CENT NEUVIÈME JOURNÉE.
Mardi 16 avril 1946.

Audience de l’après-midi.

Dr THOMA

Je soumettrai tout d’abord au Tribunal le document RO-11 ou PS-194 ; c’est un ordre secret de Rosenberg à Koch sur la façon de traiter décemment les civils ukrainiens. Ce document est daté du 14 décembre 1942. Témoin, voulez-vous, je vous prie, vous prononcer sur l’ensemble de ces instructions en les comparant à vos directives PS-1056.

ACCUSÉ ROSENBERG

Le document PS-1056 ne renferme pas seulement des instructions du ministère dé l’Est, mais fut le résultat d’entretiens avec différentes administrations centrales du Reich, intéressées à l’Est par des questions de service. Sont contenues dans ce document les directives du ministère de l’Est par elles-mêmes et les discussions avec différents services techniques comme le ministère des Transports, des Postes, la Police aussi, afin de pouvoir faire montre à l’Est d’une certaine unité d’administration. Pour des raisons que j’ai exposées précédemment, cela ne fut pas réalisable sur une plus vaste échelle. En ce qui concerne les autres questions de subordination des chefs SS et de Police, auxquelles je renvoie le Ministère Public avec ce document, puis-je mentionner ce que je m’étais permis de déclarer le 17 juin 1941, au début de la note sur la façon de pourvoir à l’administration des territoires de l’Est ?

Cependant, du document PS-1056, je soulignerai seulement que parmi les sept points qui y sont indiqués comme particulièrement impératifs, le troisième point, sur lequel j’ai spécialement insisté, est le ravitaillement de la population, mentionné au cours du document ; il est souligné encore une fois que ce ravitaillement de la population en produits alimentaires et autres est particulièrement important, que les problèmes des médicaments et de l’aide vétérinaire doivent particulièrement être pris en considération, en faisant appel, si c’est nécessaire, aux autorités militaires. Je ne parlerai pas plus longtemps de ce document.

Le document PS-194 est malheureusement la seule instruction du ministre de l’Est aux Commissaires du Reich qui ’ait pu être retrouvée. Il s’agit là d’une instruction en date du 14 décembre 1942, prescrivant à nouveau un certain comportement politique et humain. On y insiste au début — je me permets quelques brèves indications — sur le fait que l’attitude allemande ne devait pas donner l’impression à l’Ukraine qu’il n’y avait plus d’espoir pour l’avenir, que les ordonnances des services allemands devaient être exécutées, mais bien pesées. En outre, il est dit : « Les populations de l’Est voient dans l’Allemagne le représentant d’un ordre légal qui, lorsqu’il est sévère, n’est pas pour cela injuste. Si l’on donne aux peuples de l’Est, par des mesures légales appropriées, à comprendre que la guerre est à la source d’une brutalité effrayante, mais que tout manquement sera instruit et jugé en toute équité, alors on conduira plus facilement ces peuples que si l’on éveille chez eux l’impression d’un arbitraire semblable au leur. »

On poursuit ainsi :

« L’école primaire portant sur quatre ans doit être conservée sans exception, après quoi un enseignement technique correspondant au mode de vie lui succédera. Pour les services vétérinaires, les transports, l’agriculture et les recherches géologiques, l’administration allemande a besoin de forces que le peuple allemand n’est pas en mesure de fournir. Dans ce domaine, on peut inculquer à la jeunesse ukrainienne arrachée à la rue, la conscience de collaborer à la reconstruction de son pays. Il serait là inacceptable que des services allemands s’opposent à la population par des remarques dédaigneuses. Une telle attitude est indigne des Allemands. »

Et plus loin : « On devient le maître par un comportement et des agissements adéquats, par des qualités qui s’imposent, et non par un comportement extérieur importun. On ne mène pas les peuples avec des discours insolents. On ne gagne pas la confiance des autres en faisant preuve de mépris. »

Dans cette ordonnance, de nombreuses autres questions sont encore traitées ; mais je ne voudrais pas retenir par trop le Tribunal avec ces détails. Il m’importait de montrer dans quel sens je désirais orienter le comportement de l’administration civile et, afin que cette instruction ne restât pas dans les tiroirs des bureaux, j’avais ordonné qu’elle fût lue dans tous les services.

Dr THOMA

Monsieur le Président, je voudrais maintenant m’occuper d’une accusation spéciale au Ministère Public soviétique et notamment des documents correspondants qui traitent de l’État-Major spécial de Rosenberg à l’Est et mentionnant de prétendues destructions. Pour ce faire, je remets à l’accusé les documents URSS-376, PS-161, PS-076, URSS-375, URSS-7, 39, 41, 49, 51 et 81.

LE PRÉSIDENT

Ces documents se trouvent-ils dans votre livre de documents ?

Dr THOMA

Les documents du Ministère Public soviétique cités en dernier lieu ne sont pas portés dans un livre spécial. Je me suis renseigné ce matin pour savoir si ces documents avaient été déposés devant le Tribunal, URSS-39, 41, 251, 89, 49 et 353.

LE PRÉSIDENT

Je vous demandais seulement pourquoi vous vous y rapportez. Naturellement, nous n’avons pas tous les livres ici. Ne sont-ils pas dans vos livres ?

Dr THOMA

Le 161 se trouve dans le livre de documents 3, page 34. Il n’y en a pas d’autres cités dans mon livre, à part celui-ci.

LE PRÉSIDENT

Merci.

ACCUSÉ ROSENBERG

Le document PS-161 traite d’un ordre de ramener certaines archives de Lituanie et d’Estonie. Le Ministère Public soviétique en a déduit qu’il y avait eu pillage d’œuvres d’art dans ces pays. Puis-je mentionner que les instructions que j’avais lues du document PS-1015 prescrivaient explicitement le maintien de toutes ces œuvres dans le pays. C’est ce qui s’est passé. Je me permets de mentionner la date de ce document : 23 août 1844, au moment où les opérations militaires ont atteint ces territoires et exigé la mise à l’abri des archives et de ces biens culturels. Tout d’abord ces archives devaient être abritées dans des domaines estoniens, donc rester à l’intérieur du pays malgré les combats. Pour autant que je sache, ultérieurement, quelques-unes de ces archives furent aussi amenées en Allemagne et conservées dans un château de Bavière, à Hochstadt.

Le document PS-076 avait été cité par le Ministère Public comme preuve du pillage des bibliothèques de Minsk. Il s’agit là du rapport d’un chargé de mission du chef de l’administration militaire à l’arrière des armées et qui fut communiqué au ministère de l’Est. De ce rapport, il ressort qu’en fait un certain nombre de dommages furent infligés à des bibliothèques à la suite de leur occupation par la troupe parce que la ville de Minsk avait été détruite et qu’il était difficile de loger les unités. Mais, au paragraphe 1 et encore à d’autres paragraphes, il est souligné qu’on allait poser des panneaux indiquant que tout ce qui se trouvait là était réquisitionné, qu’on n’avait pas le droit d’y toucher et que toute mainmise ultérieure serait considérée comme pillage.

Pour ce qui est du paragraphe 2, je dois mentionner qu’on a constaté que la partie la plus précieuse de cette bibliothèque de l’Académie des sciences provenait de la bibliothèque du prince Georg Radziwill, qui avait été transférée par les autorités soviétiques des territoires occupés de Pologne, à Minsk et incluse dans cette bibliothèque de l’Académie des sciences, longtemps avant qu’un autre état ou un service allemand n’y travaillât.

Il y a toute une série de documents, PS-035 et certains autres, que le Tribunal a déjà vus et qui traitent du transfert des richesses culturelles hors d’Ukraine. La date de ces documents, 1943, montre également que ces richesses culturelles restèrent dans le pays, conformément aux instructions, jusqu’à cette date et que ce n’est que lorsque les combats le rendirent nécessaire qu’elles furent ramenées.

Le document PS-035, page 3, paragraphe 5, dit textuellement :

« La division d’infanterie intéressée attache une grande importance à la poursuite de l’évacuation des installations de prix, étant donné que cette zone de combat ne peut en aucun cas être suffisamment protégée par l’Armée. Il faut également compter avec l’entrée prochaine en activité de l’artillerie ».

Dr THOMA

Je voudrais présenter ce document au Tribunal sous le numéro RO-37. Il n’a pas encore été déposé.

ACCUSÉ ROSENBERG

Il est dit plus loin : « Les installations, les moyens de transport, etc., doivent, dans la mesure du possible, être fournis par la 10e division d’infanterie ».

Dr THOMA

Puis-je avoir le document ? Je désirerais le présenter au Tribunal.

ACCUSÉ ROSENBERG

L’évacuation se produisit donc sous les tirs de l’artillerie et ce n’est que plus tard que ces biens furent transférés en Allemagne.

Puis-je maintenant traiter des documents étendus présentés par le Ministère Public soviétique et issus des commissions extraordinaires d’État pour la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie ? Je n’examinerai que quelques détails concrets.

A la page 1 du document URSS-39, il est dit textuellement :

« Dès le début de leur occupation de la République Socialiste Soviétique estonienne, les Allemands et leurs complices ont enlevé au peuple estonien son indépendance nationale, essayé d’établir un ordre nouveau de détruire sa culture, ses œuvres d’art et sa science, exterminé la population civile ou bien l’ont déportée en Allemagne pour le travail forcé. Ils pillèrent et brûlèrent des fermes, des villages, des villes entières ».

Je remarquerai, premièrement, que l’indépendance de vingt années qui suivit l’attaque soviétique de 1919 fut abolie par l’entrée dans ces territoires de l’Armée rouge en 1940, point de vue qui...

GÉNÉRAL RUDENKO

Monsieur le Président, je pense que le document dont traite présentement l’accusé Rosenberg doit être pour lui évidemment une occasion de répondre aux diverses accusations concrètes qui ont été portées contre lui au cours de son activité criminelle pendant la période où il était ministre des Affaires de l’Est. Je pense que ce qu’il a commencé à dire n’est que pure propagande fasciste et n’a aucun rapport avec ce qui nous occupe présentement.

Dr THOMA

Messieurs, si l’accusé Rosenberg, à côté de ce qu’il veut dire du document, des citations de ce document, fait quelques remarques en guise d’introduction, je prierai néanmoins qu’on ne l’interrompe pas immédiatement pour cela. Certains faits objectifs seront cités.

ACCUSÉ ROSENBERG

Sur le paragraphe 2, je remarquerai…

LE PRÉSIDENT

le document dont il parle, l’a-t-il rédigé lui-même ou a-t-il été mêlé à cette affaire ? je n’ai pas le document sous les yeux.

Dr THOMA

Ce document a été soumis par le Ministère Public soviétique et accuse Rosenberg d’avoir provoqué des destructions, des détournements dans ces pays. Il est raisonnable que Rosenberg puisse se prononcer à ce sujet.

LE PRÉSIDENT

Dans cette prise de position, ne peut il pas indiquer si ce qu’il fait est en relation avec ce document ou la matière de ce document ? Votre expression « se prononcer » est très large et veut tout dire. Mais si vous lui demandez ce qu’il a fait en relation avec le contenu de ce document, c’est différent, c’est plus concret, plus défini.

Dr THOMA

Qu’avez-vous fait dans ces régions, contrairement aux reproches du Ministère Public soviétique ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Contre l’affirmation d’avoir détruit la culture, l’art et les sciences dans le pays estonien, je dois faire remarquer qu’une des premières ordonnances du ministère de l’Est avait pour objet d’installer dans chacun de ces pays des administrations propres et de faire de l’administration allemande une administration de surveillance par principe. Il y avait évidemment des restrictions imposées par la guerre dans le domaine de l’économie de guerre et de l’armement, dans les questions de sécurité policière et pour ce qui était de l’attitude politique générale. Ces trois pays jouissaient d’une complète autonomie culturelle. Leurs théâtres furent ouverts et les manifestations d’art ne cessèrent d’avoir lieu pendant ces années. L’université de Dorpat fonctionnait, avec ses nombreuses facultés, de même que quelques facultés à Riga. Le pouvoir judiciaire dans ces pays dépendait d’une administration propre au pays — des directoires nationaux, comme ils s’appelaient — avec tous les ressorts nécessaires. Les écoles n’ont jamais été touchées et, par deux fois, j’ai visité personnellement ces territoires et puis dire que les commissaires faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour se conformer le plus souvent possible aux désirs de l’administration locale qui, souvent, se répandait en critiques vis-à-vis de l’administration allemande bien que, pour parler franchement, nous ne puissions en pleine guerre reconnaître à ces administrations une pleine souveraineté.

A la page 2 de ce document, on explique sous la rubrique « Châtiments corporels pour les employés » que les envahisseurs auraient prescrit des châtiments corporels contre les travailleurs estoniens, dans une ordonnance sur l’administration des chemins de fer, du 20 février 1942, pour négligence dans le travail ou ébriété. Cette ordonnance du directeur des chemins de fer est conforme aux faits. Mais lorsqu’elle fut publiée elle provoqua naturellement l’indignation dans l’administration civile allemande. Le Commissaire du Reich Lohse l’annula sur-le-champ et nous avons demandé au ministre des Transports du Reich de bien vouloir muter ce fonctionnaire impossible. Ce fut fait immédiatement : il fut rappelé et révoqué, et cette décision devait être publiée dans la presse. Mais je ne sais pas si, en fait, cette insertion eut lieu.

A la page 5 de ce document, paragraphe 2, il est dit que les Allemands auraient détruit des monuments historiques, qu’ils auraient fouillé l’université de Tartu, c’est-à-dire Dorpat, dont le passé glorieux remontait à plus de 300 ans et qui était l’un des plus anciens centres d’enseignement supérieur. Puis-je dire que ces bâtiments datant du XVIIe et des siècles suivants ont été construits par des Allemands exclusivement et que les troupes allemandes n’auraient certainement pas trouvé de l’intérêt à la destruction arbitraire de bâtiments de leur passé. En second lieu, cette université de Dorpat, vieille de 300 ans, a toujours été allemande et a mis à la disposition de l’Allemagne et de la Russie des savants de réputation européenne.

LE PRÉSIDENT

Tout cela est absolument hors du sujet. La question est de savoir si réellement elle a été détruite.

ACCUSÉ ROSENBERG

En 1942 j’étais à Dorpat. Une grande partie de la ville avait été détruite du fait des combats, mais l’université était encore debout. A ce propos, j’eus l’occasion d’apprendre que l’État-Major spécial Rosenberg pouvait récupérer en Ukraine 10.000 à 12.000 volumes appartenant à Dorpat, et les restituer à l’université propriétaire. Je considère hors de question que cette vieille université allemande ait pu être détruite arbitrairement par les troupes allemandes et je ne puis imaginer que s’il y a eu destruction ce soit autrement qu’à la suite de combats.

En ce qui concerne les autres détails contenus dans le document, je ne puis prendre position. Il s’agit toujours de fusillés par la Police et de faits se trouvant en rapport avec les combats. Je ne suis pas capable d’en parler, car cela se rapporte à l’époque de la retraite.

Le document URSS-41 est un rapport de la Commission extraordinaire d’État concernant les affaires de Lettonie. Je voudrais rectifier un fait : le Quartier Général du ministre des Affaires étrangères n’était pas à Riga, mais à Berlin.

Au paragraphe 4, il est dit textuellement : « Les Allemands saisirent la terre des paysans lettons pour leurs barons et propriétaires terriens et exterminèrent sans aucune pitié la population civile : hommes, femmes, enfants ».

J’aimerais souligner à ce sujet que pas une ferme ne fut remise à d’anciens barons allemands par l’administration civile pendant cette période. Bien plus, l’administration allemande du pays publia un décret qui, à mon avis, est un document législatif d’inspiration progressiste unique car ce pays, qui avait appartenu aux Allemands pendant 700 ans et qui avait été arraché à ces derniers presque sans compensation par les jeunes républiques d’Estonie et de Lettonie, aurait certainement pu être facilement restitué aux Allemands. Mais, en mars 1942 ou 1943 — je ne sais plus — je signais une loi : la loi de Restitution, qui garantissait légalement aux paysans estoniens et lettons les biens allemands qui leur avaient été alors cédés sous le sceau de chartes solennelles. Après occupation par l’Union Soviétique, il fut procédé à une collectivisation des biens juifs des fermiers et ce qui a rapport à la question, c’est que cette collectivisation fut abolie et que les anciens propriétaires de 1919 rentrèrent en possession de leurs biens.

J’aimerais mentionner ce qui suit contre l’affirmation suivante : Page 2, il est dit : « Pendant plus de trois années, les Allemands s’assignèrent pour but de détruire les usines, les bâtiments publics, les bibliothèques, les musées et les maisons d’habitation des villes de Lettonie ». Je me suis personnellement rendu dans ces musées, j’ai visité une grande exposition d’art letton, je suis allé au « Théâtre d’État letton » où toutes les représentations se faisaient en langue lettone avec la seule participation de quelques chefs d’orchestre ou chanteurs allemands de passage.

Les usines ne furent pas détruites pendant ces trois années. Au contraire, leur production augmenta par l’apport de nombreuses machines allemandes. C’était évidemment la cause de protestations de la part des propriétaires autochtones, incertains de leur propre participation ; mais, en aucun cas, il n’y eut destruction ; au contraire, surcroît de production.

Et, finalement, pour ce qui est des archives et des bibliothèques, j’ai déjà expliqué ce que j’avais à dire, à propos du document PS-035.

En ce qui concerne l’extermination de 170.000 civils, je ne peux prendre position, je ne sais ce qui s’est passé dans les camps de la Police, par mesure de sécurité. J’aimerais néanmoins souligner que, d’après les statistiques officielles de l’administration locale, on a constaté que 40.000 Estoniens en Estonie et 140.000 Lettons en Lettonie avaient été déportés à l’intérieur de l’URSS après l’entrée de l’Armée soviétique dans ces territoires, que plus tard un grand nombre d’entre eux se déclarèrent volontaires pour se battre contre l’Armée soviétique, que, lors de la retraite, des centaines de milliers d’Estoniens et de Lettons demandèrent à être transférés dans le Reich et, à la vérité, nombre d’entre eux y arrivèrent.

La population totale de la Lettonie se montait à 2.000.000 d’âmes. Que les autorités allemandes aient fusillé 170.000 Lettons me paraît impossible. Pour ce qui est des autres destructions advenues pendant les combats, je ne suis pas habilité pour prendre position.

Le troisième document, URSS-7, traite du rapport de la Commission extraordinaire pour la Lituanie. A la page 1, paragraphe 2, il est dit que le ministre du Reich Rosenberg aurait essayé de germaniser le peuple lituanien, d’anéantir sa culture nationale. La Lituanie avait été proclamée partie intégrante de la province allemande de l’Est. La question paysanne fut traitée en Lituanie de la même façon qu’en Estonie et en Lettonie, avec cette différence qu’en Lituanie il existait un plus grand nombre de petites fermes allemandes qui, à la fin de 1939, étaient revenues dans le Reich et qui, après notre entrée en Lituanie, furent réintégrées dans certaines zones ; la concentration de leurs exploitations agricoles étant la plus forte possible. Cela correspond aux faits.

Je ne puis donner mon accord pour le reste ; de même, parler d’anéantissement de la culture nationale me paraît ne pas correspondre à la réalité. Je sais au contraire que le personnel de mes services travaillait avec beaucoup d’empressement avec certaines personnes faisant des recherches sur le folklore lituanien et que plusieurs opuscules furent écrits sur le folklore unique de Lituanie et de Lettonie. Je ne puis me figurer que des destructions volontaires aient eu lieu. Je ne me souviens que d’un fait, c’est que des fonctionnaires de l’administration de Kaunas vinrent me trouver lors de la retraite pour me dire qu’ils avaient encore travaillé dans cette ville cinq jours après qu’elle eût été prise sous le feu de l’artillerie soviétique, ce qui entraîna la destruction de nombreux bâtiments. Mais, par moi-même, je ne peux rien dire de ces destructions, d’expérience personnelle.

Je passe maintenant au document URSS-51. Dans la note du Commissaire du peuple aux Affaires étrangères, en date du 6 janvier 1942, on parle également dans la préface de destruction de biens culturels en Lituanie, en Lettonie et en Estonie. Je renvoie à ce que je viens de dire au sujet du document que je viens de présenter. A la page 2, colonne 1, il est également dit que les Allemands auraient pillé et assassiné les populations paysannes, sans discontinuer. Je renvoie encore là aux déclarations que je viens de faire.

Page 6, en haut et à gauche il est dit que les Allemands, dans leur fureur contre ces trois pays, auraient détruit toutes les installations culturelles, tous les monuments, les écoles et la littérature. Ce n’est pas conforme aux faits, comme je viens de le dire.

La note du Commissaire du peuple aux Affaires étrangères du 27 avril 1942, qui plusieurs fois a été lue ici en détail, contient page 1, colonne 1, la même affirmation, à savoir que dans ce cas encore il s’agissait de pillage de biens soviétiques. Se rapporter encore à mes déclarations précédentes.

Page 7, il est dit que les Allemands auraient eu pour but et réalisé en pratique le pillage de la terre qui avait été remise pour toujours et sans contrepartie aux paysans des kholkozes. Je ne parlerai pas de cette question particulière. Au sujet de la loi sur le nouvel ordre agraire et la façon dont elle avait été promulguée pour asseoir la propriété paysanne en Ruthénie blanche et en Ukraine, un technicien, le secrétaire d’État Riecke, qui a été admis comme témoin par le Tribunal, fera les déclarations appropriées.

Puisque le Ministère Public soviétique a retiré le reproche suivant lequel j’aurais été espion tsariste, je n’ai pas besoin d’aborder la question. Des différentes citations qui sont produites ici, je ne peux naturellement les examiner l’une après l’autre, mais dans un cas je puis donner des éclaircissements. Il s’agit de la page 9, première colonne, en haut, où le Commissaire du peuple parle des douze commandements du comportement allemand à l’Est. Suit une citation dont on pourrait penser qu’elle est tirée du contexte d’une ordonnance allemande. Ces douze commandements ont été présentés par le Ministère Public soviétique sous le numéro URSS-89. On a établi qu’il s’agissait là d’une ordonnance du secrétaire d’État Backe, du début juin 1941, ordonnance dont je n’ai eu connaissance qu’ici même. Cette citation apparemment cohérente du commissaire à l’extérieur se révèle un assemblage de fragments de phrases réparties sur une page et demie de ce document. De plus, ces fragments ne sont pas cités dans leur ordre normal, celui du document réel. J’aimerais mentionner quelques changements dans les termes. Au sixième commandement il est dit :

« Vous devez de ce fait » — c’est au chef à l’agriculture que cela s’adresse — « vous devez de ce fait appliquer avec dignité les méthodes les plus dures et les plus implacables nécessaires par des raisons d’État. Toute faiblesse de caractère amènera le rappel immédiat de l’intéressé. Celui -qui aura été rappelé pour ces raisons ne pourra plus occuper de poste influent dans le Reich ».

Et, dans la citation de cette note officielle, il est dit textuellement : « C’est pour cela que vous devez employer avec dignité les méthodes les plus cruelles et les plus implacables, dictées par les intérêts allemands. Autrement, vous ne pourriez plus être employé à l’intérieur à des postes importants ». Au lieu du mot « dures » on a employé le mot « cruelles », au lieu de « nécessité par des raisons d’État », on dit « intérêts allemands » et au lieu de « faiblesse de caractère » il est déclaré sans préciser que « toute personne qui n’appliquera pas les méthodes les plus cruelles, ne pourra pas se voir attribuer de postes importants ».

Je ne voudrais nullement m’identifier à ces douze commandements mais je voudrais indiquer que, page 3, paragraphe 7, il est déclaré :

« Mais soyez juste et comportez-vous convenablement, donnez toujours l’exemple » et au paragraphe 9 : « N’ayez pas la hantise du communisme. La jeunesse russe depuis vingt ans a reçu une éducation communiste. Elle ne connaît aucune autre éducation. Il serait, de ce fait, absurde de chercher à châtier le passé ».

Je pense que là même où M. Backe s’est exprimé de façon plus dure, il ne s’agit aucunement de directives en vue d’une extermination.

Je passe aux accusations du Gouvernement polonais. Elles ne me touchent que sur un seul point. Page 20, au paragraphe 5, il est déclaré qu’il y aurait eu pillage d’œuvres d’art et de collections de toutes sortes et transfert de ces dernières au service de Rosenberg, à Berlin, où elles auraient été centralisées. Tout ceci est faux, comme il ressort du rapport du secrétaire d’État Mühlmann qui a plusieurs fois été lu ici. C’est un tout autre service qui s’est occupé de la gérance de ces biens. En second lieu, j’ai déjà lu aujourd’hui une ordonnance du Dr Lammers, en date du 5 juillet 1942, si je ne me trompe pas, où le Gouvernement Général est exclu. Je reconnaîtrai toutefois qu’en un cas, tout au début, l’État-Major spécial saisit la collection allemande d’un savant musicien qui fut ramenée dans le Reich dans des buts d’examen scientifique. Ce n’était pas normal, et de la correspondance échangée avec le Gouverneur Général Frank, que je possède ici dans mes dossiers, il ressort qu’il avait été décidé que naturellement après cet examen scientifique, que j’avais d’ailleurs demandé, cette collection serait remise à la disposition du Gouverneur Général. La fausseté de cette accusation ressort également du fait que, selon ce qu’on affirme, l’État-Major spécial Rosenberg aurait comporté également un service « Osten » pour la Pologne. La fausseté de cette allégation provient du fait que les « états-majors spéciaux » qui étaient utilisés à l’Est pour la musique, la sculpture et la préhistoire étaient des Commissions d’experts et qu’à côté d’eux il y avait des « groupes de travail » avec des tâches régionales. Je ne pouvais donc pas avoir de service « Osten » en Pologne et, en outre, on n’a jamais employé dans le service le mot « Pologne » mais seulement celui de « Gouvernement Général ». Je crois pouvoir me contenter de cela.

A côté de tout cela, on a présenté quantité de documents généraux en provenance de Smolensk et d’autres villes relatant de nombreuses destructions, des mesures policières, etc. Je ne puis faire aucune déclaration à ce sujet. Finalement, je voudrais vous citer le document PS-073 qui, il y a quelques jours, a été présenté au témoin Dr Lammers. Il s’agit de la transmission d’une lettre du ministère des Affaires étrangères où il était communiqué que l’on avait dit de façon fausse que les prisonniers de guerre étaient des étrangers, que les prisonniers soviétiques dépendaient du ministre des territoires occupés de l’Est. De l’introduction, il ressort qu’il s’agit exclusivement d’un travail de propagande que voulait assumer le ministre Goebbels, contrairement aux idées du ministère des Affaires étrangères. Celui-ci avait déclaré qu’il était compétent pour toutes questions de prisonniers, mais pas pour s’occuper, au point de vue propagande, des prisonniers soviétiques qui devaient être pris en charge par le ministre de l’Est puisqu’ils n’étaient pas touchés par la Convention de Genève comme on le dit ici. Cette affirmation qu’ils ne dépendaient pas de la Convention de Genève fut la base juridique qui amena le Quartier Général du Führer à mettre sur pied une administration des territoires de l’Est.

Dr THOMA

Témoin, au cours des débats, on vous a, au moins quatre fois, reproché l’affaire des plombages en or à la prison de Minsk. En outre, on a produit un document sur le traitement des Juifs et un autre document qui se rapporte à un incendie volontaire et une action anti-juive également dans les limites du district général de Minsk. Voulez-vous vous prononcer sur la question.

ACCUSÉ ROSENBERG

Peut-être dois-je, sans entrer dans les détails, dire ce qui suit sur les nombreux rapports et dossiers de mes services : au cours de douze années d’activité dans les services du Parti et de trois années passées au ministère de l’Est, nombre de rapports, pièces de dossiers et copies de documents en provenance de toutes sortes de services parvinrent à mon bureau que je connais pour une part ou qui me furent exposées verbalement pour ensuite être consignés en détail dans les dossiers ; mais il y a un grand nombre de choses d’intérêt, à côté de choses d’importance tout à fait minime, dont je ne pouvais, à ces moments, prendre connaissance.

En ce qui concerne le document PS-212, je dois déclarer qu’il s’agit de toute évidence d’un simple dépôt dans mon bureau puisqu’il ne porte ni mention du destinataire, ni signature ni autres indications plus précises. Ce document, je ne l’ai pas reçu en mains propres et je suppose qu’il a probablement été déposé à mes services de la part de quelque organisation de Police. Sur son contenu, malgré la meilleure volonté du monde, je ne puis donc prendre position.

Pour le document PS-1104 qui a trait aux événements terribles de la ville de Slutsk, rapport du mois de novembre 1941, je dois dire que ce rapport me fut présenté. Ce rapport a soulevé l’indignation au ministère de l’Est et comme il ressort ici, mon représentant permanent, le Gauleiter Meyer, envoya une copie de la protestation de cette administration civile où figuraient de nombreuses critiques, à la Police, au chef de la Police de sûreté, Heydrich à cette époque, en le priant d’examiner la question. Je dois remarquer que la Police possédait sa propre juridiction que le ministère de l’Est ne pouvait pas contrôler ; je ne puis dire quelles furent les mesures prises par Heydrich. Cependant, je ne pouvais pas admettre, et cela découle de soi, qu’un ordre de la nature de celui confirmé hier par le témoin ait pu être donné à Himmler ou à Heydrich par le Führer.

Ce rapport, ainsi que les nombreuses informations qui parvinrent au début à mes services : saboteurs et Juifs fusillés, pogroms contre les Juifs par les populations baltiques et de l’Ukraine, je les ai considérés comme des suites de cette guerre. J’avais appris qu’à Kiev un assez grand nombre de Juifs avaient été fusillés mais que la plus grande partie d’entre eux avaient quitté la ville. Tous ces renseignements m’avaient convaincu de la dureté terrible des ordres qui étaient appliqués — surtout ceux d’un rapport provenant de camps de prisonniers — mais je ne pouvais admettre qu’on agît conformément à un ordre d’extermination collective de tous les Juifs. Si, au cours de nos polémiques, il était question « d’extermination », je dois dire que ce terme, surtout, d’après les témoignages qui nous ont été apportés, fait maintenant une impression terrible, mais qu’à cette époque, d’après les idées qu’on se faisait, on ne le considérait pas comme signifiant l’extermination collective de millions de Juifs. Puis-je ajouter que le Premier Ministre britannique lui-même, dans un discours officiel en date du 23 ou 26 septembre aux Communes, avait parlé d’extermination radicale du prussianisme et du national-socialisme. Ces termes me sont par hasard tombés sous les yeux. Je n’en ai pourtant pas déduit qu’il voulait signifier par là qu’il fallait fusiller, un par un, tous les officiers prussiens et tous les nationaux-socialistes.

Document R-135 (USA-189), je dois dire à son sujet qu’il est daté du 18 juin 1943. Le 22 juin, je revenais d’une tournée officielle en Ukraine. Je trouvai à mon retour toute une série de demandes de rendez-vous. Une importante correspondance et surtout l’ordonnance du Führer de la mi-juin 1943 qui m’avait déjà été signifiée oralement et par laquelle le Führer m’informait que je devais me limiter à l’essentiel de la juridiction et ne pas trop entrer dans les détails de l’administration des territoires de l’Est. J’étais de mauvaise humeur au retour de ce voyage et n’ai pas lu le document. Et je ne puis supposer qu’on ne m’en ait pas parlé à mon service. Connaissant la conscience de mes services, je ne puis supposer qu’une chose : au cours de l’entretien qui porta sur de nombreux documents, on me rendit compte qu’une grave, une très grave contestation avait à nouveau surgi entre l’administration civile et la Police — comme il en arrivait tant — et j’ai dû répondre :

« Communiquez-le, je vous prie, au Gauleiter Meyer », ou : « Remettez-le à l’officier de liaison de la Police pour examen ». Sans cela, les terribles détails du document me seraient certainement restés en mémoire. Je ne puis dire rien de plus que ce que j’ai dit à l’instruction quand la question me fut posée.

Dr THOMA

Je remets au Tribunal, sous la référence RO-13, un mémoire de Koch à Rosenberg, une protestation contre les critiques que lui avait adressées Rosenberg et la justification de sa politique en Ukraine, en date du 16 mars 1943, RO-13 et une lettre de Rosenberg au ministre du Reich Lammers, une demande de mise en congé au Führer en date du 12 octobre 1944. Plaise au Tribunal. Le document RO-13, mémorandum de Koch à...

LE PRÉSIDENT

Quel numéro ?

Dr THOMA

C’est le RO-13 ou PS-192, livre de documents n° 2, page 14. Je voudrais le présenter moi-même au Tribunal et faire d’abord quelques remarques.

LE PRÉSIDENT

Docteur Thoma, c’est un très long document et vous n’avez certainement pas besoin de le lire en entier.

Dr THOMA

Je ne lirai pas tout, Monsieur le Président. Malheureusement, des fonctionnaires du ministère de l’Est, je ne pourrai faire témoigner que le secrétaire d’État Riecke. Mais, de la déposition de ce témoin, le Tribunal constatera déjà que les meilleurs des fonctionnaires allemands furent réservés au ministère de l’Est et que, consciencieusement, on s’occupait de chaque protestation. A côté de ce que nous avons entendu aujourd’hui, bien des crimes commis n’ont pas été portés à la connaissance du Tribunal, mais je crois que les crimes les plus atroces commis à l’Est pendant ces quatre ou cinq années ont bien été exposés ici dans tous leurs détails. La question est maintenant de savoir comment a réagi le Gauleiter Koch.

LE PRÉSIDENT

Docteur Thoma, le Tribunal désire simplement que vous ne lisiez pas tout le document long de plusieurs pages. Mais vous pouvez continuer et en lire les passages essentiels.

Dr THOMA

Je voudrais donc démontrer l’affirmation selon laquelle chaque protestation arrivée au ministère de l’Est recevait une suite. Le Gauleiter Koch écrit :

« Divers décrets récents du ministre du Reich pour les territoires occupés de l’Est dans lesquels mon travail est critiqué de façon exceptionnellement sévère et dans des termes offensants et desquels également ont résulté des confusions aussi bien sur ma ligne de conduite politique que sur mes pouvoirs juridiques, m’ont incité à vous présenter sous forme de mémorandum, Monsieur le ministre du Reich, le rapport suivant. »

Suivent des remarques dont il ressort que le ministre de l’Est a donné suite aux moindres protestations. Il s’en plaint.

« C’est ainsi que, par exemple, le ministère me communiqua en date du 12 janvier 1943 qu’une travailleuse de l’Est, Anna Prichno, de Smygalovska, s’était plainte de ce que ses parents restés en Ukraine ne pouvaient payer l’impôt. On me proposa non seulement de supprimer ou de réduire de moitié ces impôts, mais de rendre compte de mon intervention. »

Page 13 :

« Dernièrement, on m’a communiqué un nombre important de plaintes individuelles de travailleurs de l’Est employés dans le Reich et on a exigé de moi un compte rendu sur chacun de ces cas, généralement- dans un délai si court qu’il m’était impossible de satisfaire à cette demande. »

Pages 15 et 16 :

« C’est pourquoi » — écrit le Gauleiter Koch — « j’ai trouvé assez étrange que le décret 1/41 du 22 novembre 1941 dépeigne le peuple ukrainien comme fortement pénétré de sang allemand ; ce qui expliquerait ses réalisations remarquables dans le domaine de la culture et des sciences. Mais cependant lorsque, de surcroît, il est déclaré dans un décret secret de juillet 1942, dont je parlerai plus en détail à la fin de ce paragraphe, qu’il existe de multiples points de contact entre les Allemands et les Ukrainiens, la surprise fait place à une certaine stupéfaction. Ce projet de décret ordonne une attitude non seulement correcte mais amicale à l’égard des Ukrainiens.

« Dans ce qui suit, je voudrais encore donner quelques exemples du manque de réserve des Ukrainiens. Par exemple, par décret du 18 juin 1942, on m’informe que vous prélèveriez pour 2.300.000 Mark de manuels scolaires ukrainiens sur mon budget et vous n’avez même pas pris contact au préalable avec moi. »

LE PRÉSIDENT

Trouvez-vous, nécessaire de lire tout cela ? Je ne sais plus très bien où vous en êtes, car j’ai continué à lire.

Dr THOMA

Monsieur le Président, me permettrez-vous de dire que j’ai déjà fait un tri très strict dans ce mémorandum qui a le volume d’un gros fascicule. Mais je me limiterai encore davantage. Cependant, je soulignerai que chaque page de ce mémorandum contient des protestations, à propos de la conscience avec laquelle Rosenberg donnait suite à chaque plainte. Mais je me résumerai très brièvement.

« Il n’est pas nécessaire que votre ministère ne cesse de souligner, en accumulant les ordonnances et les remontrances téléphoniques, d’avoir à s’abstenir de toutes contraintes dans le recrutement des travailleurs. »

Et encore une très brève remarque :

« Si j’édicte plus d’ordonnances contre les peines corporelles qu’il n’en a vraiment été question, je me rends ridicule. Ceci s’est passé quelquefois et chaque cas a été puni comme il se doit. »

Maintenant, quelque chose de très important : en effet le Gauleiter Koch menace de faire des représentations auprès du Führer et dit : « Personne n’a encore jamais exigé de moi, en ma qualité d’ancien Gauleiter, que je lui produise les articles que j’écris. A part le Führer, personne ne peut en effet me dégager de la responsabilité politique d’un article portant ma signature. Pour terminer, je voudrais ajouter à ces déclarations sur ma compétence, quelques mots sur les relations des Commissaires du Reich avec le Führer. En tant qu’ancien Gauleiter, je suis habitué à communiquer à mon Führer mes soucis et mes désirs et ce droit, exercé en ma qualité d’Oberpräsident de ministère, ne m’a jamais été contesté même par mon ministre supérieur.

« Dans l’ordonnance 1 6 b 4702/42, on m’ordonne de cesser de faire allusion à la volonté du Führer dans les rapports que je vous communique, du fait qu’il ne dépendrait que de vous de pouvoir vous y référer. Je dois souligner qu’en ma qualité d’ancien Gauleiter, le Führer m’a à plusieurs reprises donné des directives politiques.

« Si l’on conteste aux commissaires du Reich la possibilité d’en référer au Führer, il reste vraiment peu de choses qui puissent constituer une justification du poste de commissaire du Reich. »

Il dit encore page 50 :

« Dans ces conditions, je dois souligner expressément que je ne pourrai pas répondre du succès du recrutement des travailleurs et des semailles de printemps. »

Rosenberg lui avait recommandé de poursuivre le recrutement. Puis, il dit pour finir :

« Au cours de ces trois dernières semaines, vous avez si fréquemment porté atteinte à ma position qu’en tout cas seul le Führer pourrait encore la rétablir. »

A la suite de cela eut lieu une entrevue à la Chancellerie, en présence de Hitler lui-même, entre Bormann, Koch et Rosenberg. Le résultat en fut que Bormann et, à plus proprement parler Koch, se virent justifiés et qu’on demanda à l’accusé Rosenberg de se limiter à l’essentiel. A la suite de cela, l’accusé présentait sa demande de démission et je vais prier l’accusé de la motiver. Elle se trouve dans le livre de document 2, page 27...

ACCUSÉ ROSENBERG

Je soulignerai que...

LE PRÉSIDENT

Docteur Thoma, nous allons suspendre maintenant l’audience pour dix minutes.

(L’audience est suspendue.)
Dr THOMA

Témoin, il y a quelques jours on a cité un document dont il ressortirait que le secteur forestier de Zuman devait devenir chasse personnelle du Commissaire du Reich et que c’était la raison pour laquelle des centaines d’hommes furent exécutés parce que leur transfert aurait demandé trop de temps.

Voulez-vous vous expliquer à ce sujet ?

ACCUSÉ ROSENBERG

J’ai reçu, avec le temps, de nombreuses informations sur les actes de violence à l’Est. Après enquête, il s’avérait très souvent que ces informations ne correspondaient pas aux faits. Dans ce cas particulier, l’information me paraissait si vraisemblable que j’en faisais une occasion d’informer directement le Führer du conflit qui m’opposait au Gauleiter Koch.

J’avais, en particulier, à côté de rapports sur la question des écoles en Ukraine, de l’établissement d’écoles techniques et aussi au sujet de déclarations personnelles de Koch, dont j’avais à me plaindre également, communiqué ce rapport. Lors de la conférence chez le Führer, le commissaire Koch présenta un rapport de l’administration des Eaux et Forêts de l’Ukraine. Il en ressortait que ces régions forestières devaient être exploitées pour la fabrication soit de traverses de chemins de fer, soit de matériel également nécessaire mais que dans ces forêts s’étaient formées des bandes de partisans. Un tel travail pouvait donc être extrêmement dangereux dans ces circonstances troubles. Il s’avéra que Koch ne voulait pas procéder à un nettoyage de ces territoires pour en faire une chasse mais pour les raisons que je viens d’indiquer. Au cours de l’opération, un grand nombre de partisans furent appréhendés et fusillés. Le reste de la population de cette forêt fut déplacé et, comme Koch l’ajouta à cette déclaration des Eaux et Forêts, un certain nombre de ces personnes déplacées avaient exprimé au Führer leur gratitude d’avoir reçu des terres meilleures que celles qu’elles avaient quittées.

Devant ces déclarations de Koch, le Führer haussa les épaules et dit : « Il est difficile de se prononcer dans ce cas. Pour ce qui est du rapport du service des Eaux et Forêts d’Ukraine, les choses en resteront là. Quant aux autres décisions regardant la politique à mener en Ukraine vous les recevrez ». En juillet, cela fut réglé par un décret qui se trouvait dans mes dossiers mais qui, malheureusement, n’a pas pu être trouvé. Le témoin Lammers en a parlé. En substance, il disait que le Commissaire du Reich ne devait pas faire d’obstruction et que le ministre pour les territoires de l’Est devait se borner à présenter au Commissaire du Reich ses décrets pour avis et qu’en cas de contestations, il fallait demander une décision du Führer.

Après ce décret du Führer, je me suis efforcé, une fois de plus, de représenter des idées qui me paraissaient justes. Mais je ne peux évidemment pas contester que parfois, à la suite d’une pression du Quartier Général du Führer par l’intermédiaire de Bormann, j’ai plus ou moins faibli, et sur la claire allusion que je m’intéresserais davantage aux peuples de l’Est qu’au bien-être de la nation allemande, j’ai naturellement dû faire un certain nombre de déclarations rassurantes. Mais je continuais à concevoir mes ordonnances et à retransmettre les ordres comme à l’accoutumée. En tout cas, comme je peux l’établir, après coup, après réflexion, je me suis adressé à huit reprises au Führer pour cette affaire ; je lui ai fait parvenir des demandes écrites également et mes décrets étaient rédigés dans ce sens.

Lorsque, en 1944, le Reichsführer SS se mit à s’occuper non seulement de la Police mais encore des questions de politique à l’Est et après que moi-même, à partir de novembre 1943, n’ai plus eu la possibilité d’assister aux conférences du Quartier Général du Führer, j’ai en fin de compte fait une dernière tentative pour amener le Führer à s’engager dans une politique généreuse à l’Est. Je le priai conjointement, en cas de refus, de bien vouloir se passer de mes services. Je le fis sans ambiguïté, d’abord dans une lettre au Dr Lammers, le 12 octobre 1944, dans laquelle je disais au début :

« En présence de l’évolution actuelle du problème de l’Est, je vous prie de vouloir personnellement soumettre au Führer la lettre ci-jointe. J’estime la façon dont sont traitées actuellement les questions de politique allemande à l’Est comme des plus malheureuses. De plus, je ne participe pas aux délibérations et pourtant on me rend responsable de ce qui arrive. Je vous prie donc de soumettre, le plus tôt possible, ma lettre au Führer pour qu’il prenne une décision. »

Le Dr Lammers a alors immédiatement transmis la lettre au secrétaire du Führer, Bormann. Dans la lettre adressée directement au Führer, il est dit à la page 2 ; « Afin de suivre et de contrôler ce développement, j’ai créé au ministère de l’Est des directions pour tous les peuples de l’Est. Ces directions, ayant maintes fois fait leurs preuves, peuvent être considérées comme bien adaptées au but recherché et elles avaient un bon personnel. Elles comprennent également des délégués des diverses régions et races intéressées et, si cela apparaît de l’intérêt de la politique allemande, elles peuvent être déclarées Comité national extraordinaire. »

Ces directions centrales mentionnées étaient chargées de collecter, par l’intermédiaire des délégués nationaux respectifs, les plaintes de leurs nationaux dans le Reich. Elles les présentaient au ministère de l’Est et ces plaintes étaient alors étudiées avec les services compétents du front du Travail, avec la Police, avec le délégué général à la main-d’œuvre.

De la page 5, il est déclaré : « J’ai informé le ministre du Reich et le chef de la Chancellerie du Reich de ce que le ministre de l’Est avait accompli en matière politique et cela dans une lettre du 28 mai 1944. Je vous demande, mon Führer, de vous faire exposer son contenu ». C’est une allusion à un commentaire ultérieur.

A la page 6, il est dit : « Je vous demande, mon Führer, de me dire si vous désirez toujours ma collaboration en ces domaines. Comme il ne m’était pas possible de vous rendre compte oralement des problèmes de l’Est qui vous étaient présentés et que vous discutiez par ailleurs, je me vois dans l’obligation, vu cette situation, de supposer que vous ne considérez peut-être plus ma collaboration comme nécessaire. De plus, des rumeurs s’élèvent, provenant de sources qui me sont inconnues sur la dissolution du ministère de l’Est. En fait, ces rumeurs sont utilisées dans la correspondance officielle aux autorités suprêmes du Reich comme un motif à diverses demandes. Dans de telles conditions, un travail efficace n’est pas possible et je vous demande de me donner des directives sur la manière dont je dois agir, étant donné l’évolution de la situation. »

Au milieu du paragraphe suivant, je fais allusion à des idées que j’énonçai la première fois dans mon discours du 20 juin et dans la protestation que je fis au cours d’une réunion le 16 juin. Il y est dit textuellement :

« Ce plan stipulait qu’avant de mobiliser toutes les forces nationales des peuples de l’Est on devait leur promettre une certaine autonomie et la possibilité d’un développement culturel. Cela, dans le but de les dresser contre l’ennemi bolchevique. Ce plan — au commencement j’avais osé supposer que vous l’approuveriez — ne fut pas mis en application, car ces peuples furent politiquement traités de la manière contraire. C’est uniquement et seulement grâce à l’ordre agraire de 1942, approuvé par vous, qu’on a pu maintenir leur volonté de travail jusqu’à la fin, encouragés qu’ils étaient par l’espoir d’acquérir des biens. »

Est jointe à cette lettre adressée au Führer, une suggestion que je présentais pour la dernière fois en vue d’ajuster la politique de l’Est. Au paragraphe 2 de la page 2, il est dit : « Les chefs des services chargés des peuples de l’Est auprès du ministère de l’Est seront groupés au nom du Gouvernement du Reich en un Comité national à un moment déterminé par le Führer. Par Comité national il faut comprendre que ces chefs deviendront les porte-parole de leur peuple, agréés par le Gouvernement du Reich. »

Et au milieu de la page 2, il est dit : « Pour ce qui est de la conduite des peuples de l’Est... »

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal est-il intéressé par tous ces détails ? L’essentiel en a été donné par le témoin, n’est-ce pas ? Il a résumé toute la lettre avant de commencer à la lire. Il n’y a eu jusqu’à présent rien de nouveau.

Dr THOMA

Monsieur le Président, l’accusé voulait résumer brièvement encore une fois quelles étaient ses idées sur l’Ukraine, à savoir, autonomie, libre développement culturel ; c’était le fond de sa discussion avec Koch, car Koch insistait fortement sur l’idée d’exploitation. C’est pourquoi l’accusé voulait dire une fois de plus quels étaient son plan et ses intentions vis-à-vis de l’Union Soviétique.

Mais nous pouvons abandonner maintenant ce problème. Cependant, avant de passer à la question de sa volonté d’un travail constructif en Ukraine, j’aimerais que l’accusé fasse une déclaration sur le traitement des prisonniers de guerre, document 081.

LE PRÉSIDENT

Est-ce quelque part dans vos livres ? Est-ce PS-081 ?

Dr THOMA

Il a été présenté sous un numéro URSS. (Le document est soumis a l’accusé.) Avez-vous trouvé, accusé ?

ACCUSÉ ROSENBERG

C’est le document URSS-353. Les plaintes concernant les prisonniers de guerre provenaient de divers côtés. Tout au début, le ministère de l’Est s’était déjà occupé de ces questions et, plus tard, particulièrement au cours de l’hiver 1941-1942, des plaintes furent formulées par des officiers et des soldats en déplacement, qui me furent rapportées par mon département politique. Nous avons transmis ces plaintes aux services militaires intéressés en leur demandant de les prendre en considération pour des raisons facilement compréhensibles.

De telles plaintes étaient reçues fréquemment et mes fonctionnaires, à une certaine époque, me déclarèrent qu’ils avaient rencontré une grande compréhension pour leurs souhaits, particulièrement que les prisonniers des énormes camps de prisonniers de guerre soviétiques soient triés par nationalités et regroupés dans des camps plus petits. Avec ce regroupement par nationalités, on pourrait plus facilement assurer un traitement humain et de bonne politique. Pour ce qui est des nombreuses plaintes mentionnant la mort de milliers de prisonniers de guerre soviétiques, on me rapporta plus d’une fois qu’au cours des batailles d’encerclement, des unités de l’Armée rouge s’étaient défendues d’une manière si tenace qu’elles ne se rendaient pas, alors qu’elles étaient si affamées et si épuisées qu’au moment de leur capture par les Allemands on constata de nombreux cas de cannibalisme, découlant du fait que ces soldats ne voulaient pas se rendre.

La troisième plainte que je reçus concernait les commissaires politiques fusillés et cette plainte fut également transmise par nous. Je ne savais pas qu’un ordre existât à ce sujet.

Nous conclûmes par d’autres rapports qu’il devait y avoir là un cas de représailles policières ou politiques car nous avions appris que nombre de prisonniers allemands étaient souvent retrouvés morts ou mutilés.

Plus tard, on m’informa que de tels agissements étaient interdits et nous en conclûmes que les commissaires politiques appartenaient aussi à l’Armée rouge.

Voici le document PS-081. Le Ministère Public a déclaré que ce serait une lettre du ministre pour les territoires de l’Est au chef de l’OKW. On a, d’autre part, trouvé ce document dans mes archives. Mais ce n’est pas une lettre que j’ai adressée à Keitel, chef de l’OKW. Elle a été visiblement déposée à mon bureau par l’expéditeur. Dans le coin supérieur gauche de la page 1, on aperçoit un chiffre 1. Cela signifie département I. Sur les lettres de ma provenance, de telles références font toujours défaut, car il ne pouvait s’agir pour moi de département.

De plus, les lettres envoyées par mes services au chef de l’OKW avaient toujours un caractère personnel et portaient soit le nom du destinataire, soit son adresse personnelle. La référence « Chef de l’OKW » concerne son service, de même qu’une adresse aussi générale que : « Ministère du Reich pour les territoires occupés de l’Est » ne me concerne pas, mais désigne mes services administratifs.

Je n’entrerai pas dans tous les détails de cette lettre et me permettrai de lire le passage final qui caractérise bien, je dois le dire, l’esprit que j’essayais d’insuffler à mes collaborateurs qui, de leur côté, se sentaient obligés de penser et d’agir dans le même sens. Il y est dit textuellement, à la page 6 : « Ma principale demande sera que... »

LE PRÉSIDENT

Quelle date ?

ACCUSÉ ROSENBERG

La lettre est datée du 28 février 1942, c’est-à-dire de cet hiver terriblement froid. A la page 6 il y est donc dit :

« Ma principale demande sera que le traitement des prisonniers de guerre soit en accord avec les exigences humanitaires et la dignité du Reich allemand. On peut concevoir que les nombreux cas de traitement inhumain infligé à des prisonniers de guerre allemands par l’Armée soviétique aient à ce point ulcéré l’Armée allemande qu’elle en soit venue à envisager la loi du talion. De telles représailles cependant n’améliorent pas la situation des prisonniers de guerre allemands et conduiront, en fin de compte, à ce que ni d’un côté ni de l’autre on ne fasse plus de prisonniers. »

Je voudrais citer cette lettre pour la simple raison que je ne possède pas d’autre document sur l’activité de ma division politique et que c’est un exemple de la façon dont ces problèmes étaient traités.

Dr THOMA

Monsieur le Président, je voudrais en terminer avec l’essentiel de ce que j’ai à dire sur le ministère de l’Est en présentant une déposition sous serment du Dr Dencker sur l’envoi de matériel agricole en Ukraine. Le document RO-35 a déjà été autorisé par le Tribunal. Il s’agit de la chose suivante...

LE PRÉSIDENT

Avez-vous fini votre interrogatoire maintenant ?

Dr THOMA

J’en ai fini avec le ministère de l’Est. Je n’ai plus que quelques courtes questions à poser.

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal a vu cet affidavit récemment, aussi n’est-il pas nécessaire de le lire. Pourriez-vous nous en communiquer le numéro de document ?

Dr THOMA

RO-35. Il s’agit des machines, de machines agricoles qui, d’une valeur de 180.000.000 de Reichsmark, ont été livrées à l’Ukraine.

Témoin, étiez-vous membre des SA ou des SS ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Non, je n’ai jamais appartenu ni aux SS ni aux SA.

Dr THOMA

Ainsi vous n’avez jamais porté l’uniforme SS ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Non.

Dr THOMA

Saviez-vous quelque chose sur les camps de concentration ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Oui, cette question, naturellement, a été posée à chacun et j’ai connu l’existence de camps de concentration dès 1933. Mais, bien que cela puisse paraître une redite, je dois néanmoins souligner que je ne connaissais que deux camps de concentration, à savoir Oranienburg et Dachau.

Lors des explications qui me furent fournies sur ces institutions, on m’expliqua, entre autres choses, que dans un de ces camps se trouvaient 800 fonctionnaires communistes qui, en moyenne, avaient à purger des peines de quatre ans de prison ou de réclusion.

Bien qu’il s’agisse de mesures légales à caractère malgré tout révolutionnaire, j’ai trouvé compréhensible que pendant quelque temps le nouvel État ordonnât la détention préventive pour ses adversaires. A la même époque, j’apprenais et constatais aussi la façon dont nos adversaires les plus acharnés, à qui néanmoins rien de criminel ou autre ne pouvait être reproché, étaient traités de façon magnanime, comme par exemple notre adversaire le plus âpre, le ministre de Prusse Severing, qui fut mis à la retraite sans réduction de pension. Cette attitude, je la considérais comme particulièrement nationale-socialiste. Pour cette raison, je supposai que ces nouvelles institutions étaient politiquement nécessaires pour le pays et c’était ma conviction.

Dr THOMA

Avez-vous participé à l’évacuation des Juifs d’Allemagne ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Je dois peut-être encore ajouter que je n’ai jamais visité aucun camp de concentration tirant à conséquence, ni Dachau ni aucun autre. En 1938, j’ai une fois questionné Himmler sur les camps de concentration, lui déclarant que la presse étrangère rapportait toutes sortes de nouvelles préjudiciables sur de prétendues atrocités et lui demandais ce qu’il y avait de vrai là-dessus. Himmler me rétorqua : « Pourquoi ne venez-vous pas jeter un coup d’œil à Dachau pour avoir une idée directe des choses ? Nous avons une piscine, des installations sanitaires de premier ordre et aucune objection ne peut être élevée... »

Je n’ai néanmoins pas visité le camp parce que si quelque chose d’anormal s’y passait réellement, Himmler, après mes questions, ne me l’aurait certainement pas montré. D’un autre côté, je pensais que la décence commandait de s’abstenir de venir contempler des gens privés de leur liberté. Mais je pensais que c’était une bonne chose de faire remarquer à Himmler que de telles rumeurs couraient.

A une deuxième reprise, plus tard — je ne peux pas néanmoins dire si c’était avant ou après la déclaration de guerre — Himmler lui-même aborda avec moi la question des Bibelforscher qui a été soulevée par le Ministère Public et qualifiée de persécution religieuse. Himmler me déclara seulement qu’il était impossible de tolérer, étant donné la situation du Reich, le refus de servir dans l’Armée, ce qui aurait de terribles conséquences, et me rapporta encore qu’il avait souvent personnellement parlé à ces sortes de détenus dans le but de les comprendre et éventuellement de les convertir. Mais que cela s’était révélé impossible étant donné qu’à toutes les questions ils - répondaient par des citations de la Bible, apprises par cœur, de sorte qu’il n’y avait rien à faire avec eux. De cette déclaration de Himmler, je conclus que, puisqu’il m’avait raconté de telles choses, il était impossible qu’il préparât l’exécution des Bibelforscher.

Un aumônier américain m’a très obligeamment communiqué depuis ma détention un journal religieux de Colombus. J’y ai trouvé que les États-Unis détinrent eux aussi prisonniers pendant la guerre les « Témoins de Jéhovah » et que, en décembre 1946, 11.000 d’entre eux étaient encore détenus dans un camp. Je suppose que, dans de semblables conditions, tout État sanctionnerait ce refus d’accomplir le service militaire, d’une manière ou d’une autre.

C’était aussi ma façon de voir et je ne pouvais donner tort à Himmler à ce sujet.

Dr THOMA

Pouviez-vous intervenir dans l’affaire du pasteur Niemöller ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Oui. Quand le cas du pasteur Niemöller fut appelé devant les tribunaux allemands, j’ai envoyé l’un des collaborateurs de mon service à ce procès qui m’intéressait à la fois du point de vue officiel et du point de vue humain. Ce collaborateur, le Dr Ziegler, me fit un rapport duquel je conclus que l’accusation était en partie basée sur des malentendus du côté officiel et que, d’autre part, il n’était pas si sérieusement incriminé que je l’avais pensé...

Je présentais ce rapport à l’adjoint du Führer, Rudolf Hess, et lui demandais s’il ne pouvait réfléchir à la question.

Un certain temps après, alors que j’étais chez le Führer, j’ai amené la conversation sur le sujet et je lui dis que j’avais considéré toute l’affaire comme des plus malheureuses et particulièrement son issue. Le Führer me dit : « J’ai seulement exigé du pasteur Niemöller qu’il reconnaisse qu’il ne fera plus, en tant que membre du clergé, une déclaration de guerre à l’État. Il a refusé. Je ne pouvais pas le laisser en liberté. Pour le reste, j’ai ordonné qu’il soit traité des plus convenablement, qu’il reçoive, lui, gros fumeur, les meilleurs cigares et qu’on lui accorde toute possibilité de continuer ses recherches scientifiques s’il le voulait ».

Je ne sais pas sur quelles informations le Führer basait cette déclaration, mais pour ce qui me concernait, il était clair que je ne pouvais intervenir plus loin dans cette affaire.

Dr THOMA

Nous arrivons à l’avant-dernière question. Est-il exact qu’après la prise du pouvoir vous ayez révisé en un certain sens votre attitude envers les Juifs et que dès la prise du pouvoir une certaine conception s’est fait jour à propos du traitement des Juifs et qu’on a considéré, à ce moment-là, qu’il fallait résoudre cette question d’une manière toute différente ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Il n’est pas niable que pendant la période de lutte, jusqu’en 1933, je menais moi aussi une campagne polémique très violente et que, ce faisant, de nombreuses expressions violentes furent employées, de violentes suggestions faites. Après la prise du pouvoir, j’ai pensé, et je crois fondé de dire que le Führer le pensait aussi, qu’on pouvait maintenant abandonner tout cela, qu’une certaine égalité, qu’une solution chevaleresque de la question juive devaient intervenir. Par le mot « égalité » j’entendais quelque chose que j’ai défini dans un discours public, le 28 juin 1933, et également lors d’une réunion du Parti en septembre 1933 à la radio. Il n’était pas possible que les hôpitaux de la ville de Berlin employassent 80% de docteurs juifs, alors que 30 % constituaient une parité plus équitable. J’ai d’ailleurs dit, au cours de cette réunion du Parti, que nous avions entendu parler de conditions, que le Gouvernement du Reich, dans ces mesures de quota, ferait par exemple exception pour tous ceux des Juifs qui auraient perdu un parent pendant la dernière guerre, qu’il s’agisse d’un père ou d’un fils. Et j’ai textuellement déclaré que nous devions maintenant nous employer à résoudre la question de façon chevaleresque. Qu’il en soit advenu autrement, voilà la tragédie du sort et je dois dire que les activités de l’émigration et l’assistance donnée à cette émigration par de nombreux États étrangers eurent pour conséquence un raidissement de notre attitude et qu’il advint ces choses regrettables qui me privèrent, je dois le dire, de la force d’âme de persévérer dans cette voie, comme cela m’avait été publiquement demandé par le Führer.

Comme je l’ai dit, tout ce qui a été récemment révélé ici des documents secrets de Police et qui a été matière à témoignage il y a peu de temps ici, je le tiens pour tout simplement humainement impossible et ne l’aurait pas cru si Heinrich Himmler lui-même me l’avait, d’occasion, rapporté. Il y a des choses qui, pour moi également, dépassent les limites de l’humainement possible. C’est ce qui est arrivé ici.

Dr THOMA

J’ai encore une dernière question et, à cet égard, je vous communiquerai le document RO-15 ou PS-3761. Il se trouve dans le livre de documents mais n’a pas encore été soumis au Tribunal comme preuve. C’est une lettre de Rosenberg à Hitler le priant de ne pas le nommer candidat au Reichstag en 1924.

Témoin, vous avez vécu toutes les étapes du développement du national-socialisme, depuis les débuts jusqu’à sa terrible fin. Vous avez participé à sa montée de météore et à sa terrible chute. Êtes-vous d’avis que tout le pouvoir était concentré entre les mains d’une seule personne ? Voulez-vous aussi dire au Tribunal ce que vous avez fait vous-même, quels ont été vos efforts pour veiller à ce que tout le pouvoir ne soit pas centralisé dans cette seule personne, pour que les effets en soient atténués ?

Je vous proposerai d’abord le document communiqué et ensuite le document 047, déjà présenté au Tribunal sous le numéro USA-725.

ACCUSÉ ROSENBERG

C’est un fait : j’ai servi le mouvement national-socialiste depuis ses tout premiers débuts et ai suivi en toute loyauté un homme que j’admirais, me rendant compte du renoncement et de la ferveur avec lesquels cet ancien soldat allemand avait, pendant ces années de lutte, travaillé pour sa patrie.

En ce qui me concerne personnellement, cette lettre se réfère à une époque où...

LE PRÉSIDENT

Docteur Thoma, quelle est exactement votre question au témoin ? Notre désir n’est pas qu’il fasse un discours. Indiquez-nous seulement quelle question vous lui avez posée ?

Dr THOMA

Quelles suggestions avez-vous faites et les avez-vous défendues en public pour que les pouvoirs du Führer soient restreints ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Je dois dire qu’en complet accord avec Adolf Hitler, et dans mon livre Le Mythe du XX e siècle, j’ai, à l’époque, émis l’opinion que le « Führerprinzip » ne pouvait pas être applicable à un seul individu mais que le Führer et son entourage devaient être liés par des devoirs communs. J’ai également dit que cette nation du « Führerprinzip » manquait d’un sénat ou, comme je l’ai caractérisé, d’un conseil de l’ordre qui aurait en lui-même un rôle consultatif, un rôle rectificatif.

Ce point de vue fut même appuyé par le Führer qui fit installer à la « Maison brune » à Munich une salle de sénat de 61 sièges, parce qu’il considérait cela comme nécessaire. Une fois de plus, j’ai appuyé cette idée dans un discours en 1934 mais...

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal ne pense pas que ce soit là une réponse à la question posée, à savoir ce que vous avez fait pour limiter le pouvoir du Führer. Nous voulons savoir ce que l’accusé fit, si d’ailleurs il fit quelque chose, pour limiter le pouvoir du Führer.

Dr THOMA

Au cours d’une réunion publique... Je vous renvoie au livre de documents n° 1, volume 2, page 118 ; il a fait remarquer publiquement...

LE PRÉSIDENT

Docteur Thoma, je ne vous ai pas demandé, à vous, d’exposer les faits. Je désirerais que le témoin le fasse lui-même.

Dr THOMA

En ce cas, voulez-vous vous limiter aux deux discours que vous avez faits à cette époque.

ACCUSÉ ROSENBERG

Je peux citer les discours, mais ils ne sont pas une réponse directe à la question. Ils rapportent que j’ai exprimé l’avis que l’État socialiste ne devait pas constituer une caste qui régnerait sur la nation allemande et qu’un chef d’État ne devait pas être un tyran. Cependant, je n’ai jamais considéré Adolf Hitler comme un tyran. Comme des millions de nationaux-socialistes, j’ai accordé ma confiance à sa personne à la suite d’expériences échelonnées sur quatorze années de lutte. Ses pouvoirs personnels, je n’ai jamais, en ce qui me concerne, voulu les limiter, conscient cependant que c’était là une exception en la faveur de la personne d’Adolf Hitler, que ce n’était pas la conception nationale-socialiste de l’État. Ce n’était pas non plus le Führerprinzip comme nous l’entendions qui instaurerait un nouvel ordre pour le Reich.

J’ai servi Adolf Hitler loyalement, et quoi que le Parti ait pu faire pendant ces années, je l’ai approuvé. Ce qui s’est révélé avoir des effets négatifs, en particulier grâce à l’absurde régime des « seigneurs », fut stigmatisé par moi en pleine guerre dans des discours aux chefs politiques, où je déclarai que cette concentration du pouvoir en période de guerre ne pouvait être qu’un phénomène de guerre et ne découlait pas de l’idée nationale-socialiste de l’État. Cela pouvait convenir à quelques-uns, convenir à 200.000 personnes, mais conserver ce système signifierait la mort spirituelle de 70.000.000 d’êtres.

Je l’ai déclaré en présence des plus hauts chefs SS et devant les Gauleiter et autres chefs politiques. Je suis entré en contact avec les dirigeants de la Jeunesse hitlérienne, moi et mes collaborateurs, pleinement conscient qu’une réforme devrait intervenir après la guerre dans le Parti, pour que les anciennes idées de notre mouvement, pour lesquelles nous avions entrepris la lutte, soient reprises. Cependant, cela n’a pas été possible. Le sort a voulu que notre mouvement arrive à sa fin et les choses ont suivi un autre cours.

Dr THOMA

Témoin, pouvez-vous relater un fait concret duquel il ressort que le Parti, dès le début, n’avait pas dans l’idée d’accéder seul au pouvoir, mais en collaboration avec d’autres partis.

ACCUSÉ ROSENBERG

Cela intéresse évidemment toute une période historique échelonnée sur quatorze ans. Si l’on me permet d’utiliser cette lettre, je dirai alors qu’à la fin de 1923, après l’échec du putsch de Hitler, alors que les représentants du Parti avaient été emprisonnés ou avaient émigré en Autriche, personnellement j’étais resté à Munich avec quelques autres, à ce moment-là j’ai défendu le point de vue que l’on devait suivre une autre voie et que le Parti devait faire ses preuves dans la lutte électorale.

Le Führer, qui était, lui, détenu à Landsberg, refusa la suggestion. Mes collaborateurs et moi, nous continuâmes néanmoins à appuyer cette proposition. Sur quoi, le Führer m’écrivit une longue lettre manuscrite qui figure encore dans mes dossiers, dans laquelle il développait une fois de plus les raisons pour lesquelles il ne pouvait accepter mes suggestions. Cependant il accepta plus tard. Et, dans cette même lettre, antérieure à son acceptation, je lui demandais de ne pas poser ma candidature au Reichstag pour les raisons suivantes : premièrement, ayant recommandé la consultation électorale, je ne pouvais pas prétendre jouir des avantages accordés à un député au Reichstag et, deuxièmement, parce que je considérais être en activité en Allemagne depuis trop peu de temps pour me mettre tellement en avant.

Dr THOMA

Je n’ai plus de questions à poser.

LE PRÉSIDENT

Est-ce qu’un avocat désire poser une question ?

Dr SERVATIUS

Témoin, en septembre et octobre 1942 vous sont parvenus plusieurs rapports sur les conditions de recrutement inacceptables des travailleurs dans les territoires occupés de l’Est. Aviez-vous vérifié si les allégations de ces rapports correspondaient à la vérité ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Les renseignements qui parvenaient au ministère de l’Est faisaient l’objet d’enquêtes échelonnées dans le temps de la part de mon service « Travail et politique sociale ». J’avais demandé au Tribunal de bien vouloir entendre, en qualité de témoin, l’expert en la matière, le Dr Beil. Le Tribunal avait admis cette demande mais j’apprends maintenant que le Dr Beil est malade et qu’il n’a pu faire qu’une déclaration par écrit dans laquelle il relate ses expériences. D’après ce que je sais, je peux dire que le Dr Beil et le « Service central pour les nationaux des pays de l’Est » me faisaient parvenir des rapports fréquents sur ces questions. Dans une lettre qui a déjà été mentionnée, j’ai transmis ces renseignements à Sauckel. Ils étaient toujours envoyés au Commissaire du Reich pour l’Ukraine et à d’autres fonctionnaires de l’administration pour enquête et commentaires.

L’exactitude de certains détails fut prouvée, cependant qu’il fut démontré que d’autres étaient faux ou exagérés. Autant que je sache, le délégué général à la main-d’œuvre, Sauckel, prit prétexte de mes plaintes pour attaquer à son tour le Front allemand du Travail qui s’était vu confier la charge de s’occuper des travailleurs étrangers en Allemagne. Nous étions continuellement en négociations avec l’inspecteur du Front du Travail et le ministère de l’Est faisait continuellement des réclamations. Enfin, à la fin de 1944, le Dr Ley, en qualité de chef de ce service, crut pouvoir m’informer que les difficultés avaient été surmontées et que des conditions vraiment supportables, de bonnes conditions, régnaient maintenant. Je lui répondis que j’apprenais avec plaisir cette nouvelle mais que, cependant, je continuais à recevoir des rapports me signalant ça et là des difficultés.

Dans la pratique, des représentants de mon ministère, de concert avec l’inspection du Front allemand du Travail, allèrent inspecter un certain nombre de camps pour vérifier des sujets de plaintes et les faire atténuer par les soins du Front allemand du Travail.

Dr SERVATIUS

Vous parlez principalement des conditions qui régnaient en Allemagne. Or elles ne relevaient pas de votre compétence. Qu’avez-vous entrepris contre Koch ? Le mémorandum du 16 mars 1943 qui a déjà été mentionné constitue-t-il une réponse à ces plaintes ? Vous recommandez à Koch dans ce mémorandum de se conformer soigneusement aux lois, mais de citer en justice tous les coupables. Était-ce une réaction contre ces informations ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Oui, c’était une réaction parce que jusqu’en décembre 1942 un certain nombre de plaintes avaient déjà été formulées.

Dr SERVATIUS

Que répondit Koch ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Koch me répondit qu’il était également, de son côté, décidé à employer des moyens légaux et qu’il le ferait. Mais dans le document lu aujourd’hui, un rapport qu’il fit le 16 mars 1943, il se plaint à plusieurs reprises que je ne prête pas foi à ses assurances, que dans chaque cas le ministère de l’Est non seulement intervient auprès de lui mais lui demande de fournir des rapports sur l’exécution de ces instructions.

Dr SERVATIUS

Il niait ainsi de graves torts, n’est-ce pas ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Oui, il les niait. Il fit simplement allusion à un cas particulièrement grave dans ce document, à savoir que quelques maisons avaient été incendiées en Volhynie, car ceux qui avaient été requis comme travailleurs avaient, comme il le dit, résisté par la force à l’appel. Et il déclara qu’il ne pouvait pas agir autrement. Il ajoutait que cette affaire avait justement été entraînée par de nouvelles remontrances du ministère de l’Est.

Dr SERVATIUS

Était-il, à votre avis, habilité à prendre de telles mesures ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Le Commissaire du Reich Koch était chargé de l’exécution de tous les ordres émanant des hautes administrations du Reich habituées à en donner. Il était chargé d’appliquer tous ces ordres et responsable de leur exécution dans la limite des instructions. Et justement il n’a pas, à de nombreuses reprises, respecté les modalités des instructions et pris au jugé des mesures qui, selon lui, ne concernaient que le domaine de l’économie de guerre et dont j’ai été informé, et d’autres qui me sont souvent restées inconnues, comme il ressort du document.

LE PRÉSIDENT

La question qu’on vous posait était la suivante : à votre avis, était-il habilité à incendier des maisons parce que les gens refusaient de travailler ? Vous venez de fournir une réponse longue il est vrai mais qui n’a aucun rapport avec cette question.

ACCUSÉ ROSENBERG

A mon avis, il n’avait pas le droit d’incendier ces maisons ; c’est pourquoi j’intervins et il essaya de se justifier.

Dr SERVATIUS

Pour mener à bien le recrutement des travailleurs, on devait avoir recours à une certaine coercition administrative. Jusqu’à quel degré était-ce permis ? Y avait-il une coercition légale et une coercition illégale ? Comment jugez-vous les mesures auxquelles on eut recours dans la pratique ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Jusque vers la fin de 1943, j’insistai pour qu’on eût recours au recrutement volontaire. Mais en face des instructions de plus en plus pressantes du Führer, je ne pouvais conserver cette attitude, de sorte que je donnai mon approbation à la formule suivante : donner une forme légale à l’appel en recrutant certaines classes. On devait exclure de cet appel tous ceux qui étaient employés et nécessaires dans les territoires occupés de l’Est. Tous les autres devaient être recrutés par les autorités locales des commissariats régionaux, c’est-à-dire par les simples maires des localités occupées. Il ne fait pas de doute non plus qu’afin d’appuyer ces demandes, l’administration disposait de la gendarmerie pour exécuter les ordres.

Dr SERVATIUS

En cas d’abus, Koch pouvait-il faire cesser ces mesures et aviez-vous une influence à cet égard ?

ACCUSÉ ROSENBERG

C’était le devoir du Commissaire du Reich duquel dépendait le Gouvernement régional d’Ukraine de faire une enquête et d’intervenir conformément aux instructions qu’il avait reçues de moi.

Dr SERVATIUS

Mais pourquoi vous êtes-vous aussi adressé à Sauckel ? Sauckel était-il compétent également pour suspendre ces mesures ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Sauckel, en qualité de représentant du délégué du Plan de quatre ans, avait le droit de me donner des instructions, à moi, ministre de l’Est, et, en outre, avait le droit de ne pas passer par moi pour donner des instructions aux commissaires du Reich, droit dont il a usé quelquefois lors de conférences dans le district de l’Ukraine et les territoires de l’Est.

Dr SERVATIUS

Sauckel était-il responsable de la situation en Ukraine ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Sauckel n’était pas responsable de l’exécution de ces demandes mais il avait formulé, de par les pouvoirs que lui avait conférés le Führer, des exigences avec tant de force et de précision que les Gouvernements régionaux responsables, relevant des commissaires généraux, considéraient comme de leur devoir d’accompagner les appels de travailleurs de mesures coercitives, ainsi qu’il ressort par exemple du document PS-265 du commissaire général à Jitomir et je crois, d’un autre rapport dont j’ai oublié le numéro, du commissaire de district à Kaunas.

Dr SERVATIUS

Sauckel disposait-il d’une organisation propre ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Naturellement, il avait son personnel, mais je ne puis en préciser l’importance. Il veillait à ce que l’administration civile se vît adjoindre des offices du travail, et ses exigences à l’administration civile de l’Est étaient transmises par cette administration pour étude aux offices du travail. A ma connaissance, il ne disposait pas d’une organisation très importante.

Dr SERVATIUS

Avant que Sauckel n’entre en fonctions, n’y avait-il pas à votre ministère un département « Travail » qui était ramifié en sous-divisions et offices du travail à l’échelon moyen et à l’échelon inférieur ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Je ne peux vous donner de réponse précise à ce sujet. Je crois cependant qu’une direction « Travail et politique sociale » existait déjà dans les débuts du ministère, mais je ne peux pas vous dire la date exacte. Peut-être la déclaration du Dr Beil contiendra-t-elle quelques détails à ce sujet.

Dr SERVATIUS

Vous n’êtes donc pas informé de l’organisation du recrutement des travailleurs ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Je viens de vous dire ce que je sais. Je ne puis pas vous donner la date de la création de la direction principale « Travail et politique sociale » au ministère.

Dr SERVATIUS

Existait-il des offices de travail qui avaient leur direction à votre ministère de l’Est ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Parfaitement, pour autant que la direction principale « Travail et politique sociale » collaborait, de par sa nature, avec l’administration civile ; en d’autres termes, les deux Commissaires du Reich avaient un contact permanent et entretenaient une correspondance avec le service intéressé, en l’espèce le service du Travail auprès du Commissaire du Reich. Il n’y avait pas de correspondance avec les échelons inférieurs ni avec les districts généraux, mais un contact continuel était pris avec le service compétent du Commissaire du Reich.

Dr SERVATIUS

Dans votre lettre, vous parlez des services de Sauckel. A quels services faites-vous allusion ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Oui, je pense avant tout à son représentant direct Peuckert, qui, pour assurer plus tard la liaison la plus coulante, prit en fait la tête de cette direction « Politique sociale ». Il n’était que rarement au ministère de l’Est, car il était absorbé par son service pour Sauckel. En dehors de cela, ce dernier disposait de quelques autres collaborateurs avec lesquels mon département principal négociait continuellement pour des questions de réduction des contingents.

LE PRÉSIDENT

Le témoin Sauckel fournira certainement tous ces renseignements. Quel est l’intérêt de perdre du temps à poser ces questions à Rosenberg ?

Dr SERVATIUS

C’est important pour déterminer les responsabilités. Plus tard, je ne pourrai plus appeler le témoin Rosenberg à la barre et nombre de questions peut-être se poseront au sujet desquelles...

LE PRÉSIDENT

Je comprends cela, bien sûr, mais ce sont là des détails qui concernent l’administration de Sauckel et que ce dernier doit connaître lui-même.

Dr SERVATIUS

Oui, mais je n’aurai plus l’occasion, plus tard, de demander au témoin Rosenberg quelles furent les conséquences inéluctables de cette organisation, à savoir qui en était le responsable, qui avait droit de regard, qui avait à intervenir ? Pourquoi des lettres étaient-elles adressées à certaines personnes ? Pourquoi devait-il réagir ? On ne peut comprendre tout cela si l’on n’a pas tout d’abord interrogé le témoin à ce sujet. Je suggère que l’on entende encore une fois plus tard le témoin Rosenberg sur ces questions intéressant le cas Sauckel, après la déposition de Sauckel. Cela abrégera les débats.

LE PRÉSIDENT

Il n’y a aucune contestation avec le Ministère Public à ce sujet. Puisqu’il n’y a aucune contestation avec le Ministère Public, la déposition de Sauckel, en la matière, suffira amplement.

Dr SERVATIUS

Monsieur le Président, le témoin Rosenberg, dans sa lettre, reproche à Sauckel que ses services utilisent des méthodes critiquables. Mais, à mon avis, de tels services n’ont jamais existé ou plutôt Rosenberg ne s’adressait pas à qui il fallait. Je dois pouvoir établir à quel service il s’adressait réellement. Cette plainte soulevée par Rosenberg sur des conditions qui le gênent au lieu de l’adresser à Koch, il l’adresse à Sauckel.

LE PRÉSIDENT

Posez-lui donc quelques questions directes, voulez-vous ?

Dr SERVATIUS

Que fit Sauckel après avoir reçu la lettre que vous lui aviez adressée ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Je n’ai jamais reçu de réponse, mais j’ai su que Sauckel, à l’occasion d’une réunion des offices du Travail à Weimar, examina ces griefs en détail et fit de son mieux pour éliminer les causes de ces griefs.

Dr SERVATIUS

Cette réunion n’eut-elle pas lieu, quinze jours plus tard, le 6 janvier 1943, et n’y assistiez-vous pas ?

ACCUSÉ ROSENBERG

C’est possible. J’ai pris la parole à une réunion à Weimar, mais je ne puis dire si c’était celle-là.

Dr SERVATIUS

Avez-vous suivi le discours que fit Sauckel à cette réunion ?

ACCUSÉ ROSENBERG

A ma connaissance, non.

Dr SERVATIUS

Avez-vous lu, plus tard, ce discours ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Je ne me le rappelle pas non plus.

Dr SERVATIUS

Plus tard, lorsqu’on en viendra au cas Sauckel, je soumettrai ce discours comme document. J’ai encore un certain nombre de questions à poser.

Y eut-il aussi dans les territoires occupés d’autres services qui s’occupèrent du recrutement des travailleurs ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Oui. J’ai reçu plusieurs rapports selon lesquels l’organisation Todt, pour des travaux techniques, recrutait de son côté des travailleurs et je crois également que l’administration des Chemins de Fer et plusieurs autres administrations de l’Est s’efforçaient de canaliser vers elles un afflux de travailleurs.

Dr SERVATIUS

N’est-il pas vrai que l’Armée demandait des travailleurs, que des travailleurs étaient demandés par l’industrie, l’industrie locale, pour la construction de routes, et qu’on faisait tout ce que l’ on pouvait pour retenir les travailleurs dans le pays et ne pas les laisser partir pour l’Allemagne ?

ACCUSÉ ROSENBERG

C’est exact et c’est compréhensible. Il est compréhensible que l’Armée, l’organisation Todt et divers autres services aient voulu retenir dans le pays le plus possible de travailleurs pour leurs travaux courants et qu’ils ne se désaisissaient probablement pas si facilement de leurs ouvriers. C’est humainement compréhensible.

Dr SERVATIUS

Sauckel a souligné, à plusieurs reprises, que les contingents d’ouvriers devaient être levés de toute façon et que toute résistance devait être écartée. Cela concernait-il la résistance des autorités locales qui ne voulaient pas laisser partir ces travailleurs ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Cela se rapportait sûrement à ces autorités locales et, au cours d’un entretien que j’eus avec Sauckel en 1943 et qui se trouve aussi au dossier sous forme de document mais n’a pas été mentionné aujourd’hui, on se référa à la chose. Sauckel déclara que, par ordre du Führer, il lui fallait trouver un grand nombre de travailleurs nouveaux dans l’Est et, à ce propos je pense surtout, suivant sa propre expression, à l’Armée qui s’appropriait des travailleurs nombreux qui pouvaient aussi bien être employés en Allemagne.

Dr SERVATIUS

Sauckel s’occupa-t-il de rafles de travailleurs, en rapport avec la germanisation de l’Est ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Je ne comprends pas très bien cette question. Que comprenez-vous dans ce cas par germanisation ?

Dr SERVATIUS

Les SS avaient entrepris la colonisation de l’Est ; des transferts furent effectués. Est-ce que ces forces furent attribuées à Sauckel sur sa demande ?

ACCUSÉ ROSENBERG

D’abord, je ne vois pas très bien de quelle colonisation vous parlez ?

Dr SERVATIUS

On m’a présenté un rapport. Il s’agissait de Juifs qui furent envoyés en territoire polonais. Je suppose qu’ils passèrent aussi par un territoire dépendant de votre compétence ? Ne savez-vous rien de la question ?

ACCUSÉ ROSENBERG

Je ne puis que dire, d’après ce que je sais, que cette concentration de la population juive de l’Allemagne de l’Est dans certaines villes ou camps de l’Est était dirigée sous la responsabilité du chef de la Police allemande, qui était chargé des mêmes tâches pour les territoires occupés de l’Est. Il est possible qu’il ait pu se produire un manque de main-d’œuvre par suite de transferts dans les camps et de concentration dans certains quartiers urbains, mais j’ignore ce que cela peut avoir à faire avec la germanisation.

Dr SERVATIUS

Je n’ai pas d’autres questions.

LE PRÉSIDENT

Avant que nous ne levions l’audience, j’aimerais savoir où en est la documentation de l’accusé Frank. Quelqu’un sait-il quelque chose ?

M. DODD

Monsieur le Président, je puis dire qu’en ce qui nous concerne, nous avons consulté le Dr Seidl, pour l’accusé Frank, ainsi que les représentants du Ministère Public soviétique. Nous pouvons à tout moment, dès que le Tribunal le désirera, être entendus sur ces documents.

LE PRÉSIDENT

Oui. Alors, Docteur Thoma, combien vous reste-t-il de témoins et combien de temps pensez-vous devoir encore vous occuper du cas de l’accusé Rosenberg ?

Dr THOMA

Je n’ai plus qu’un témoin, Messieurs, le témoin Riecke. Je ne crois pas, en ce qui me concerne, que j’aie besoin de plus d’une heure. Il est même probable que cela ne prendra pas aussi longtemps. Le reste dépendra du contre-interrogatoire.

LE PRÉSIDENT

Très bien. Ainsi vous pourrez en finir demain avec le cas de l’accusé Rosenberg.

Dr THOMA

Cela dépend du contre-interrogatoire.

LE PRÉSIDENT

Oui, naturellement. Docteur Seidl, pourrez-vous aborder tout de suite le cas Frank ? En supposant que nous en finissions avec le cas Rosenberg demain mercredi, pourriez-vous aborder le cas Frank jeudi ?

Dr SEIDL

Monsieur le Président, j’aborderai le cas Frank dès que le cas Rosenberg sera fini. En ce qui concerne les documents, je n’ai eu de difficultés qu’avec un document et j’ai renoncé à le présenter. A part cela, ce sont des documents qui ont déjà, pour la plupart, été présentés par le Ministère Public.

LE PRÉSIDENT

S’il ne s’agit que d’un seul document, nous pouvons peut-être vous entendre à son sujet maintenant. Si je vous comprends, il n’y a qu’un seul document au sujet duquel est élevée une contestation.

Dr SEIDL

Le question est résolue. J’ai renoncé à la présentation de ce document.

LE PRÉSIDENT

Bien. Sans cela aucune contestation ?

Dr SEIDL

Non, plus aucune contestation.

LE PRÉSIDENT

Bien, alors vous êtes prêt à commencer à tout moment ?

Dr SEIDL

Oui.

LE PRÉSIDENT

Les documents ont-ils été déjà traduits ?

Dr SEIDL

Autant que je le sache, ils sont déjà traduits.

LE PRÉSIDENT

Très bien, je vous remercie.

(L’audience sera reprise le 17 avril 1946 à 10 heures.)