétablie, si le témoin cité par le Tribunal est considéré comme témoin à décharge pour moi ou si, au contraire, je dois demander à nouveau que l’on m’accorde ce témoin.

LE PRÉSIDENT

Non, Docteur Nelte. Le Tribunal ne vous demande pas de faire une requête formelle. Vous pouvez poser au témoin toutes les questions qu’il vous plaira lorsqu’il aura répondu aux questions que le Tribunal lui posera ; le Ministère Public peut également, naturellement, lui poser des questions.

Dr NELTE

Je vous remercie.

LE PRÉSIDENT

Docteur Seidl, je crois que vous aviez des questions à poser au témoin Lammers au nom de l’accusé Frank. Nous espérons que ces questions ne prendront pas trop de temps.

Dr SEIDL

Témoin, le représentant du Ministère Public vous a posé hier une question en rapport avec l’action AB. Il s’agit de mesures exceptionnelles de pacification. Cette action devint nécessaire à la suite des agitations du Gouvernement Général en 1940. M. le représentant du Ministère Public vous a cité un passage du journal de Frank du 16 mai 1940. En ce qui me concerne, je voudrais vous lire une autre phrase de cette même citation. La voici :

« II faut empêcher toute action arbitraire et l’on doit toujours avoir en vue le respect de l’autorité du Führer et du Reich. En outre, l’action doit être terminée le 15 juin 1940. »

Le représentant du Ministère Public vous a alors cité un autre passage en date du 30 mai. On pourrait en déduire...

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal ne croit pas souhaitable la lecture de passages du journal de Frank. Vous ne devez poser de questions au témoin que pour éclaircir les faits. Or il n’a pas lu le journal.

Dr SEIDL

Je lui poserai une question, mais il faut d’abord que je cite un autre passage, sans cela il ne comprendra pas la question.

LE PRÉSIDENT

Quelle est cette question ? Vous pourrez présenter son journal à Frank lorsque vous l’interrogerez.

Dr SEIDL

On a interrogé le témoin hier au sujet de l’action AB et on lui a cité un passage destiné à lui donner l’impression qu’un grand nombre de Polonais avaient été fusillés sans aucune procédure.

LE PRÉSIDENT

Quelle est la question que vous voulez poser ?

Dr SEIDL

Je veux lui demander s’il connaît le Ministeralrat Wille, quelle fonction il occupait dans le Gouvernement Général et quelle pouvait être sa participation à cette action si tant est qu’il y ait participé.

LE PRÉSIDENT

Posez-lui cette question, Docteur Seidl, si vous voulez, mais le journal n’a rien à voir avec cette affaire.

Dr SEIDL

Mais il ne peut répondre à cette question, Monsieur le Président, que si on lui lit le journal, sinon il ne saisira pas le rapport.

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal ne voit pas de quel rapport il s’agit. Il estime qu’il est inutile de lire le journal au témoin.

Dr SEIDL

Vous allez le voir tout de suite, Monsieur le Président. Puis-je citer une phrase du journal du 12 juin 1940 ?

LE PRÉSIDENT

Non, Docteur Seidl. Vous pouvez lui poser une question mais non lui lire le journal. Vous avez déclaré quelle était la question, à savoir : savait-il que quelqu’un occupait un poste déterminé dans le Gouvernement Général ; vous pouvez lui poser cette question-là.

Dr SEIDL

Témoin, connaissez-vous le Ministerialrat Dr Wille ?

TÉMOIN LAMMERS

Non, je ne me souviens pas de lui.

Dr SEIDL

Vous ne savez pas non plus qu’il était directeur principal de la Justice dans le Gouvernement Général ?

TÉMOIN LAMMERS

Non, je l’ignore.

Dr SEIDL

Voici pour la première question. La deuxième question se rapporte également à un passage du journal de Frank concernant les camps de concentration. Mais là encore, je ne peux pas poser de question sans citer le journal.

LE PRÉSIDENT

Quelle question vouliez-vous poser ?

Dr SEIDL

L’avis exprimé dans la citation du journal de Frank est-il exact et conforme à la déclaration faite lundi par le témoin, ou bien est-ce l’avis de M. le Procureur qui est exact ?

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal estime que vous pourriez poser la question de la façon suivante : savez-vous quelle était l’attitude de Frank à l’égard des camps de concentration ? Vous pouvez ainsi formuler votre question.

Dr SEIDL

Monsieur le Président, le témoin a déjà répondu à cette question au cours de l’interrogatoire principal lundi, et il a déclaré que Frank était hostile au principe des camps de concentration. Hier, on lui a cité un passage du journal de Frank dont on pourrait déduire le contraire. Mais dans le journal de Frank, se trouvent des douzaines de déclarations qui confirment l’avis du témoin et qui sont en contradiction avec ce que le Ministère Public lui reproche. Je ne puis donc pas poser de questions ayant quelque apparence de raison si je ne puis lui citer le journal.

LE PRÉSIDENT

Docteur Seidl, toutes ces questions pourront être réglées lorsque nous nous occuperons de Frank ; vous pourrez alors citer tous les passages pertinents du journal et décrire ainsi l’attitude de Frank.

Dr SEIDL

La troisième question se rapporte au télégramme...

LE PRÉSIDENT

Docteur Seidl, vous avez eu le privilège exceptionnel, en votre qualité de conseil de Frank, de poser à nouveau des questions. Mais le Tribunal vous a déjà dit qu’il s’agissait là d’un sujet qui ne se prêtait pas à ces questions. Seul peut procéder ainsi la partie qui a pris l’initiative de citer le témoin. Nous ne pouvons en général autoriser ce procédé pour tout le monde.

Dr SEIDL

Je renonce donc à poser d’autres questions.

LE PRÉSIDENT

Le témoin peut se retirer. (Le témoin quitte la barre.)

Maintenant, le Tribunal demande que l’on fasse comparaître le général Westhoff.

Sir David, pourriez-vous me chercher la version allemande des déclarations du général Westhoff dans ces dossiers ?

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Je l’ai cherchée, mais je n’ai pas pu la trouver, Monsieur le Président.

LE PRÉSIDENT

Vous ne pouvez pas la trouver ? (Le témoin est introduit.)

Pouvez-vous me dire votre nom ?

TÉMOIN ADOLF WESTHOFF

Adolf.

LE PRÉSIDENT

Votre nom complet.

TÉMOIN WESTHOFF

Adolf Westhoff.

LE PRÉSIDENT

Répétez ce serment après moi : « Je jure devant Dieu tout puissant et omniscient que dirai la pure vérité et que je ne cèlerai ni n’ajouterai rien ». (Le témoin répète le serment.)

Vous pouvez vous asseoir si vous le désirez.

Général Westhoff, vous avez fait une déclaration devant le général Shapcott ou le capitaine J. B. Parnell ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je ne connais pas le nom du capitaine. J’ai fait en effet une déclaration en Angleterre.

LE PRÉSIDENT

Le 13 juin 1945, n’est-ce pas ?

TÉMOIN WESTHOFF

C’est possible, oui.

LE, PRÉSIDENT

Vous ne connaissez pas l’anglais, je crois.

TÉMOIN WESTHOFF

Non.

LE PRÉSIDENT

Je vais vous lire ce document. Le Ministère Public en a-t-il un autre exemplaire ?

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Une copie anglaise, oui.

LE PRÉSIDENT

Bien, Sir David, suivez la lecture et attirez mon attention sur tous les passages pertinents.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Oui.

LE PRÉSIDENT

C’est un document assez long, je ne désire pas le lire en entier au témoin. Le Tribunal aimerait savoir, général Westhoff, si vous maintenez cette déclaration ou si vous désirez y apporter des modifications. Je vais vous la lire pour rafraîchir vos souvenirs. Je vais lire les passages essentiels de cette déclaration.

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

LE PRÉSIDENT

« Je dirigeais la section générale au moment de l’exécution des prisonniers de guerre de la RAF du Stalag Luft III. C’était la première fois que le Feldmarschall Keitel me faisait appeler. J’y suis allé avec le général von Graevenitz. On l’avait appelé et je devais l’accompagner. Un certain nombre d’officiers s’étaient évadés du camp de Sagan. » — Je lis trop vite ? — « Je ne me souviens pas de leur nombre, mais ils étaient, je crois, 80 environ... »

Dr NELTE

Monsieur le Président, j’ai reçu du Ministère Public une traduction allemande. Puis-je la remettre au témoin ?

LE PRÉSIDENT

Oui, je vous remercie.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Je suis très reconnaissant au Dr Nelte.

LE PRÉSIDENT

Général Westhoff, pourriez-vous lire entièrement cette déclaration, aussi vite que possible. Vous pourriez voir quels en sont les passages essentiels et dire au Tribunal si elle est exacte.

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

Dr NELTE

Monsieur le Président, voici encore une autre partie de la déclaration, que j’ai également reçue du Ministère Public. C’est un rapport très important. Puis-je également le remettre au témoin ?

LE PRÉSIDENT

Ce qui veut dire qu’il n’a pas l’ensemble du document ?

Dr NELTE

Non, il n’a pas encore le document entier.

LE PRÉSIDENT

Oui, naturellement.

Dr NELTE

Ce document m’a été transmis par le Ministère Public en trois parties que je voudrais faire remettre au témoin, si la chose est possible.

LE PRÉSIDENT

La déclaration que nous avons ici comprend cinq pages dactylographiées ; elle est rédigée de la façon suivante :

« Cette annexe contient une traduction exacte de toutes les déclarations faites devant moi de vive voix par le général Westhoff le 13 juin 1945, en réponse aux questions relatives à l’exécution de 50 officiers de la RAF du Stalag Luft III. 23 septembre 1945. Capitaine J. B. Parnell, service de renseignements. »

Dr NELTE

Monsieur le Président, je ne sais pas si le général Westhoff n’a pas été entendu à plusieurs reprises. Dans ce document, il a parlé également de tout ce qui touche aux prisonniers de guerre et non pas seulement de l’affaire de Sagan. Il s’agit ici d’un rapport étendu...

LE PRÉSIDENT

Le seul document déposé est celui que j’ai entre les mains. C’est la suite du rapport du général de brigade Shapcott.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Monsieur le Président, j’ai regardé la partie du document que possède le Dr Nelte. Je sais assez d’allemand pour constater que c’est le même document. Voyez à la page 2 le passage qui commence par « Inspecteur général Röttig ». J’ai confronté jusqu’au dernier paragraphe : « Je ne me souviens pas de ces détails ». D’après ce que je sais d’allemand, c’est le même texte que la deuxième partie du document que vous avez entre les mains.

LE PRÉSIDENT

Sir David et Docteur Nelte, peut-être vaudrait-il mieux que Sir David présente au témoin les passages sur lesquels il s’appuie. Le témoin dira si ces passages sont exacts.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Très bien.

LE PRÉSIDENT

Le Dr Nelte pourra ensuite poser toutes les questions qu’il voudra. Témoin, M. le Procureur va vous poser des questions sur ce document. Vous n’avez pas besoin de continuer cette lecture.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Témoin, vous avez lu le premier paragraphe de cette déclaration ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui, je l’ai lu.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Est-il exact ?

TÉMOIN WESTHOFF

Il y a différentes choses qui ne sont pas tout à fait exactes ; par exemple, à la première page...

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Je vais vous lire le passage et vous me direz ce qui est inexact.

« Je dirigeais la section générale au moment de l’exécution des prisonniers de guerre de la RAF du Stalag Luft III. »

C’est exact ?

TÉMOIN WESTHOFF

II manque « au moment de l’exécution ».

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

« ... C’était la première fois que le Feldmarschall Keitel me faisait appeler. J’y suis allé avec le général von Graevenitz. On l’avait appelé et je devais l’accompagner. »

C’est exact ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

« ... Un certain nombre d’officiers s’étaient évadés du camp de Sagan. Je ne me souviens pas de leur nombre, mais ils étaient, je crois, 80 environ. »

C’est exact ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Je poursuis : « Lorsque nous sommes entrés, le Feldmarschall, très excité et nerveux, nous dit : « Messieurs, c’est une mauvaise affaire ».

Est-ce exact ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

« Nous avons toujours eu des ennuis quand des prisonniers de guerre se sont évadés. Nous ne pouvons tout de même pas les attacher ». C’est votre propre commentaire. Ensuite vous citez de nouveau le Feldmarschall : « Ce matin, Göring m’a reproché en présence de Himmler d’avoir laissé s’évader de nouveaux prisonniers. C’est inouï ». Vous continuez vos commentaires : « Ils doivent ensuite s’être querellés, car le camp n’était pas sous notre contrôle, c’était un camp de la Luftwaffe ».

Est-il vrai que le Feldmarschall ait dit : « Ce matin, Göring m’a reproché en présence de Himmler d’avoir laissé s’évader de nouveaux prisonniers de guerre » ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non pas en présence de Himmler, mais de Hitler.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Il devrait y avoir « En présence de Hitler ».

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Bon. La phrase suivante :

« Tous les camps d’aviateurs prisonniers étaient administrés directement par la Luftwaffe, mais l’inspecteur des camps de prisonniers de guerre était chargé de l’inspection de tous les camps. Je n’étais pas, encore inspecteur à cette époque ».

Nous avons déjà expliqué tout cela. Je ne pense pas que l’organisation soit un sujet de discussion. Nous avons déjà approfondi cette question devant le Tribunal et, à moins que le Tribunal ne le désire, je n’ai pas l’intention de revenir sur cette question. Vous poursuivez :

« Je n’étais pas encore inspecteur. C’est le général von Graevenitz qui l’était et il exerçait un contrôle sur tous les camps. Göring rendait Keitel responsable de l’évasion de ces hommes. Les fuites constantes faisaient mauvaise impression. Puis Himmler intervint. Tout ce que je puis dire c’est que le Feldmarschall se plaignit à nous de ce qu’il devait se procurer 60.000 à 70.000 hommes pour la surveillance du territoire, etc. »

Est-ce exact ? Est-ce bien ce qu’a dit le Feldmarschall ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Voyons maintenant le second paragraphe :

« Le Feldmarschall nous dit : « Messieurs, ces évasions doivent « cesser. Nous devons faire un exemple. Nous prendrons des « mesures très sévères. Je peux seulement vous dire que les hommes qui se sont évadés seront fusillés. La plupart de ces hommes sont sans doute déjà morts. » Ce sont là les paroles prononcées par Keitel au cours de la conférence.

Est-ce exact ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Vous continuez :

« Nous étions stupéfaits de cette nouvelle conception dont nous n’avions jamais entendu parler. Cet événement a dû se produire au mois de mars. Nous avions été envoyés à Berlin chez le Feldmarschall quelques jours après l’évasion, non pour cette affaire mais pour d’autres questions. Nous savions évidemment que des prisonniers s’étaient évadés, mais nous fûmes surpris par cette déclaration. »

Vous continuez votre rapport sur la conférence :

« Le général von Graevenitz intervint immédiatement en disant : Mais, Monsieur le maréchal, l’évasion n’est pas un acte déshonorant. C’est ce que spécifie la Convention de Genève. »

Est-il exact que le général von Graevenitz ait prononcé ces paroles ?

TÉMOIN WESTHOFF

Le général von Graevenitz a élevé des objections basées sur la Convention de Genève, mais ce rapport omet de mentionner que le Feldmarschall avait déclaré au général von Graevenitz qu’il s’agissait d’un ordre du Führer. Ce passage manque ici.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Bien. Veuillez regarder la phrase suivante que j’ai l’intention de vous lire. Vous dites :

« Il (Graevenitz) éleva des objections auxquelles Keitel répondit :

« Cela m’est égal, nous avons discuté cette question avec le Führer, « on ne peut plus rien modifier. »

Est-ce exact ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non, le Feldmarschall a dit : « Cela m’est indifférent. »

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Je crois qu’il serait plus simple, général, que vous donniez vous-même au Tribunal la réponse du Feldmarschall aux objections du général von Graevenitz, telle qu’elle vous est restée en mémoire.

TÉMOIN WESTHOFF

J’ai fait une déclaration sous la foi du serment ; si vous me le permettez, je vais la lire.

« En raison de la présence du général von Graevenitz et de moi-même au Quartier Général, en mars 1944, le Feldmarschall Keitel fit... »

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Général Westhoff, le Tribunal se servira peut-être plus tard de votre attestation. Voudriez-vous pour le moment vous en tenir à votre déclaration et nous dire si elle est exacte ou non. Nous verrons le reste plus tard. Voulez-vous vous concentrer sur le point suivant : que répondit le Feldmarschall Keitel aux objections que présentait le général von Graevenitz, se basant sur la Convention de Genève ? Que dit-il sur ce point précis ? Si vous pouvez répondre à cette question, cela nous aidera beaucoup.

TÉMOIN WESTHOFF

Le Feldmarschall a dit : « Cela m’est indifférent ; nous devons faire un exemple ».

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Je croyais que vous disiez qu’il avait parlé d’un décret du Führer ou d’un ordre du Führer ou de quelque chose de ce genre. En a-t-il fait mention ?

TÉMOIN WESTHOFF

Il avait déjà dit, tout à fait au début, qu’il s’agissait d’un ordre du Führer.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Au paragraphe suivant de votre déclaration, vous faites remarquer... — mais il vaudrait mieux que vous le lisiez, c’est la seconde phrase : « Mais, dans ce cas précis, aucun de nos hommes — c’est-à-dire des soldats de la Wehrmacht — n’avait fusillé un prisonnier de guerre. J’ai fait une enquête aussitôt. »

Vous poursuivez :

« Aucun de ces prisonniers n’a été fusillé par des soldats, mais par des hommes de la Gestapo et de la Police. Cela semble prouver que c’est Himmler qui aurait fait cette proposition au Führer, mais je ne sais pas comment ils ont arrangé l’affaire. Il doit être possible de le savoir par Göring qui a assisté à la conférence. Je n’en sais naturellement rien. »

Vous rappelez-vous avoir donné ces réponses ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Vous dites ensuite :

« En tout cas, il est évident qu’aucun de nos hommes n’a tiré sur les prisonniers. Ils ont dû être fusillés par des hommes de la Police. »

Puis vous remarquez dans la dernière phrase :

« Dans ce cas particulier, seuls les prisonniers repris par nos hommes, c’est-à-dire par des soldats, furent ramenés au camp. »

Dans le paragraphe suivant, vous dites que vous n’aviez pas qualité pour donner des ordres à la Police et vous répétez encore que les militaires n’ont tiré sur aucun des hommes en question. Enfin, dans la troisième phrase, vous dites :

« J’ai immédiatement envoyé un rapport au général von Graevenitz en lui disant : « Général, tout ce que nous pouvons faire, c’est de veiller à ce qu’il n’y ait pas de sordides affaires de ce genre tant que nous serons en fonction. »

C’est exact ? Ceci reproduit bien votre déclaration, général ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui, c’est exact.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Une ou deux phrases plus loin, Vous dites que vous vous trouviez devant un fait accompli. Après avoir répété les termes de la protestation du général von Graevenitz qui avait déclaré au Feldmarschall Keitel : « C’est absolument impossible, nous ne pouvons pas fusiller ces hommes », vous poursuivez :

« J’ai appris plus tard, par le représentant de la Puissance protectrice, M. Naville, un Suisse, comment ces hommes avaient été exécutés. »

Est-ce exact ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Comment avez-vous entendu parler des exécutions ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je m’étais adressé à la Gestapo pour obtenir pour le ministère des Affaires étrangères les documents relatifs à ces exécutions. Le représentant de la Suisse, M. Naville, que j’avais envoyé au camp, est revenu me donner l’unique renseignement que j’ai pu avoir sur cette affaire, à savoir que probablement un prisonnier de guerre qui était rentré dans ce camp aurait vu que les aviateurs qui s’étaient échappés avaient été emmenés dans un camion de la prison de Görlitz, menottes aux mains. C’est tout ce que j’ai pu savoir de cette affaire, et je n’ai pas su jusqu’à présent comment ils avaient été exécutés. La Gestapo s’est toujours refusée à me renseigner à ce sujet.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Il est exact qu’en général vous receviez vos informations du représentant de la Puissance protectrice, que son nom soit Naville ou non, c’est exact ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je n’ai pas compris la question.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Les informations que vous receviez — vous dites qu’il y en avait très peu — vous les receviez seulement de Suisse, de la Puissance protectrice, n’est-ce pas ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui, c’est exact.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Je voudrais passer maintenant au paragraphe suivant de la déclaration où vous dites que vous avez essayé d’entrer en contact avec le ministère des Affaires étrangères. Voyez au bas du paragraphe, vous dites :

« De toute manière, nous ne reçûmes aucune information et on fît dire au Feldmarschall qu’il était absolument impossible d’utiliser un tel procédé et que nous devions nous mettre en rapport avec le ministère des Affaires étrangères. Il déclara alors expressément qu’il était interdit de se mettre en rapport avec le ministère des Affaires étrangères. »

Est-ce exact ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Je vais continuer la lecture des deux phrases suivantes :

« La question fut ensuite portée devant la Chambre des Communes en Angleterre, puis une note fut envoyée de notre côté. J’ai ensuite été appelé à l’improviste par l’amiral Bürckner, de l’Amtsgruppe Ausland, de l’OKW, qui se trouvait en contact avec le ministère des Affaires étrangères. Il me téléphona le soir pour me dire : « Le Feldmarschall m’a donné l’ordre de préparer immédiatement une réponse pour l’Angleterre. De quoi s’agit-il ? Je ne sais absolument rien de cette affaire. J’ai répondu : Monsieur l’amiral, je suis désolé, mais le général von Graevenitz a reçu des ordres très stricts de ne parler à personne de cette affaire. D’autre part, on n’a pas permis de faire un rapport écrit sur cette affaire. Nous mêmes nous sommes trouvés devant un fait accompli. Cet ordre a été vraisemblablement émis par Himmler et la situation était telle que nous ne pouvions rien faire. »

Est-ce exact ?

TÉMOIN WESTHOFF

Là encore le mot « Himmler » est à la place de celui de « Hitler ».

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

II devrait y avoir « Hitler » ? A part cela, c’est exact ? C’est en substance un compte rendu exact de votre conversation avec l’amiral Bürckner ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Vous dites ensuite que l’amiral Bürckner voulait que vous lui fassiez un rapport sur cette affaire mais que vous ne saviez que ce que vous avait dit le représentant de la Suisse ; vous dites aussi que vous aviez fait différentes tentatives pour vous mettre en rapport avec la Gestapo. Puis, à la fin du paragraphe :

« Ensuite, le ministère des Affaires étrangères lui-même est entré en rapport avec elle et s’est occupé de l’affaire. Un autre de mes subordonnés, le lieutenant-colonel Krafft, s’est rendu à Berchtesgaden en mon absence. On devait alors préparer une note pour l’Angleterre. Lorsque nous avons lu cette note, nous avons été absolument stupéfaits. Nous nous sommes tous frappés le front en disant : « C’est fou ». Mais nous ne pouvions absolument rien faire. »

C’est exact ? C’est ce que vous avez dit ?

TÉMOIN WESTHOFF

L’affaire a été transmise au ministère des Affaires étrangères et ce ministère a reçu l’ordre de rédiger une note pour l’Angleterre. Au cours de cette conférence, le lieutenant-colonel Krafft a dû être appelé pour dissiper les doutes qui existaient encore, parce qu’il connaissait l’affaire de Sagan, ce qui ne veut pas dire que le lieutenant-colonel ait collaboré à l’élaboration de cette note. C’était uniquement l’affaire du ministère des Affaires étrangères et il a simplement été appelé pour éclaircir sur place certains détails.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Maintenant, général je n’ai pas l’intention de lire la partie suivante de la déclaration, à moins que le Tribunal ne le désire. Vous expliquez clairement qu’à votre avis l’inspecteur général, le général Röttig, n’avait absolument rien à voir dans cette affaire. Si vous admettez que c’est bien la substance de ces deux paragraphes, je ne les examinerai pas en détail avec vous. Vous déclarez que le général Röttig n’avait rien à voir dans la question. Est-ce exact ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Je suis désolé. Et bien voulez-vous voir la première phrase, je crois que c’est clair. Prenez la première phrase :

« L’inspecteur général Röttig n’avait rien à voir dans cette affaire. Il n’y a pris absolument aucune part. Il en fut absolument exclu parce que ces questions avaient été soustraites à sa compétence apparemment lors de la conférence qu’il avait eue le matin avec le Führer et à laquelle assistaient Himmler, le Feldmarschall Keitel et Göring. »

Est-ce exact ? Je voulais simplement résumer en disant que vous essayez, et si c’est exact, vous essayez à bon droit, d’exprimer votre opinion aux termes de laquelle le général Röttig n’avait rien à voir à l’affaire. C’est exact, je pense, pour cette première phrase ?

TÉMOIN WESTHOFF

L’inspecteur général était responsable des mesures préventives contre les évasions mais, dans ce cas particulier, il n’y était pour rien.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Nous sommes d’accord sur ce point. C’est bien ce que j’avais dit. Maintenant, je voudrais que vous passiez au paragraphe suivant. Il s’agit encore du général Röttig ; puis vous parlez de la situation des officiers ; vous dites :

« Je sais seulement qu’il existait un ordre selon lequel seuls les officiers — ceux, je crois, qui avaient été saisis par la Gestapo — devaient lui être remis. »

Vous parlez ensuite du service de renseignements, mais je ne veux pas vous importuner avec cela. Voulez-vous passer au paragraphe suivant :

« J’ai reçu un rapport du camp disant que tant d’hommes avaient été fusillés à la suite d’une tentative d’évasion. Je n’ai pas entendu parler de la Gestapo. Voilà comment cela se passait : les rapports étaient envoyés au camp. Puis le camp nous informait qu’un certain nombre d’hommes avaient été repris et un certain nombre fusillés. C’est ainsi que les choses ont été rapportées. La Gestapo ne m’a envoyé aucune information. Elle nous a seulement communiqué, quand nous avons fait des enquêtes, qu’elle avait repris un certain nombre de prisonniers. »

Voulez-vous suivre attentivement la phrase suivante :

« Le Feldmarschall nous a donné des instructions détaillées pour faire publier dans le camp, en guise d’avertissement, une liste donnant les noms des hommes fusillés. Ce qui fut fait. C’était un ordre direct auquel nous ne pouvions qu’obéir. » Est-ce exact ?

TÉMOIN WESTHOFF

Nous avons reçu l’ordre, afin de faire un exemple, de dresser une liste portant les noms de tous les fusillés et de l’afficher dans le camp.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

La phrase suivante :

« Les corps durent être brûlés et les cendres mises dans des urnes et envoyées au camp. »

Vous parlez ensuite d’un arrangement en vue de l’enterrement. Vous dites que cette question a soulevé de grandes difficultés. Une ou deux phrases plus loin, vous dites que des questions de cette sorte étaient toujours transmises à une autorité supérieure. Elles allaient à la chancellerie du Parti et là, c’était l’enfer. En effet, la crémation de prisonniers de guerre était interdite.

Vous dites ensuite que vous aviez soulevé la question de la conformité de ces agissements avec la Convention de Genève ; vous vous exprimez ainsi :

« Chaque fois que je me suis adressé au corps des officiers en disant : Messieurs, nous devons agir conformément à la Convention, quelqu’un d’une autorité supérieure de la chancellerie du Parti venait le lendemain nous dire : « Messieurs, la Convention est un chiffon de papier qui ne nous intéresse pas ». C’est exactement cela ?

TÉMOIN WESTHOFF

Ce n’est pas tout à fait exact. A l’OKW, on était d’avis que la Convention de Genève devait être respectée ; mais la direction des prisonniers de guerre en Allemagne ne se trouvait que théoriquement entre les mains de l’OKW. Les services qui s’occupaient réellement des affaires des prisonniers étaient les services du Parti et les services économiques. Par exemple, mon administration devait envoyer le texte de chaque ordonnance au représentant de la chancellerie du Parti et c’est lui, et non l’OKW, qui décidait comment cette ordonnance devait être promulguée.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Je ne veux pas entrer dans les détails. Vous parlez d’une entrevue avec l’adjoint de Bormann, Friedrich, à la chancellerie du Parti. Ensuite, dans le long paragraphe qui suit, commençant par : « Les camps de prisonniers de guerre de la Royal Air Force étaient administrés par les services de la Luftwaffe »... Nous avons étudié en détail, Votre Honneur, la question des prisonniers en ce qui concerne l’Armée de l’air. Je n’ai pas l’intention d’y revenir. (Au témoin.) Je voudrais que vous passiez maintenant au paragraphe suivant dans lequel vous parlez de la transmission de l’organisation des camps de prisonniers de guerre à Himmler. Vous trouvez le passage : « On nous a annoncé : Tous les hommes qui tentent de s’évader doivent être fusillés ». C’est le début du paragraphe suivant, dans l’exemplaire anglais. Vous le voyez ? Après un long paragraphe sur les camps de l’Armée de l’air ?

TÉMOIN WESTHOFF

Quelle page, s’il vous plaît ?

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Malheureusement, la pagination est différente, mais cela commence par les mots : « On nous a annoncé : Tous les hommes qui tentent de s’évader doivent être fusillés. C’est le troisième paragraphe en partant de la fin du document. Le dernier paragraphe commence par : Je ne peux pas me souvenir... et l’avant-dernier : Nous avons décidé, d’accord avec le Feldmarschall... » ; c’est le paragraphe avant celui dont je vous parle :

« On nous a annoncé : Tous les hommes qui tentent de s’évader doivent être fusillés. »

Y êtes-vous ?

« Le Feldmarschall a interdit de faire aucun rapport écrit sur cette question. Absolument rien d’écrit. Seul le camp devait être informé de l’ordre à titre d’exemple. J’ai discuté la question avec Graevenitz une fois de plus. Je ne peux plus vous donner tous les détails de cette discussion. Nous avons pris contact avec la Gestapo au sujet du retour des corps, il fallait que nous les ayons. Puis von Graevenitz est parti pour le front. »

Je voudrais que vous examiniez attentivement le passage suivant :

« J’ai dit ensuite au lieutenant colonel Krafft : Je ne veux pas continuer ainsi. Je veux me couvrir à tout prix afin que nous ne soyons pas impliqués dans cette affaire. Il est vrai que le Feldmarschall a interdit d’en faire un rapport écrit, mais moi je veux l’avoir par écrit. Et il faut que cela soit signé par le Führer. »

C’est donc ce que vous avez dit à Krafft ; c’est relativement peu important.

TÉMOIN WESTHOFF

Ce n’est pas tout à fait exact.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Alors dites-nous quelle modification il faudrait y apporter ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je désirais quelque chose d’écrit, signé par le Feldmarschall, et c’est pour cette raison que j’ai fait un mémorandum relatant l’entretien et que j’ai eu ainsi une signature du Feldmarschall dans mon service pour avoir éventuellement un document sous la main. Ce qui se passa effectivement.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Voyez maintenant la phrase suivante, je crois que c’est tout à fait conforme à ce que vous avez dit :

« Contrairement aux ordres du Feldmarschall Keitel — j’ai prétendu n’avoir pas bien compris — , j’ai tout couché sur le papier. J’ai dit au lieutenant-colonel Krafft. Je veux que le mot fusiller soit mentionné de façon que Keitel puisse le voir par écrit. Il peut alors adopter une attitude différente. Quand le document me fut retourné, Keitel avait écrit dans la marge la remarque suivante : Je n’ai pas dit expressément fusiller, j’ai dit remettre à la police ou à la Gestapo. »

TÉMOIN WESTHOFF

Ce n’est pas tout à fait exact.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Quelle modification voudriez-vous apporter, général ?

TÉMOIN WESTHOFF

J’ai déclaré clairement dans une déposition sous la foi du serment, que le Feldmarschall avait écrit en marge : « Je n’ai pas dit fusiller, mais remettre à la Gestapo ».

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

N’est-ce pas la même chose que dans la déclaration, où il est dit : « II a écrit dans la marge, je n’ai pas dit expressément « fusiller », j’ai dit « remettre à la Police ou à la Gestapo ».

TÉMOIN WESTHOFF

C’est exact.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Je veux, général, que ce soit tout à fait clair. Le projet d’ordre ou le mémorandum que vous avez présenté au Feldmarschall contenait le mot « fusiller »

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

II y a encore un dernier passage. Vous continuez : « Nous avons décidé avec le Feldmarschall que l’affaire serait soumise au Führer. Nous avions le sentiment que quelque chose n’était pas tout à fait en ordre ».

Vous dites ensuite que vous avez dû vous mettre en contact avec les autorités de police des services subalternes et quelque dix lignes plus loin, vous déclarez :

« Je n’ai pas pu finalement atteindre le but souhaité ; aussi suis-je allé à Berlin moi-même ; c’est l’unique fois que j’ai vu Kaltenbrunner et je lui ai dit : Cette question est restée pendante. Elle doit être soumise au Führer. Cela ne peut pas continuer ainsi. Il faudra prendre une décision un jour, mais à part cela je suis d’avis que toute l’affaire devrait être abandonnée. C’est une folie. Cela nous a déjà causé tant de désagréments et c’est si monstrueux que je suis d’avis que cette affaire soit arrêtée par n’importe quel moyen ou qu’il faille dissuader le Führer de la continuer. »

Est-ce en substance une interprétation correcte de ce que vous avez dit à l’accusé Kaltenbrunner ?

TÉMOIN WESTHOFF

Mais il ne s’agit pas là directement de cette affaire, mais de l’ordre qui devait être donné par Wagner en liaison avec ces faits et qui devait être remis au Führer par deux voies différentes, par l’intermédiaire du chef de l’OKW et en second lieu par Himmler. Cet ordre était en cours d’élaboration ; le projet avait été soumis à Keitel, puis envoyé à la Gestapo. La Gestapo prit connaissance de ce projet et on s’en tint là. Je n’ai jamais pu savoir pourquoi, et c’est la raison pour laquelle j’en ai alors parlé directement à M. Kaltenbrunner.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Était-ce la forme définitive de l’ordre selon lequel les prisonniers de guerre qui s’évadaient devaient être remis à la Gestapo ou à la Police ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Je vois. Ainsi, général Westhoff, si vous voulez bien prêter attention, cela devait s’appliquer en fait à l’avenir, à ce qui devait être fait à l’avenir ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Monsieur le Président, je ne crois pas qu’il faille encore approfondir la question, à moins que le Tribunal le désire. Le reste de la déclaration est un rapport d’ordre général sur l’attitude des prisonniers de guerre britanniques ; et je n’ai rien à en dire. Votre Honneur, il s’est posé un autre problème et peut-être le Tribunal jugera-t-il opportun de le traiter maintenant. Mon collègue, le colonel Pokrovsky, aurait à présenter quelques questions tout à fait différentes, relatives au traitement des prisonniers de guerre soviétiques. Il voudrait interroger le témoin à ce sujet. Peut-être le Tribunal considérera-t-il que le moment est opportun pour étudier ces questions.

LE PRÉSIDENT

Il vaudrait sans doute mieux que le Dr Nelte posât d’abord des questions au témoin, s’il estime devoir le faire.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Je crois en effet, Monsieur le Président, qu’il vaut mieux éclaircir d’abord ce dernier point.

LE PRÉSIDENT

A moins que les questions du colonel Pokrovsky ne s’appliquent à l’accusé Keitel ?

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Elles s’appliquent naturellement à l’attitude de l’OKW vis-à-vis des prisonniers de guerre, mais elles ne concernent pas l’affaire de Sagan.

LE PRÉSIDENT

Docteur Nelte, avez-vous des questions à poser au témoin ?

Dr NELTE

Témoin, ce que l’on vient de vous lire a été considéré comme un « statement », une déclaration et remis au Tribunal comme tel. Avez-vous fait cette déclaration d’une façon continue, verbalement ou par écrit ?

TÉMOIN WESTHOFF

J’ai été interrogé à plusieurs reprises et les notes qui m’ont été présentées sont la somme de mes déclarations ; il s’y trouve certaines erreurs, puisqu’on les a résumées en supprimant les questions.

Dr NELTE

C’est un résumé des réponses que vous avez données au cours de plusieurs interrogatoires ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

Dr NELTE

Ce résumé vous a-t-il été montré ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non.

Dr NELTE

J’avais l’impression que les paragraphes que l’on vient de vous lire étaient parfois bien longs et que votre réponse ne concernait que la fin de ces paragraphes. Je voudrais vous demander maintenant si, après ces interrogatoires de Londres, vous n’avez pas été interrogé à nouveau ?

TÉMOIN WESTHOFF

J’ai été interrogé à Nuremberg.

Dr NELTE

Par le colonel Williams ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

Dr NELTE

Que vous a dit le colonel Williams à la fin de cet interrogatoire ? Que vous a-t-il demandé ?

TÉMOIN WESTHOFF

A la fin de l’interrogatoire, le colonel Williams m’a chargé de résumer en quelques traits, l’essentiel de cet interrogatoire et de le rédiger sous forme de déclaration sous serment.

Dr NELTE

Cette déclaration sous la foi du serment a été faite devant le colonel Williams ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui, j’ai prêté serment.

Dr NELTE

Je voudrais tout d’abord examiner avec vous l’interrogatoire que vous a fait subir le colonel Williams ; c’est le document RF-1450. Je vais vous le remettre.

LE PRÉSIDENT

Qu’entendez-vous par document 1450 ?

Dr NELTE

RF-1450, n° 5 de mon livre de documents.

LE PRÉSIDENT

Vous voulez dire RF-1450 ?

Dr NELTE

Oui, RF.

Ce document porte le titre « Résumé de l’interrogatoire du général Adolf Westhoff par le colonel Curtis L. Williams, le 2 novembre 1945 ».

LE PRÉSIDENT

Un instant, Docteur Nelte. Le Tribunal estime que vous pouvez poser au témoin la question suivante :

« Avez-vous ou non fait une déclaration différente au cours d’un autre interrogatoire ? » Mais le document auquel vous vous référez maintenant est un document que le Tribunal a refusé d’admettre parce que vous-même y aviez fait opposition. Lorsque les Français ont présenté ce document, vous avez élevé des objections à son sujet et on n’a pas autorisé sa présentation. Vous ne pouvez donc maintenant poser la question que sous la forme suivante : « Avez-vous dit telle ou telle chose au colonel Williams ? »

Dr NELTE (au témoin)

J’ai ici une liste des points qui, d’après vos indications, ne seraient pas exacts dans ce document ou dans le procès-verbal du colonel Williams. Je vous demande donc si vous avez, lors de l’interrogatoire du colonel Williams...

LE PRÉSIDENT

Docteur Nelte, vous ne devez pas dire que ces documents sont différents. Vous devez poser des questions à ce sujet et non faire des déclarations vous-même.

Dr NELTE

Qu’avez-vous répondu au colonel Williams quand il vous a demandé si les camps de prisonniers de guerre dépendaient intégralement de l’OKW et du Feldmarschall Keitel ?

TÉMOIN WESTHOFF

Les camps de prisonniers de guerre dépendaient dans une certaine mesure de l’OKW qui avait droit de contrôle sur les camps et était chargé d’établir la liaison avec les Puissances protectrices, la Croix-Rouge internationale et l’IMCE. Mais l’OKW n’était pas habilité à donner des ordres ou à prendre des mesures disciplinaires dans les camps.

Dr NELTE

Qu’avez-vous répondu au colonel Williams à sa question sur le droit de l’OKW à inspecter les camps ?

TÉMOIN WESTHOFF

L’OKW était autorisé à inspecter les camps ; c’est ce qui ressort d’ailleurs de ma note de service qui indique clairement que l’inspecteur a le droit d’inspecter les camps.

Dr NELTE

Qu’avez-vous répondu au colonel Williams quand il vous a demandé de qui dépendait le Stalag Luft III de Sagan ?

TÉMOIN WESTHOFF

Le Stalag Luft III de Sagan dépendait du Commandant en chef de l’Armée de l’air, car celui-ci avait obtenu sur sa propre requête, dès le début de la guerre, le commandement de tous les camps de prisonniers de guerre de l’Aviation.

Dr NELTE

Avez-vous répondu à la question du u colonel Williams, que Göring, Himmler, Keitel et Hitler avaient décidé l’exécution des officiers qui s’étaient évadés de Sagan ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non, c’est une erreur. Le colonel Williams m’a demandé ce que le Führer avait dit à Keitel. J’ai répondu clairement que je ne pouvais donner aucun renseignement sur ce point, puisque je n’avais pas participé à cette conférence. Je ne pouvais donner de renseignements que sur la conférence du Feldmarschall Keitel avec le général von Graevenitz.

Dr NELTE

Avez-vous répondu au colonel Williams que le Feldmarschall Keitel, lors de cet entretien avec Graevenitz, aurait dit « C’est mon ordre » ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non. Le Feldmarschall ne pouvait pas donner d’ordre au sujet de ces exécutions car ces exécutions n’étaient pas du ressort de la Wehrmacht, mais de la Gestapo.

Dr NELTE

Avez-vous, au cours de votre interrogatoire, notamment vis-à-vis du colonel Williams, exprimé clairement que jamais il ne s’était agi d’un ordre direct de Keitel ou d’un ordre que Keitel vous aurait transmis sur ordre supérieur ?

TÉMOIN WESTHOFF

Il s’agissait d’une information à l’adresse du général von Graevenitz. C’est très clair dans ma déclaration.

Dr NELTE

Si je vous comprends bien, vous déclarez que le Feldmarschall Keitel n’a jamais édicté un ordre personnel ou exprimé qu’il voulait vous donner l’ordre de fusiller ces officiers ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non, il ne pouvait pas le faire.

Dr NELTE

Au cours de votre dernier interrogatoire par M. le représentant du Ministère Public, il a été question d’un rapport que le commandant du camp de Görlitz vous aurait adressé. C’est également noté dans le procès-verbal. Avez-vous demandé au commandant du camp de Görlitz, de vous faire un rapport ? En avez-vous reçu un ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je n’avais pas de relations personnelles avec le commandant du camp de Görlitz. Ce doit être une confusion avec le rapport de M. Naville, représentant de la Suisse.

Dr NELTE

Est-il exact que lors de la conférence entre le Feldmarschall Keitel d’un côté, et vous-même et le général von Graevenitz de l’autre, on ait traité deux questions différentes : premièrement, l’affaire des officiers de la RAF évadés, deuxièmement, des mesures à prendre pour empêcher de nouvelles évasions ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui, c’est exact.

Dr NELTE

J’ai maintenant quelques questions à vous poser pour lesquelles je vous prierai de ne répondre que par oui ou par non, si c’est possible. Est-il exact que, pour l’affaire des 50 officiers de la RAF, l’entretien n’avait qu’un caractère de pure information sur ce qui s’était passé dans les sphères supérieures ?

TEMOIN WESTHOFF

Oui.

Dr NELTE

Le général von Graevenitz ne vous a-t-il pas dit, en revenant du Quartier Général : « Que faire si la Gestapo prend ces affaires en mains » ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

Dr NELTE

Autrement dit, il était clair, d’après l’ensemble de votre conversation avec Keitel, qu’il s’agissait d’un ordre de Hitler à Himmler ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui, en ce qui concerne les exécutions.

Dr NELTE

Le professeur Naville, après sa visite au camp de Sagan, ne vous a-t-il pas dit que son impression personnelle était qu’il y avait à l’œuvre des forces supérieures contre lesquelles l’OKW ne pouvait rien faire ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui, c’est ce qu’il a dit.

Dr NELTE

L’OKW pouvait-il quelque chose pour les aviateurs évadés, en ce qui concerne leur arrestation ou leur traitement, ou bien l’affaire était-elle malheureusement réglée à rencontre de l’OKW ?

TÉMOIN WESTHOFF

L’OKW ne pouvait plus rien faire, car toute l’affaire lui avait été enlevée.

Dr NELTE

Il n’est donc pas exact qu’après cet entretien Keitel-Graevenitz-Westhoff, l’OKW aurait provoqué une nouvelle conférence ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non, il n’y a plus eu de conférence à l’OKW.

Dr NELTE

On a produit un document dans lequel le colonel Walde (c’est le document D-731) affirme — il dit tout au début, pour être juste, qu’il a dû reconstituer tous ces événements de mémoire — que d’après ses souvenirs, il croit qu’il y aurait eu une conférence à l’OKW, Prinz Albrechtstrasse. En savez-vous quelque chose ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je n’ai entendu parler de cette conférence que par vous-même. Ce ne peut être l’OKW qui l’a réunie, sinon elle se serait tenue chez nous à Torgau. Comme elle a eu lieu à Berlin, d’après ce que vous me dites, ce n’était pas une conférence de l’OKW.

Dr NELTE

Est-il exact que les prisonniers repris par la Wehrmacht furent renvoyés au camp de Sagan et y restèrent ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui, c’est exact.

Dr NELTE

Les prisonniers repris qui furent ramenés au camp ont-ils jamais été remis à quiconque ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non.

Dr NELTE

Est-il exact par contre que vous, en tant que membre de l’OKW, ayez donné des instructions strictes aux commandants de camps pour que les prisonniers ramenés ne soient en aucun cas remis entre les mains d’autres organismes ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je n’ai pas envoyé ces instructions aux commandants de camps, mais aux chefs des services des prisonniers de guerre des différentes régions militaires.

Dr NELTE

Mais aux camps, par leur intermédiaire.

TÉMOIN WESTHOFF

Aux camps, oui.

Dr NELTE

On a cité un ordre selon lequel les noms des prisonniers qui n’étaient pas revenus devaient être publiés. Vous avez dit tout à l’heure « à titre d’exemple ». Pour tirer au clair les motifs de cette ordonnance issue des autorités supérieures, je voudrais vous demander si le Feldmarschall Keitel n’a pas dit : « J’espère que les prisonniers recevront un tel choc qu’à l’avenir, ils n’essaieront plus de fuir » ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui, c’est ce qu’a dit le Feldmarschall.

Dr NELTE

Vous avez déclaré, on vient de vous le lire, que le Feldmarschall Keitel vous avait dit, à vous et au général von Graevenitz, qu’il ne fallait faire aucun rapport écrit sur cette affaire et qu’il ne fallait pas en parler à un autre service.

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

Dr NELTE

Est-il exact que vous ayez fait un mémorandum sur cette affaire ou plutôt sur cette conférence, et que vous l’ayez soumis à Keitel ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

Dr NELTE

Est-il exact que le Feldmarschall Keitel n’a pas fait de reproches à ce sujet, comme on aurait dû s’y attendre, mais qu’il a mis son initiale « K » dans le coin supérieur de ce mémorandum ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui, c’est exact.

Dr NELTE

Est-il vrai aussi qu’ayant à faire ce compte rendu, vous vous soyez mis en rapport avec le RSHA afin d’obtenir des renseignements sur le sort de ces officiers ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je ne me suis pas contenté de me mettre moi-même en rapport avec le RSHA ; n’ayant pas réussi dans ce sens, l’affaire a été confiée à la Direction de l’Administration générale de l’Armée qui n’est pas arrivée à un meilleur résultat.

Dr NELTE

Est-il encore exact que vous ayez prié le représentant de la Croix-Rouge Internationale, le Dr Naville, de visiter le camp de Sagan à cause de cette affaire ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui, c’est moi qui ai provoqué cette visite.

Dr NELTE

Est-il encore exact que le Feldmarschall Keitel vous ait téléphoné pour vous dire que le ministre des Affaires étrangères demandait des renseignements précis sur toute l’affaire pour rédiger une réponse ?

TEMOIN WESTHOFF

Oui, c’est exact.

Dr NELTE

Vous deviez donc faire connaître l’affaire dans tous ses détails au ministère des Affaires étrangères ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

Dr NELTE

Keitel vous a-t-il dit, à cette occasion, que vous deviez taire ou camoufler certaines choses ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non.

Dr NELTE

L’OKW a-t-il collaboré à la rédaction définitive de cette note ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non.

Dr NELTE

Est-il exact que votre représentant, le lieutenant-colonel Krafft, lors d’une conférence réunie par le ministère des Affaires étrangères à Berchtesgaden, n’ait été appelé que pour donner des renseignements que pouvait lui demander le représentant du ministère des Affaires étrangères ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

Dr NELTE

Est-il exact enfin que le lieutenant-colonel Krafft vous ait rapporté que le ministère des Affaires étrangères avait remis à Hitler une note que Hitler aurait rejetée et que ce dernier aurait lui-même rédigé le texte ?

TÉMOIN WESTHOFF

Si mes souvenirs sont exacts, oui.

Dr NELTE

La seconde partie de la conférence entre Keitel, Graevenitz et Westhoff portait sur la question des mesures à prendre à l’avenir. Vous avez déclaré à ce sujet qu’un ordre devait être élaboré et qu’il s’agissait de certaines questions de compétence qui devaient être discutées avec le RSHA. Voulez-vous me dire à ce propos ce qu’avait à voir le RSHA ou Himmler, avec les services des prisonniers de guerre ?

TÉMOIN WESTHOFF

Himmler était responsable de la sécurité du Reich, et à ce titre devait faire rechercher tous les prisonniers de guerre évadés.

Dr NELTE

Est-il ainsi entré en conflit avec votre service des prisonniers de guerre de l’OKW ?

TÉMOIN WESTHOFF

Assez souvent, car lorsque nous avons demandé où étaient les prisonniers évadés, nous n’avons jamais reçu de réponse ou bien des renseignements dont nous ne pouvions rien faire.

Dr NELTE

Est-ce que cela veut dire qu’il était possible que Himmler ou ses organismes ne vous prévinssent pas lorsqu’ils reprenaient des prisonniers de guerre ?

TÉMOIN WESTHOFF

C’est certainement possible, et nous le supposions.

Dr NELTE

Lors de l’élaboration d’ordonnances relatives au traitement des prisonniers de guerre évadés, vous êtes-vous servi de l’expression « Stufe III » ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non.

Dr NELTE

Savez-vous si ces mots qui équivalaient à une condamnation à mort étaient connus à l’OKW ?

TÉMOIN WESTHOFF

Pour moi, je ne les connaissais pas, on me l’a demandé pour la première fois à Londres, et j’ai dû répondre que je ne pouvais pas donner de renseignements à ce sujet.

Dr NELTE

Lorsque vous parlez en votre nom personnel, croyez-vous également que ce soit vrai pour l’organisation à laquelle vous apparteniez ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

Dr NELTE

J’ai un document PS-1514 ; il s’agit d’un ordre général du commandant de la 6e région militaire, concernant le traitement des prisonniers de guerre évadés. Vous voyez dans cet ordre toute une série de références à des ordres antérieurs, jusqu’en 1942. Je vous demande si d’après ce que vous savez et ce que vous avez vu, un certain ordre du 4 mars 1944 ne devrait pas également figurer ici, si son contenu est très important.

TÉMOIN WESTHOFF

S’il s’agissait d’un ordre secret, oui.

Dr NELTE

C’est dans le...

LE PRÉSIDENT

Docteur Nelte, est-ce que vous ne vous éloignez pas considérablement de la question sur laquelle on a interrogé le témoin ? Le témoin a été interrogé sur un entretien qu’il avait eu avec le Feldmarschall Keitel et en ce moment vous lui posez des questions sur quelque chose qui n’a apparemment rien à voir avec cela.

Dr NELTE

Je crois devoir préciser que ce point se rapporte à la seconde partie de cet entretien, à savoir le traitement des officiers repris après évasion. Ce sont des questions préliminaires que je dois poser, afin d’éclaircir la question selon mon point de vue.

LE PRÉSIDENT

C’est un très long contre-interrogatoire pour un témoin que vous n’aviez pas l’intention d’appeler. Le Tribunal désire que vous procédiez aussi rapidement que possible au contre-interrogatoire.

Dr NELTE

Je le ferai aussi brièvement qu’il est possible en sauvegardant les intérêts de l’accusé. (Au témoin.) N’a-t-on pas l’habitude en Allemagne, en donnant des ordres, de se référer à un ordre supérieur en en citant la date et le numéro ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui, toujours.

Dr NELTE

Auriez-vous communiqué au représentant des Puissances protectrices et de la Croix-Rouge internationale que des prisonniers de guerre dont vous saviez qu’ils avaient été repris, n’avaient pas été repris ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non, jamais.

Dr NELTE

Savez-vous quelque chose ?... et maintenant je vous fais remettre le dernier document PS-1650... (Le document est présenté au témoin.)

LE PRÉSIDENT

Pourquoi avoir présenté au témoin le document PS-1514. On n’a posé aucune question pertinente sur ce document.

Dr NELTE

Grâce à ce document, j’ai obtenu la confirmation par le témoin d’une réponse de l’accusé ; si le 4 mars 1944 on avait promulgué un ordre tel que celui qui a été produit ici, il devait être contenu dans ce document.

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal estime que c’est une perte de temps, Docteur Nelte.

Dr NELTE

J’en aurai fini dans quelques minutes, Monsieur le Président. (Au témoin.) Voulez-vous regarder ce document à la page 3, sous le numéro 2 :

« L’OKW est prié de faire connaître aux camps de prisonniers de guerre que, dans un but de camouflage, les officiers repris ne doivent pas être envoyés directement à Mauthausen, mais doivent être remis aux services locaux de la Gestapo. »

Pendant votre activité à l’OKW, avez-vous eu connaissance d’un ordre ou d’une demande de ce genre ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non, je n’en sais rien. Cela s’est aussi passé à un moment où je n’assumais pas la direction.

Dr NELTE

Mais lors de votre entrée en fonctions, le 1er avril 1944, vous avez dû être mis au courant de toutes les questions importantes ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

Dr NELTE

Avez-vous su alors qu’il existait un tel document ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non, je ne le connais pas.

Dr NELTE

Et maintenant, la dernière question. Regardez à la page 1 de ce document. C’est un télétype du chef de la Sipo et du SD, envoyé le 4 mars 1944, où nous trouvons dans la première partie :

« L’OKW a donné l’ordre suivant : Tout officier repris après évasion doit être remis au chef de la Sipo et du. SD, avec l’an notation Stufe III ».

L’accusé Keitel a déclaré ici qu’il ne connaissait pas cette ordonnance de l’OKW. Je vous demande si, parmi les textes modèles qui vous ont été présentés à votre entrée en fonctions, le 1er avril, vous avez trouvé un ordre ou une ordonnance de ce genre ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je n’ai pas trouvé d’ordonnance de ce genre, mais cet ordre existait sans aucun doute.

Dr NELTE

Comment cela ?

TÉMOIN WESTHOFF

Autant que je m’en souvienne, le général von Graevenitz avait reçu cet ordre du Quartier Général, ou de la Direction de l’Administration générale de la Wehrmacht.

Dr NELTE

Comment est-il possible que cet ordre ne se soit pas trouvé dans vos dossiers, lorsque vous êtes entré en fonctions ?

TÉMOIN WESTHOFF

Cet ordre ne devait être transmis que verbalement.

Dr NELTE

Voulez-vous me dire comment se faisait la transmission verbale d’un ordre de ce genre ?

TÉMOIN WESTHOFF

Ils étaient transmis verbalement.

Dr NELTE

A votre service ?

TÉMOIN WESTHOFF

Ils étaient transmis par le chef de service des prisonniers de guerre.

Dr NELTE

Le chef ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

Dr NELTE

Et vous savez qu’un tel ordre a été transmis ?

TÉMOIN WESTHOFF

Le général Graevenitz a reçu un tel ordre et je sais qu’il a été transmis.

Dr NELTE

Alors, vous devez savoir ce que voulait dire « Stufe III » ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non, je ne le savais pas. J’ai dit tout simplement que je savais qu’il existait un ordre enjoignant de remettre à la Gestapo les prisonniers repris, mais je ne peux pas donner de détails, n’ayant jamais vu d’ordre écrit.

Dr NELTE

Pouvez-vous alors me dire si l’ordre que vous voyez là émane de l’OKW ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non, je ne peux pas le dire.

Dr NELTE

Je vous remercie.

LE PRÉSIDENT

L’audience est suspendue.

(L’audience est suspendue.)
Dr KURT KAUFFMANN (avocat de l’accusé Kaltenbrunner)

Monsieur le Président, voulez-vous me permettre de poser quelques questions intéressant l’accusé Kaltenbrunner. Témoin...

LE PRÉSIDENT

Docteur Kauffmann, nous avons l’intention d’entendre le témoin Wielen. Vous le savez ?

Dr KAUFFMANN

Oui.

LE PRÉSIDENT

Vous désirez cependant interroger le témoin ?

Dr KAUFFMANN

Le nom de Kaltenbrunner ayant été prononcé, je voudrais poser quelques questions.

Témoin, vous avez dit que vous aviez eu des entretiens avec la Gestapo, mais que vous n’aviez obtenu aucun renseignement de cet organisme. Savez-vous avec qui vous avez parlé à la Gestapo ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non. Nous avions couramment des conversations avec la Gestapo, par exemple quand nous constations la disparition de prisonniers de guerre et que nous ne savions pas où ils se trouvaient, nous leur en parlions. Je suis allé une fois voir Kaltenbrunner à la suite d’une autre affaire qui n’avait rien à voir avec celle des prisonniers de guerre alliés. A cette occasion, j’ai eu la possibilité de parler à Kaltenbrunner personnellement ; aussi ai-je tout de suite amené le sujet dans la conversation et essayé de faire rapporter cet ordre. Il y avait là M. Kaltenbrunner et Müller.

Dr KAUFFMANN

Vous avez donc vu Kaltenbrunner à Berlin après l’affaire de Sagan ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

Dr KAUFFMANN

Avez-vous parlé de l’affaire de Sagan ?

TÉMOIN WESTHOFF

J’ai parlé avec Kaltenbrunner de cette affaire de Sagan, je lui ai dit expressément que c’était inadmissible.

Dr KAUFFMANN

Combien de temps environ après l’affaire de Sagan ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je ne peux pas vous le dire, c’était peut-être quatre semaines plus tard.

Dr KAUFFMANN

Quelle a été l’attitude de Kaltenbrunner dans cette affaire ? Que vous a-t-il dit ?

TÉMOIN WESTHOFF

Il n’a à peu près rien dit, c’est Müller qui menait la conversation. Je suis reparti sans avoir reçu ni un oui, ni un non.

Dr KAUFFMANN

Müller assistait-il à votre second entretien à Berlin ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je n’ai été qu’une seule fois à Berlin.

Dr KAUFFMANN

Cet entretien ne portait-il pas sur le traitement à appliquer aux prisonniers de guerre ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non.

Dr KAUFFMANN

Vous avez donc parlé exclusivement de l’affaire de Sagan ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non, pas exclusivement de l’affaire de Sagan. Kaltenbrunner m’avait donné rendez-vous pour un autre motif, pour étudier la question des prisonniers de guerre allemands et j’ai profité de l’occasion pour lui parler de cette affaire. C’est l’unique fois que j’ai vu Kaltenbrunner.

Dr KAUFFMANN

Lors de cette conversation, vous n’avez reçu aucune réponse positive ou négative ?

TÉMOIN WESTHOFF

C’est exact.

Dr KAUFFMANN

Quelle impression avez-vous emportée de l’entretien ?

TÉMOIN WESTHOFF

J’ai eu l’impression qu’il n’y avait pas grand-chose à faire.

Dr KAUFFMANN

Avez-vous rapporté cette conversation à vos supérieurs ?

TÉMOIN WESTHOFF

J’ai adressé un rapport aux services de la Wehrmacht, à la Direction de l’administration générale.

Dr KAUFFMANN

Que disait ce rapport ?

TÉMOIN WESTHOFF

Que j’avais eu un nouvel entretien sur ce sujet avec kaltenbrunner

Dr KAUFFMANN

Cette seule indication, n’a pas dû suffire, témoin ; vous avez dû rapporter la teneur de cette conversation et non pas seulement qu’elle avait eu lieu.

TÉMOIN WESTHOFF

J’ai évidemment donné la teneur de la conversation. J’ai dit que j’avais parlé de cette affaire et que la Gestapo s’était tenue sur la réserve.

Dr KAUFFMANN

Je n’ai plus de questions à poser, Monsieur le Président.

Dr OTTO STAHMER (avocat de l’accusé Göring)

Témoin, vous avez dit que la conférence entre Hitler, Himmler et Kaltenbrunner au sujet de l’évasion des 80 aviateurs, dont vous venez de parler, s’était passée en présence du maréchal Göring ? L’avez-vous su directement ou l’avez-vous appris par Keitel ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je ne l’ai appris que par Keitel.

Dr STAHMER

Je n’ai pas d’autre question à poser.

LE PRÉSIDENT

Docteur Laternser, si vous avez des questions à poser au nom du Haut Commandement des Forces armées, voulez-vous le faire ?

Dr LATERNSER

Je voudrais, au nom de l’État-Major et de l’OKW, poser quelques questions au témoin.

LE PRÉSIDENT

Le témoin a déclaré que l’OKW n’avait rien à voir avec ces questions de camps de prisonniers de guerre, et il n’a pas été contre-interrogé sur ce point par le Ministère Public. La question n’est donc pas discutée. En conséquence, le Tribunal estime qu’il est inutile que vous l’interrogiez. Voudriez-vous spécifier quelles sont les questions que vous voulez poser ?

Dr LATERNSER

Monsieur le Président, jusqu’à présent tous les avocats ont pu, quand un témoin venait à la barre, lui poser les questions qu’ils jugeaient nécessaires. Devons-nous désormais y renoncer ?

LE PRÉSIDENT

Je ne voulais pas discuter cette question ; je vous ai demandé de spécifier quelles étaient vos questions.

Dr LATERNSER

Très bien. (Au témoin.) Témoin, avez-vous participé à la campagne de l’Est ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

Dr LATERNSER

En quelle qualité ?

TÉMOIN WESTHOFF

J’ai commandé un bataillon puis un régiment.

Dr LATERNSER

Dans quel secteur a été engagée votre unité ?

TÉMOIN WESTHOFF

D’abord en Ukraine, puis devant Leningrad, puis à Staraia-Russa.

Dr LATERNSER

Avez-vous, avant le début de la campagne de Russie, donné à vos commandants de compagnie des instructions spéciales ?

TÉMOIN WESTHOFF

Dans quel ordre d’idée ?

Dr LATERNSER

Lorsque vous avez reçu l’ordre d’attaque, je suppose qu’en votre qualité de commandant vous avez réuni vos commandants de compagnie pour leur donner certaines instructions avant le début de la campagne ?

TÉMOIN WESTHOFF

Vous voulez dire au sujet de la conduite à tenir au combat, vis-à-vis de la population russe et vis-à-vis des prisonniers de guerre ?

Dr LATERNSER

Oui, quelles instructions avez-vous données à vos commandants de compagnie ?

TÉMOIN WESTHOFF

J’ai donné brièvement aux commandants de compagnie l’ordre de traiter les prisonniers de guerre comme ils voudraient l’être s’ils étaient faits prisonniers eux-mêmes.

Dr LATERNSER

C’est exactement ce que vous avez dit ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui, c’était l’ordre donné.

Dr LATERNSER

Comment se comportaient les troupes pendant leur avance ?

TÉMOIN WESTHOFF

Presque jusqu’à Kiev, l’avance s’est faite en ordre de marche et en combattant, et nous ne sommes presque pas entrés en contact avec la population.

Dr LATERNSER

Au cours de l’avance en Russie, avez-vous constaté des destructions considérables ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui, des villages et des petites villes avaient été détruits partiellement.

Dr LATERNSER

Et les installations ferroviaires ?

TÉMOIN WESTHOFF

Les installations ferroviaires aussi, oui.

Dr LATERNSER

Les usines également ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui, je l’ai constaté plus tard, devant Leningrad.

Dr LATERNSER

Avez-vous mis à exécution l’ordre suivant lequel les commissaires soviétiques devaient être fusillés ?

TÉMOIN WESTHOFF

Nous n’avions pas à nous en occuper. Les prisonniers de guerre que nous faisions étaient aussitôt envoyés à la division. Nous autres, officiers de troupes, commandants de bataillons ou de régiments, nous n’avions pas à nous en occuper et nous n’avions pas l’occasion de le faire.

Dr LATERNSER

Témoin, vous n’avez pas bien compris ma question. Je vous ai demandé si cet ordre a été appliqué chez vous ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je n’en sais rien.

Dr LATERNSER

Avez-vous jamais reçu l’ordre de prendre des mesures spéciales contre la population juive en Russie ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non.

Dr LATERNSER

Vos troupes ont-elles maltraité ou fusillé des civils ou des prisonniers ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non, il y avait un ordre spécial pour le maintien de la discipline qui l’interdisait.

Dr LATERNSER

Le pillage était-il autorisé ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non, il était interdit.

Dr LATERNSER

S’en est-il produit ?

TÉMOIN WESTHOFF

Pas parmi mes hommes.

Dr LATERNSER

Des hommes de vos troupes ont-ils commis des viols ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non.

Dr LATERNSER

La population civile devait-elle évacuer entièrement les maisons où logeaient des hommes de troupes ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non, il était ordonné d’évacuer les maisons où étaient installés les bureaux. Les autres maisons n’étaient pas évacuées, et l’habitude était de coucher, comme je l’ai fait moi-même en cantonnement, dans la même pièce que les gens de la maison.

Dr LATERNSER

Avez-vous vu des destructions qui ne fussent pas motivées par les opérations militaires ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non.

Dr LATERNSER

Avez-vous occasionnellement ou fréquemment nourri des civils à votre cuisine roulante ?

TÉMOIN WESTHOFF

Le régiment avait l’ordre de distribuer à midi et le soir les restes de la cuisine roulante à la population civile quand nous étions en rapports avec des civils.

Dr LATERNSER

Encore une question : croyez-vous possible que des soldats allemands aient invité des enfants à un goûter pour les empoisonner avec des gâteaux ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non.

Dr LATERNSER

Je n’ai pas d’autres questions à poser.

LE PRÉSIDENT

Docteur Laternser, vous ne prétendez pas que ce témoin apporte un témoignage pour le Haut Commandement ?

Dr LATERNSER

Non, non.

LE PRÉSIDENT

Prétendez-vous alors avoir le droit d’interroger tous les témoins d’un grade quelconque au sujet du Haut Commandement ?

Dr LATERNSER

Monsieur le Président, jusqu’à présent, si j’ai bien compris, il était de règle d’employer tous les moyens de preuve : par conséquent tous les témoins cités pouvaient être interrogés par tous les avocats. Je me suis toujours tenu à cette règle, et c’est pourquoi je me suis cru obligé de poser ces questions au témoin.

LE PRÉSIDENT

Docteur Laternser, je vous ai seulement demandé si vous pensiez avoir le droit de poser des questions sur le Haut Commandement à toute personne citée ici et ayant eu un grade militaire quelconque ?

Dr LATERNSER

Oui, Monsieur le Président.

LE PRÉSIDENT

Il me semble que ces témoignages seraient absolument cumulatifs. Nous aurons pour le Haut Commandement trente ou quarante témoins peut-être. Et, lorsque vous dites que cette procédure a été autorisée dans le passé, souvenez-vous que tous les autres défenseurs ont dû se limiter autant que possible à des témoignages qui ne fussent pas cumulatifs. C’est pourquoi je vous ai interrompu, car il me semble que si vous continuez ainsi, vous allez réclamer le droit de poser des questions à toute personne ayant eu un grade militaire — ce que vous avez fait jusqu’ici — et tous ces témoignages seront cumulatifs.

Dr LATERNSER

Monsieur le Président, ou...

LE PRÉSIDENT

Vous voyez, Docteur Laternser, les questions que vous avez posées au témoin tendent à prouver que les soldats et officiers de troupes de l’Armée allemande se conduisaient correctement et que rien ne peut laisser supposer qu’ils se soient conduits incorrectement. Ce témoignage me paraît en dehors de la question qui est de savoir si l’OKW est ou non une organisation criminelle. Ou tout au moins, à mon avis, il a un caractère cumulatif.

Dr LATERNSER

Monsieur le Président, le Ministère Public russe, entre autres, produit des charges contre la Wehrmacht affirmant de façon péremptoire qu’il existait des ordres en ce sens émanant des personnes comprises dans le groupe de l’État-Major général et de l’OKW. En questionnant ce témoin, qui a été commandant d’un régiment, je voulais savoir si vraiment ces ordres avaient eu des répercussions jusqu’aux derniers échelons de la voie hiérarchique ; son témoignage confirme qu’il n’en est rien. D’autre part, je devais...

LE PRÉSIDENT

En tout cas, Docteur Laternser, nous connaissons maintenant votre point de vue et le Tribunal étudiera la question et décidera dans quelle mesure vous pourrez continuer à procéder ainsi.

Dr LATERNSER

Très bien, Monsieur le Président.

LE PRÉSIDENT

Colonel Pokrovsky, vous avez la parole.

COLONEL POKROVSKY

Je crois, témoin, que vous avez été interrogé le 28 décembre 1945 par le représentant du Ministère Public soviétique, n’est-ce pas ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

COLONEL POKROVSKY

Vous avez donné des réponses conformes à la vérité, n’est-ce pas ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

COLONEL POKROVSKY

Voulez-vous me confirmer quelques-unes de vos réponses aux questions qui vous ont été posées alors ? Je vais vous les remettre en mémoire.

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

COLONEL POKROVSKY

D’après votre déclaration, votre service se composait de six groupes, n’est-ce pas ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

COLONEL POKROVSKY

Vous avez dit que le premier groupe de ce service — je vous parle du service général — s’occupait des prisonniers de guerre et que vous l’avez dirigé du 1er mars 1943 au 31 mars 1944... C’est cela, je crois ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

COLONEL POKROVSKY

Donc, le premier groupe de ce service s’occupait de façon générale du traitement des prisonniers de guerre, en particulier des questions de procédure judiciaire et de mesures disciplinaires Ce groupe recevait des comptes rendus sur l’état moral, et était en rapport avec le service du contre-espionnage ; c’est exact ?

TÉMOIN WESTHOFF

Avec le contre-espionnage, oui.

COLONEL POKROVSKY

En liaison avec la réponse que vous aviez donnée à cette question, je voudrais que vous disiez au Tribunal ce que vous savez du traitement des prisonniers de guerre soviétiques, tant au cours de leur captivité dans les camps que pendant les transferts d’un camp à un autre ?

TÉMOIN WESTHOFF

Autant que je sache, le traitement des prisonniers de guerre soviétiques jusqu’en 1942 a été basé sur des considérations purement politiques. A partir de 1942, les choses ont changé et, depuis 1943, tant que j’ai été à l’OKW, les prisonniers de guerre ont été traités conformément à la Convention de Genève, c’est-à-dire que leur traitement était en tous points celui des autres prisonniers de guerre. Le ravitaillement était le même que pour les autres ; le travail qui leur était imposé et le traitement infligé étaient absolument les mêmes que pour les prisonniers de guerre des autres nations, à quelques exceptions près.

COLONEL POKROVSKY

Si je ne me trompe, le quatrième groupe de votre service était spécialement chargé des questions de ravitaillement et d’habillement. C’est exact ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui, le groupe IV était chargé des questions administratives. Il devait élaborer les ordonnances relatives au ravitaillement, en liaison avec le ministère du Ravitaillement, et s’occupait aussi de la question de l’habillement.

COLONEL POKROVSKY

Si j’ai bien compris votre réponse, vous avez dit que, jusqu’à votre entrée dans le service, d’après les renseignements que vous avez eus, les prisonniers de guerre soviétiques n’avaient pas été traités selon les principes du Droit international. Vous ai-je bien compris ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non, j’ai dit que pendant les premières années les prisonniers de guerre furent traités d’après des principes politiques donnés, non par l’OKW, mais par Hitler.

COLONEL POKROVSKY

Que voulez-vous dire ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je veux dire par là que, jusqu’en 1942, ils n’ont pas été traités selon la Convention de Genève.

COLONEL POKROVSKY

En d’autres termes, ils n’étaient pas traités suivant les principes du Droit international ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je ne puis vous en dire davantage là-dessus car j’étais au front à ce moment-là et je ne connais pas en détail ces dispositions.

COLONEL POKROVSKY

Très bien. Dites-moi, y avait-il à l’OKW un groupe spécial qui s’occupait du transport des prisonniers de guerre ?

TÉMOIN WESTHOFF

L’OKW avait un groupe qui décidait les transports de prisonniers de guerre, mais le transport lui-même n’était pas l’affaire de l’OKW, mais des différents chefs de camps.

COLONEL POKROVSKY

Savez-vous dans quelles conditions étaient réalisés ces transports de prisonniers de guerre ?

TÉMOIN WESTHOFF

Les transports de prisonniers de guerre étaient ordonnés par l’OKW et l’exécution des transports de ces hommes était l’affaire des différents chefs de camps qui recevaient des ordres en conséquence des chefs des services des prisonniers de guerre des régions militaires. Mais l’OKW n’avait rien à voir avec les transports en eux-mêmes.

COLONEL POKROVSKY

Je vous ai demandé si vous saviez dans quelles conditions se faisaient ces transports d’un camp à un autre. Dois-je vous rappeler qu’au cours de ces transports des milliers de prisonniers de guerre sont morts de faim et de froid. Le saviez-vous ?

TÉMOIN WESTHOFF

Les transports au cours desquels sont morts des prisonniers de guerre ont eu lieu dans les premières années, alors que je n’étais pas à l’OKW. Tant que j’y suis resté, je n’ai pas reçu de rapports importants signalant de nombreux morts. Les ordres donnés par l’OKW pour les transports de prisonniers de guerre étaient clairs et rédigés de telle sorte que les commandants des camps de départ devaient être rendus responsables des conditions dans lesquelles étaient réalisés ces transports.

COLONEL POKROVSKY

Vous venez de déclarer que vous ne saviez pas qu’il y avait eu de nombreux décès au cours des transports de prisonniers. Je vous présente le document PS-1201 (URSS-292). Ce document, Messieurs, est le procès-verbal d’une conférence de l’économie de guerre à l’OKW ; il n’a pas encore été présenté au Tribunal. Ce procès-verbal a été rédigé le 19 février 1942 à 10 heures du matin au cabinet de l’Économie du Reich où le Dr Mansfeld, Ministerialdirektor, plénipotentiaire général à l’utilisation de la main-d’œuvre, fit son rapport. Les trois lignes qui m’intéressent particulièrement sont soulignées en rouge sur l’exemplaire que vous avez entre les mains. Témoin, voulez-vous regarder ce document. Il y est dit :

« L’utilisation de la main-d’œuvre russe est exclusivement une question de transport. Il est insensé de transporter ces hommes dans des wagons ouverts ou dans des wagons fermés non chauffés pour décharger des cadavres à l’arrivée. »

C’est bien cela ?

TÉMOIN WESTHOFF

Oui.

COLONEL POKROVSKY

Avez-vous entendu parler de ces transports au cours desquels, après avoir embarqué des hommes vivants, on retrouvait des cadavres ? Ne vous a-t-on jamais rien raconté avant votre entrée à l’OKW ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je n’ai rien entendu dire de ces transports qui ne dépendaient pas de l’OKW mais, comme cela ressort de ce document, de la zone des opérations. La compétence de l’OKW ne s’étendait qu’au territoire du Reich et des pays limitrophes. L’OKW n’avait de pouvoir sur les prisonniers de guerre que sur ces territoires et non dans la zone des opérations, ni dans celle des arrières de l’Armée. Cette affaire n’est donc pas arrivée jusqu’à l’OKW. Les prisonniers de guerre nous étaient remis par l’Armée, qui nous communiquait simplement qu’on avait tant de prisonniers de guerre à transférer dans nos camps. Nous ne pouvions pas contrôler ce qui s’était passé dans la zone d’opérations.

D’ailleurs, cette histoire date de 1942, à une époque où j’étais encore au front.

COLONEL POKROVSKY

Regardez le côté gauche de ce document, en haut, vous trouvez une remarque indiquant que ce document émane de la Direction de l’économie militaire et de l’armement. C’est cela, n’est-ce pas ? En haut, à gauche, dans le coin, à côté de K 32/510.

TÉMOIN WESTHOFF

Mon service n’a jamais rien eu à voir avec le Service de l’armement.

COLONEL POKROVSKY

Très bien. Mais ce document ne vous semble-t-il pas indiquer que l’OKW s’occupait de ces transports ? Monsieur le Président, je n’ai plus de questions à poser au témoin.

LE PRÉSIDENT

Colonel Pokrovsky, comme ce document n’a pas encore été déposé et qu’il n’a sans doute pas été traduit, ne devriez-vous pas lire le premier paragraphe qui paraît contenir des preuves essentielles ?

COLONEL POKROVSKY

Je vais le faire tout de suite Voici le premier paragraphe de ce document d’après la traduction russe :

« Mémorandum. Objet : Dr Mansfeld, Ministerialdirektor, plénipotentiaire général à l’utilisation de la main-d’œuvre, sur les questions d’ordre général relatives à l’utilisation de la main-d’œuvre.

Date : 19 février 1942, 10 heures, Office de l’économie du Reich. Était présent le Dr Grotius, de la Direction de l’économie militaire et de l’armement KVR.

Les difficultés actuelles de la répartition de la main-d’œuvre ne se seraient pas présentées si l’on avait décidé à temps l’utilisation massive des prisonniers de guerre russes. »

C’est le premier paragraphe. Ensuite, un peu plus loin dans le document, viennent les trois lignes dont j’ai parlé tout à l’heure.

LE PRÉSIDENT

Continuez.

COLONEL POKROVSKY

« Nous avions à notre disposition plus de 3.900.000 Russes, dont il ne reste plus que 1.100.000. Rien que de novembre 1941 à janvier 1942, 500.000 Russes sont morts.

Monsieur le Président, en ai-je lu suffisamment ? Je crois qu’il est inutile de lire plus loin.

LE PRÉSIDENT

Continuez.

COLONEL POKROVSKY

Je ne crois pas qu’il y ait possibilité d’augmenter le nombre des prisonniers de guerre russes actuellement utilisés (400.000). Si le nombre des cas de typhus diminue, il sera peut-être possible d’en utiliser 100.000 à 150.000 de plus dans l’industrie.

« Par contre, l’utilisation des civils russes prend de plus en plus d’importance. Nous avons à notre disposition 600.000 à 650.000 civils russes dont 300.000 ouvriers spécialisés et 300.000 à 350.000 ouvriers agricoles. L’utilisation de cette main-d’œuvre est exclusivement une question de transport. Il est insensé... »

LE PRÉSIDENT

Vous avez déjà lu ce passage.

COLONEL POKROVSKY

C’est exact. Je voudrais encore une fois attirer l’attention du Tribunal sur le fait que le document porte le timbre de la Direction de l’économie militaire et de l’armement. Dans le coin, en haut, à gauche.

LE PRÉSIDENT

Colonel Pokrovsky, ce détail ne se trouve pas dans notre traduction, mais je pense que vous avez raison. Du moins, je ne le trouve pas. Voulez-vous nous montrer votre document ?

COLONEL POKROVSKY

Je viens de vous faire remettre l’original. Le timbre se trouve en haut, à gauche, dans le coin.

LE PRÉSIDENT

Ces lettres et chiffres signifient OKW, bien que ce ne soit pas mentionné expressément, n’est-ce pas ?

COLONEL POKROVSKY

Oui.

LE PRÉSIDENT

Comment l’expliquez-vous ? Ces lettres sont, je crois : « Ru III Z St Az i K 32/510 Wi Rü Amt/Rü III Z St. »

COLONEL POKROVSKY

En déchiffrant ces abréviations, ce qui a été fait par nos collègues américains, on peut constater qu’elles correspondent à la structure de l’OKW telle qu’elle a été présentée par le Ministère Public américain. Ce sont les abréviations usuelles des directions et des sections.

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal aimerait que vous demandiez au témoin s’il sait quelque chose au sujet de la position du Dr Grotius dont il est parlé un peu plus bas, à droite.

Je vais l’interroger moi-même. (Au témoin.) Témoin, savez-vous qui était le Dr Grotius et s’il était affecté à l’OKW ou à l’Armée de terre ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non, je n’ai jamais entendu ce nom ; je n’ai jamais eu affaire à lui.

LE PRÉSIDENT

Avez-vous le document sous les yeux ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non, je ne l’ai plus. (Le document est remis au témoin.)

LE PRÉSIDENT

Regardez les lettres placées avant le nom du Dr Grotius. Indiquent-elles qu’il était membre de l’OKW ?

COLONEL POKROVSKY

Je n’ai pas posé de questions sur le Dr Grotius car le témoin a déclaré n’être entré à la direction de l’Armée que beaucoup plus tard, en 1943. Or le document date du 20 février 1942.

LE PRÉSIDENT (au témoin)

Les lettres qui précèdent le nom du Dr Grotius indiquent-elles qu’il faisait partie de l’OKW ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je ne sais pas ce que signifient ces lettres. L’OKW n’a rien à voir avec cela.

LE PRÉSIDENT

Savez-vous ce que signifient les lettres en haut à gauche, celles que je viens de lire ?

TÉMOIN WESTHOFF

Rü III ?

LE PRÉSIDENT

Oui.

TÉMOIN WESTHOFF

Cela veut vraisemblablement dire : Service de l’armement III (Rüstungsamt III).

LE PRÉSIDENT

Était-il en relation avec l’OKW ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je n’en sais rien, car je n’ai jamais eu affaire avec les services de l’Armement. Les relations de l’OKW ou plutôt de mon service avec d’autres départements se bornaient à un échange de lettres avec le plénipotentiaire général à la répartition de la main-d’œuvre et avec le ministre Speer. Je ne sais pas comment ces services étaient organisés.

LE PRÉSIDENT

Connaissez-vous le Dr Mansfeld ou avez-vous entendu parler de lui ?

TÉMOIN WESTHOFF

Je n’ai pas compris la question.

LE PRÉSIDENT

Connaissiez-vous le Dr Mansfeld ?

TÉMOIN WESTHOFF

Non, je ne le connais pas ; je n’ai même jamais entendu prononcer ce nom.

COLONEL POKROVSKY

On pourrait poser la question sur le Dr Mansfeld à l’accusé Sauckel ?

LE PRÉSIDENT

Colonel Pokrovsky, d’après les règles techniques, le Tribunal ne peut pas accorder créance à votre affirmation que les lettres portées à l’en-tête signifient OKW. C’est peut-être parfaitement vrai, mais vous n’en apportez aucune preuve. Peut-être pourriez-vous le prouver d’une autre façon.

COLONEL POKROVSKY

Le schéma de la structure de l’OKW a déjà été présenté au Tribunal. Les personnes qui ont déchiffré ces abréviations sont très expérimentées en la matière ; je crois, par ailleurs, que la déclaration faite par le témoin devant ce Tribunal a apporté la preuve que le document en question concerne le département III de l’OKW. Il serait très facile de l’établir en comparant le document avec le schéma de la structure de l’OKW. Nous ferons cette comparaison.

LE PRÉSIDENT

Le témoin peut se retirer. Le Tribunal va maintenant suspendre l’audience et demande que le témoin Wielen comparaisse cet après-midi à 14 heures.

(L’audience est suspendue jusqu’à 14 heures.)