CENT QUATORZIÈME JOURNÉE.
Jeudi 25 Avril 1946.

Audience du matin.

Dr DIX

Monsieur Gisevius, nous en étions restés hier en 1938. Vous étiez revenu à Berlin pour occuper un poste fictif créé pour vous par Schacht. Vous étiez donc en contact permanent avec vos amis Schacht, Oster, Canaris et Nebe. Vous nous avez dit en terminant hier que vous aviez tous l’impression que l’on était à la veille d’une crise. En effet, nous en arrivons maintenant à ce que l’on appelait la crise de Fritsch, qui est, à mon avis, dans le domaine de la politique intérieure, une des étapes les plus décisives de l’évolution qui a conduit à la guerre. Donnez-nous des détails sur l’évolution et sur les raisons profondes de cette crise, sans oublier que l’entrée des troupes allemandes en Autriche en est une des étapes et en tenant compte évidemment du rôle et des agissements de Schacht, ce dont nous nous occupons pour le moment.

TÉMOIN GISEVIUS

Je vais d’abord retracer l’évolution de cette crise elle-même, dont il est exact de dire que tous mes amis la considéraient comme une étape décisive vers la guerre. Je vais énumérer séparément une série de faits et je crois bon, pour ne pas embrouiller les choses, de laisser de côté, pour le moment, la personne de Schacht, car la matière est déjà assez abondante en elle-même. Je ne parlerai pas non plus de l’origine de nos informations ni de mon expérience personnelle, j’attendrai qu’on m’interroge à ce sujet.

Le 12 janvier 1938, l’opinion publique allemande apprit brusquement la nouvelle du mariage du ministre de la guerre, le Feldmarschall von Blomberg ; on ne donna pas le nom de sa femme et on n’en publia aucune photographie. Quelques jours plus tard parut la reproduction d’une photographie représentant le Feldmarschall et sa nouvelle épouse, à vrai dire, devant la cage aux singes du jardin zoologique de Leipzig. Une série de rumeurs commença à circuler dans la capitale du Reich sur la vie passée de l’épouse du maréchal. Quelques jours plus tard, le président de la Police de Berlin trouva sur son bureau un gros dossier dont ressortait la chose suivante : l’épouse du maréchal von Blomberg était une prostituée au casier judiciaire chargé, figurant dans les fichiers de la police des mœurs de sept grandes villes allemandes. Son nom se trouvait également dans le dossier des recherches à Berlin. J’ai vu moi-même ses empreintes digitales et ses photographies. Enfin elle avait été poursuivie pour avoir fait circuler des images pornographiques et condamnée par un tribunal berlinois. Le président de la Police de Berlin était obligé de transmettre ces dossiers par la voie hiérarchique à son chef qui était Himmler.

Dr DIX

Excusez-moi, qui était le chef de la Police du Reich à ce moment-là ?

TÉMOIN GISEVIUS

Le chef de la Police était le comte Helldorf. Le comte Helldorf a compris que la transmission de ce dossier au Reichsführer SS mettrait la Wehrmacht dans une situation impossible, car Himmler aurait alors eu en main tous les documents nécessaires pour discréditer von Blomberg et porter atteinte à la réputation de l’Armée. Helldorf se rendit avec ces dossiers chez le collaborateur le plus proche du maréchal Blomberg qui était alors le chef du service de la Wehrmacht, Keitel, qui était entré dans la famille de Blomberg car leurs enfants s’étaient mariés. Le maréchal Keitel, Generaloberst à l’époque, examina soigneusement ces dossiers et déclara au président Helldorf que le mieux était d’étouffer ce scandale et de faire disparaître le dossier.

Dr DIX

Excusez-moi, mais peut-être pourrez-vous dire au Tribunal d’où vous savez cela ?

TÉMOIN GISEVIUS

Je le tiens du comte Helldorf qui m’a raconté toute l’affaire et également de l’Oberregierungsrat et plus tard Reichskriminaldirector, Nebe, qui avait un service à la préfecture de Police à Berlin. Keitel s’est refusé à dire à Blomberg quoi que ce soit de cette affaire. Il a refusé d’informer le chef de l’État-Major Beck ou le commandant de l’Armée de terre von Fritsch. Il a envoyé le comte Helldorf avec ces dossiers chez Göring. Helldorf a montré les dossiers à l’accusé Göring. Ce dernier a alors prétendu qu’il ne savait absolument rien des recherches faites par la Police, ni des condamnations de l’épouse du maréchal ; mais, cependant, dans cette conversation et lors de conversations ultérieures, il a reconnu qu’il savait les choses suivantes : premièrement, que le maréchal Blomberg, depuis des mois déjà, avait demandé à Göring si on tolérerait une liaison avec une femme de basse origine. Après quelque temps, Blomberg avait demandé à Göring s’il voulait l’aider à obtenir une dispense pour épouser cette personne qui, disait-il, « avait un passé ». Quelque temps après, Blomberg est revenu et a raconté à Göring que malheureusement la dame de son cœur avait un autre amant et qu’il se voyait obligé de prier Göring de l’aider, lui, Blomberg, à écarter cet amant.

Dr DIX

Excusez-moi, Göring a raconté cela à Helldorf qui vous l’a lui-même rapporté ?

TÉMOIN GISEVIUS

Oui, c’est ce qu’a raconté Göring et, à la suite de l’enquête que nous avons entreprise, nous l’avons appris également d’autres sources. Göring fit alors écarter cet amant en lui donnant de l’argent et en l’envoyant en Amérique du Sud. Malgré cela, Göring n’a pas informé Hitler de ce prélude. Il a même accompagné Hitler comme témoin au mariage du maréchal Blomberg qui eut lieu le 12 janvier. Je voudrais faire remarquer ici...

LE PRÉSIDENT

Docteur Dix, le Tribunal aimerait savoir comment ces questions qui semblent si personnelles peuvent intéresser ces débats et concerner les accusés Schacht, Göring ou Frick.

Dr DIX

Je ne représente ici que les intérêts justifiés de l’accusé Schacht. Il est nécessaire de montrer les origines de cette crise dans tout ce qu’elle a de malpropre pour faire comprendre comment elle a pu modifier profondément l’attitude de Schacht vis-à-vis du régime et expliquer son action révolutionnaire. J’ai déjà dit une fois que, dans l’évolution de Schacht, qui de partisan et d’admirateur de Hitler est devenu son ennemi mortel, le moment essentiel est constitué par la crise de Fritsch. Le Tribunal ne peut comprendre cette subite évolution de Schacht s’il ne reçoit pas la même impression que Schacht à l’époque. Je n’ai pas le moins du monde l’intention de faire une lessive inutile de linge sale. Si j’ai décidé de poser cette question et de demander au témoin tous les détails nécessaires sur cette crise, c’est uniquement parce que l’on ne peut comprendre l’évolution de l’attitude de Schacht et du cercle Oster-Canaris auquel il appartenait si l’on ne connaît pas le caractère malpropre de cette crise. Il est donc nécessaire, si désagréable que ce soit, de porter à la connaissance du Tribunal certains faits de caractère parfois très personnel. Je ne puis y renoncer, c’est le pivot de ma défense.

M. JUSTICE JACKSON

Plaise au Tribunal. Il serait peut-être opportun que nous donnions notre avis sur de telles dépositions sur le point de savoir si elles sont recevables ou non. Si l’on n’en parle pas actuellement, j’essayerai d’en parler en contre-interrogatoire, et ce, pour les raisons suivantes : Premièrement, elles révèlent l’arrière-plan des événements exposés hier, ce qui à mon avis peut être intéressant pour juger du crédit à accorder à ces dires.

Deuxièmement, ces faits ont eu une influence sur le complot pour le pouvoir. Il y avait en Allemagne certains hommes dont les conspirateurs devaient se débarrasser. Pour les uns, ce fut fait sans difficultés. Pour les autres — le putsch Rohm, par exemple — il y avait une certaine résistance à briser par d’autres moyens, et les moyens employés contre Fritsch et Blomberg montrent bien le complot et la volonté de se débarrasser des gens opposés à la guerre d’agression. A mon avis, Fritsch et Blomberg étaient parmi ceux sur lesquels le peuple allemand pouvait compter en ce sens que ces deux hommes défendraient au moins leurs intérêts. En tout cas, la façon dont ils furent éliminés est un point important de ce complot et je demande que l’on en parle au cours du contre-interrogatoire. Cette remarque aidera peut-être le Tribunal à prendre une décision sur la poursuite de cet interrogatoire.

Dr DIX

Puis-je ajouter quelque chose ?

LE PRÉSIDENT

Oui, Docteur Dix, le Tribunal pense qu’étant donné ce que vous avez déclaré, et ce qu’a dit M. Justice Jackson, votre interrogatoire doit se poursuivre, mais essayez de vous limiter autant que possible aux aspects politiques de la question.

Dr DIX

Certainement, mais il faut dire que les questions personnelles ont eu une influence politique si importante qu’on ne peut pas entièrement les passer sous silence.

Donc, Monsieur Gisevius, vous voyez la difficulté de la situation. Nous voulons exposer ici simplement ce qui est nécessaire pour découvrir la vérité. Nous ne voulons pas obtenir des effets sensationnels ; mais quand il s’agit d’exposer des faits afin de rendre compréhensible au Tribunal l’évolution des événements, je vous prie de vous exprimer franchement.

TÉMOIN GISEVIUS

Je prie le Tribunal de bien vouloir se rendre compte de la difficulté de ma situation. Moi non plus, je n’aime pas parler de ces choses. Je dois ajouter que Göring était le seul chef du service des recherches, qui était l’institution chargée de surveiller toutes les conversations téléphoniques dans le IIIe Reich. Ce service des recherches ne se contentait pas, comme on l’a dit ici, de surveiller les conversations téléphoniques et de déchiffrer les messages en code ; ce service avait son propre service de renseignements et ses propres fonctionnaires. Il était donc parfaitement possible d’obtenir des informations tout à fait confidentielles sur l’épouse du maréchal. Lorsque Helldorf eut remis le dossier à Göring, celui-ci se vit obligé de le transmettre à Hitler, qui eut une crise de nerfs et se décida à démettre immédiatement le maréchal von Blomberg. Plus tard, Hitler a déclaré aux généraux, au cours d’une audience publique, que sa première idée avait été de désigner comme successeur de Blomberg le Generaloberst von Fritsch. Göring et Himmler lui avaient alors rappelé que ce n’était pas possible, car Fritsch avait fait l’objet de poursuites judiciaires en 1935.

Dr DIX

Excusez-moi, témoin. Comment êtes-vous au courant de l’entretien entre Hitler et ses généraux et de la communication de Göring.

TÉMOIN GISEVIUS

Plusieurs généraux qui ont participé à cet entretien me l’ont rapporté et j’ai déjà dit qu’au cours des événements que je raconterai, Hitler lui-même a fait plusieurs déclarations personnelles. Nous avons eu également en notre possession jusqu’au 20 juillet, les documents originaux déposés au greffe du tribunal militaire du Reich. Les archives de l’année 1935 qui ont été présentées à Hitler en 1938 se rapportaient aux faits suivants : en 1934, la Gestapo s’était mise en tête de poursuivre comme criminels, au même titre que ces autres ennemis de l’État, les homosexuels. Au cours des recherches, elle avait demandé à certains personnages emprisonnés pour chantage avec des homosexuels de lui fournir des renseignements. L’un d’eux a fait alors une déposition si scabreuse que je ne puis la relater ici. En tout cas, il mettait en cause un certain von Fritsch ou Frisch, il ne savait plus exactement l’orthographe du nom. La Gestapo a transmis ce dossier à Hitler en 1935. Il en fut indigné. Comme il l’a dit devant les généraux, il a déclaré qu’il ne voulait rien savoir d’une telle saleté et a donné l’ordre de faire brûler immédiatement ce dossier.

Or, en janvier 1938, Göring et Himmler rappelèrent à Hitler l’existence de ce dossier qui aurait dû être brûlé en 1935 ; il revenait à Heydrich de le présenter à Hitler, augmenté entre temps du résultat d’enquêtes circonstanciées. Hitler a cru alors, et il l’a dit aux généraux après la déception que lui avait causée Blomberg, que Fritsch, lui aussi, était capable de vilenies. L’accusé Göring proposa à Hitler d’amener le condamné qui avait donné ces indications à la Chancellerie du Reich et au préalable il menaça de mort ce détenu dans sa propriété de Karinhall s’il ne maintenait pas sa déclaration.

Dr DIX

D’où tenez-vous cela ?

TÉMOIN GISEVIUS

Je l’ai appris parce qu’on en a parlé devant le tribunal militaire du Reich. Fritsch a alors été appelé à la Chancellerie du Reich et Hitler a attiré son attention sur les charges qui pesaient contre lui. Fritsch, qui était un homme irréprochable, avait été sévèrement averti par un des aides de camp de Hitler, mais de façon si incomplète qu’il s’est rendu à la Chancellerie du Reich très effrayé. Il ne comprenait pas du tout de quel crime on l’accusait. En présence de Göring, il a donné à Hitler sa parole d’honneur que toutes ces accusations étaient fausses, mais Hitler s’est rendu vers une porte, l’a ouverte et a fait entrer ce condamné qui a désigné Fritsch et a dit « c’est lui ». Fritsch en resta coi. Tout ce qu’il pouvait demander, c’était une enquête judiciaire. Hitler exigea sa démission immédiate. Il consentait à classer l’affaire, si Fritsch voulait bien se retirer en silence. Fritsch s’est alors adressé au chef de l’État-Major général Beck. Le chef de l’État-Major général Beck intervint auprès de Hitler et dut lutter fermement pour obtenir une enquête judiciaire sur les accusations monstrueuses élevées contre Fritsch. Cette bataille dura environ une semaine. Il y eut des discussions dramatiques à la Chancellerie du Reich et enfin vint le célèbre 4 février, date à laquelle les généraux furent appelés à Berlin. Jusqu’à ce moment, c’est-à-dire dix jours après le renvoi de Blomberg et la mise en congé de Fritsch, ceux-ci n’avaient absolument pas su que leurs deux chefs supérieurs avaient été suspendus. Hitler présenta lui-même le dossier aux généraux, dans une forme telle qu’ils en furent eux aussi troublés et se contentèrent aussi de demander une enquête judiciaire. En même temps, Hitler surprit les généraux...

Dr DIX

Vous n’en avez eu connaissance que par ceux qui ont pris part à cette réunion ?

TÉMOIN GISEVIUS

Oui, j’en ai eu connaissance par les gens qui ont assisté à cette réunion. En même temps, Hitler surprit les généraux en leur disant qu’ils auraient un nouveau chef, en la personne du Generaloberst von Brauchitsch. Une partie des généraux avaient, entre temps, été mis en disponibilité, et ce même soir on avait annoncé dans la presse que, sous prétexte de concentrer le Gouvernement, Hitler avait exigé la démission de von Neurath, ministre des Affaires étrangères, et pratiqué des mouvements dans le personnel du ministère de l’Économie, dans le corps diplomatique, au ministère de la Guerre et dans le commandement de l’Armée de terre.

Il y eut alors une lutte qui dura des semaines pour la convocation du tribunal militaire qui devait décider de la réhabilitation du Generaloberst von Fritsch. Nous pensions tous que c’était l’occasion de montrer devant une juridiction supérieure allemande quels moyens employait la Gestapo pour se débarrasser de ses ennemis politiques. C’était là une occasion unique d’entendre des témoins qui étaient mêlés à toute cette intrigue, l’exposer sous la foi du serment, et c’est alors que nous nous sommes mis au travail pour préparer de notre côté ce procès.

Dr DIX

Qu’entendez-vous par « nous » ?

TÉMOIN GISEVIUS

J’entends par là tout d’abord un juriste éminent, magistrat qui fut juge à ce tribunal militaire, le Reichskriegsgerichtsrat et plus tard chef de la justice militaire et Ministerialdirektor, Dr Sack. Cet homme considérait de son devoir de faire tout ce qu’il pouvait pour tirer cette affaire au clair. C’est ce qu’il a fait et il a trouvé la mort lui aussi après le 20 juillet.

Lors de cette enquête, les choses suivantes ont été établies : les juges du tribunal de guerre du Reich ont entendu de leur côté les témoins de la Gestapo Ils ont examiné les procès-verbaux de la Gestapo ; ils ont fait des enquêtes et au bout de très peu de temps, avec l’aide du criminaliste Nebe, ils ont très rapidement établi qu’il s’agissait d’un homonyme, d’un certain capitaine von Frisch, depuis longtemps à la retraite, et non pas du Generaloberst von Fritsch.

Lors de cette enquête, les juges ont acquis, de plus, la preuve que la Gestapo, dès le 15 janvier, s’était rendue dans l’appartement de ce sosie qui s’appelait von Frisch et avait interrogé sa femme de ménage. Je me permets de confronter encore ces deux dates. Le 15 janvier, la Gestapo avait la preuve que Fritsch n’était pas le coupable. Le 24 janvier, l’accusé Göring amène son détenu comme témoin à charge dans la Chancellerie du Reich pour démontrer la culpabilité du Generaloberst von Fritsch.

Devant cette intrigue qui prenait des proportions incroyables, nous- avons pensé que même le général le plus sceptique devait se rendre compte que ce n’était pas seulement les sous-ordres de la Gestapo qui opéraient d’une manière invisible, en cachette, sans que les ministres ou les fonctionnaires de la chancellerie en sachent quelque chose Mais nous savions encore qu’il se passait des choses devant lesquelles aucun homme d’honneur et possédant un certain sens de l’équité ne pouvait rester inactif.

Voilà pourquoi notre groupe s’est accru. Nous avons vu alors qu’il ne nous fallait plus seulement amasser des documents en secret contre la Gestapo, et c’était là la grande difficulté que nous rencontrions. Nous entendions énormément de choses, mais si nous avions transmis ces renseignements, nous aurions à chaque fois risqué de livrer à la terreur de la Gestapo ceux de qui nous les tenions. Il nous fallait rester sur le terrain judiciaire et c’est pourquoi nous avons commencé notre lutte. Nous avons essayé, d’amener le Generaloberst von Brauchitsch à transmettre les requêtes au tribunal militaire du Reich.

Dr DIX

Qu’entendez-vous par « nous » ?

TÉMOIN GISEVIUS

A ce moment-là, il y avait un groupe dont je voudrais faire ressortir le Dr Schacht, qui était extrêmement actif et qui s’est rendu chez l’amiral Raeder, chez Brauchitsch, chez Rundstedt et chez Gürtner, essayant partout de dire : « C’est maintenant la grande crise, c’est maintenant que nous devons agir. C’est à l’Armée qu’il appartient maintenant de nous délivrer de ce régime de terreur ». Mais à ce sujet, il me faut parler d’un autre personnage. Dès 1936, Schacht m’avait mis en rapports avec le Dr Gördeler. J’ai eu l’honneur de travailler jusqu’au 20 juillet dans le même but que cet homme courageux et je veux citer son nom pour la première fois afin d’évoquer dans cette salle où l’on rappelle tant de terribles événements, le nom d’un Allemand qui a vaillamment combattu pour la liberté, le droit et l’honneur, et qui sera un exemple pour tous en montrant que l’on pouvait accomplir son devoir jusqu’à la mort, même sous la terreur de la Gestapo. Ce Dr Gördeler, combattant intrépide qui ne se lassait jamais, a montré à cette époque un courage incomparable. Comme le Dr Schacht, il s’est rendu d’un ministère à l’autre. Il est allé d’un général à l’autre et il croyait aussi que l’heure avait sonné pour le front des honnêtes gens avec les généraux en tête. Brauchitsch n’a pas refusé ; devant Gördeler, il s’est engagé à soutenir un putsch avec un enthousiasme quasi religieux. Je peux même affirmer que, devant moi, Brauchitsch s’engagea solennellement à profiter de cette occasion pour entamer le combat contre la Gestapo, mais il y mit une condition qui était celle de tous les généraux. Il disait :

« Hitler est un homme populaire et nous craignons de nous attaquer à ce mythe. Cette preuve décisive que nous voulons apporter au peuple allemand et au monde se fera au cours des audiences du tribunal militaire du Reich et par le jugement qu’il rendra ». C’est pourquoi Brauchitsch a attendu pour agir que le tribunal militaire du Reich rende son verdict.

Le tribunal militaire du Reich se réunit alors. Mais l’audience fut interrompue soudain dans des circonstances dramatiques. Il est vrai que je dois ici ajouter encore quelque chose. Hitler avait nommé Göring président de ce tribunal militaire du Reich, et cette juridiction se réunit effectivement sous la présidence de l’accusé Göring. Je sais par Nebe avec quelle minutie Göring s’était entretenu de tout cela avec Himmler et Heydrich, quelques jours avant l’ouverture des débats. Je sais que Himmler avait dit à Heydrich : « Ce tribunal militaire du Reich sera la fin de ma carrière ».

Dr DIX

C’est Nebe qui vous l’a rapporté ?

TÉMOIN GISEVIUS

Oui, le jour même. Il ajouta : « Cette procédure sera un grand danger pour la Gestapo ». Le tribunal militaire du Reich siégea alors pendant quelques heures, puis l’audience fut suspendue dans des circonstances dramatiques, car c’était le jour où la décision fut prise de faire entrer les armées allemandes en Autriche. A ce moment-là, nous n’avions plus aucun doute sur la raison pour laquelle le président de ce tribunal militaire désirait tellement obtenir un ordre de marche pour les troupes, dont l’objectif n’était pas à l’intérieur, mais à l’extérieur du Reich.

Ce n’est qu’une semaine plus tard que le tribunal militaire du Reich put siéger à nouveau, mais à ce moment-là Hitler triomphait. Les généraux avaient déjà cueilli leurs lauriers. On avait annoncé un plébiscite. L’enthousiasme était grand et l’esprit des généraux confus. C’est ainsi que le tribunal se sépara. L’innocence de Fritsch fut bien établie, mais Brauchitsch déclara alors que, dans la situation psychologique nouvelle créée par l’annexion de l’Autriche, il ne pouvait plus prendre la responsabilité d’un putsch.

Tel est, dans ses grandes lignes, le récit des événements qui ont pratiquement décapité le ministère de la Guerre et jeté la confusion dans l’esprit des généraux. C’est à partir de ce moment que l’on ne cessa de prendre des mesures de plus en plus arbitraires.

Dr DIX

Peut-être le Tribunal me permettra-t-il de citer dans ce rapport une phrase extraite d’un document que je dépose sous le numéro Schacht-15. Mon livre de documents est encore à la traduction, mais j’espère que celle-ci sera terminée le jour de la déposition de Schacht. Il s’agit d’une seule phrase qui est intéressante sous ce rapport.

LE PRÉSIDENT

Ce document a-t-il été soumis au Ministère Public et au Tribunal ?

Dr DIX

Oui, les documents ont été examinés deux fois en détail avec le Ministère Public, d’une part en ce qui concerne la traduction, d’autre part en ce qui concerne leur admissibilité en tant que preuve, et on en a discuté ici à l’audience. Je suis donc convaincu que le Ministère Public connaît parfaitement ce document. D’ailleurs, il ne s’agit que d’une seule phrase. Je ne crois pas qu’il y ait d’objections de la part du Ministère Public. Si je présente cette phrase à un autre moment, il y aura une faille dans mon argumentation. D’ailleurs, j’éviterai de citer bette phrase une deuxième fois. C’est une phrase qui provient du rapport biennal de l’État-Major général des États-Unis.

M. JUSTICE JACKSON

Je ne sais pas ce qu’est ce document Votre Honneur. J’aimerais le savoir parce que, sans aucun doute, nous poserons des questions. Je ne veux pas retarder le Dr Dix, mais je n’en ai pas de copie et je ne sais pas encore ce dont il s’agit.

Dr DIX

Je voulais simplement gagner du temps en citant cette phrase, mais étant donné que cela semble provoquer des discussions et des difficultés, j’y renonce et je présenterai cette phrase dans le cadre de mon argumentation ultérieure, sinon, je n’arrive pas au but que je me propose. (Au témoin.) Voulez-vous, pour compléter et permettre au Tribunal de bien comprendre les faits, déclarer encore une fois quel était le rôle du président du tribunal dans cette procédure : il contrôlait tout et la tournure des débats dépendait uniquement de lui ?

TÉMOIN GISEVIUS

Monsieur Dix, je ne doute pas que vous ne répondiez plus clairement que moi et avec plus d’esprit juridique sur la question de la compétence d’un tel président. Mais je voudrais ajouter la chose suivante : j’ai lu le compte rendu sténographique de ces débats. C’est un document que nous pensions pouvoir publier un jour et j’espère que nous le trouverons. Il ressort de cette sténographie que l’accusé Göring, en tant que président de ce tribunal, décidait de l’ensemble des débats. C’est lui qui interrogeait les témoins à charge et faisait en sorte de ne pas poser d’autres questions qui eussent pu être gênantes. Je dois dire que la lecture de ce procès-verbal volumineux a montré que Göring réussit à tronquer les faits par sa manière de procéder.

Dr DIX

J’ai parlé moi-même, au début de l’audience, de la crise de Fritsch comme de l’événement le plus décisif dans la venue de la guerre. Vous avez dit être de mon avis ; voulez-vous nous en donner les raisons et nous dire quelle fut l’impression que produisit cette affaire dans votre cercle et spécialement sur Schacht.

TÉMOIN GISEVIUS

Je répète que jusqu’à l’apparition de cette crise, il était inconcevable au sein de l’opposition de songer à la possibilité d’une guerre. Cela tenait à ce que l’opposition, impressionnée par la force de l’Armée et des hommes au pouvoir, croyait que placer à la tète de l’Armée allemande un homme d’honneur comme Fritsch, était une condition suffisante. Il lui semblait inconcevable que Fritsch pût tolérer un glissement vers la terreur ou vers la guerre.

Quelques-uns seulement avaient fait remarquer que c’est un caractère de toutes les révolutions de dépasser un jour les frontières du pays où elles naissent. Nous croyions que cet enseignement de l’Histoire était aussi valable pour la révolution nationaliste et nous avertissions de ce danger ceux qui croyaient à cette révolution en leur démontrant que ces révolutionnaires feraient un jour la guerre qui deviendrait leur dernière planche de salut.

Or, plus il devenait clair, au cours de la crise de Fritsch, que le radicalisme gagnait du terrain, plus le cercle de ceux qui comprenaient qu’un danger de guerre ne pouvait plus être écarté, s’agrandissait.

Dr DIX

Et l’accusé Schacht faisait partie de ce cercle ?

TÉMOIN GISEVIUS

Oui. Au cours de cette crise, Schacht, comme beaucoup d’autres, a déclaré : « C’est la guerre », et c’est ce qui a également été dit sans ambages au Commandant en chef de l’Armée de terre, le Generaloberst von Brauchitsch.

Dr DIX

On peut se demander alors pourquoi Schacht a financé le réarmement, tout au moins à ses débuts ?

TÉMOIN GISEVIUS

Schacht a toujours donné la raison suivante : il m’a dit qu’il avait soutenu le réarmement dans des buts défensifs. Schacht a été convaincu, pendant de nombreuses années, qu’un aussi grand peuple placé au centre de l’Europe devait avoir au moins les moyens de se défendre.

Je me permettrai de dire également qu’un grand nombre d’Allemands étaient persuadés à ce moment-là d’une possibilité d’agression venant de l’Est. Il ne faut pas oublier l’intensité de la propagande faite à cette époque dans le peuple allemand ; on insistait surtout, à ce moment-là, sur les aspirations polonaises en Prusse Orientale.

Dr DIX

Schacht vous a-t-il également dit, à ce moment-là, qu’il poursuivait des buts politiques avec ce réarmement et qu’il pensait s’en servir pour rouvrir la question du désarmement général ?

TÉMOIN GISEVIUS

Je m’excuse, j’avais oublié d’en parler. Schacht estimait qu’il fallait par tous les moyens remettre la question du réarmement sur le tapis. Il pensait — et je crois qu’il avait acquis cette conviction dès 1935 — qu’il fallait amener les autres pays à porter leur attention sur le réarmement allemand et qu’alors Hitler serait obligé, devant cette sorte de divulgation, de négocier à nouveau la réunion d’une conférence du désarmement.

Dr DIX

En avez-vous parlé à l’époque avec Schacht lui-même, ou bien est-ce votre opinion personnelle ?

TÉMOIN GISEVIUS

Non, nous en avons discuté à ce moment-là ; je m’en souviens très bien, car je pensais alors que Hitler avait bien d’autres choses en tête qu’une conférence du désarmement. Je lui prêtais un tout autre caractère et fus un peu étonné que Schacht envisageât de telles conceptions de Hitler comme possibles.

Dr DIX

Avez-vous, au cours de vos conversations avec Schacht, eu l’impression qu’il était au courant de la nature, de l’importance et de la rapidité du réarmement ?

TÉMOIN GISEVIUS

Je me souviens parfaitement que Schacht m’a demandé et a demandé également à mes amis de l’aider à connaître exactement la portée du réarmement en posant des questions au ministère de la Guerre. Hier déjà, j’ai donné des détails sur les tentatives qu’il a faites par l’intermédiaire d’Oster et de Thomas pour connaître des détails à ce sujet.

Dr DIX

Pouvez-vous dire au Tribunal si Schacht s’est alors efforcé de limiter les dépenses d’armement et, par conséquent, l’armement lui-même ? Dans l’affirmative, quand a-t-il entrepris ces efforts ?

TÉMOIN GISEVIUS

Ces efforts ont été faits, à ma connaissance, en 1936, et ont joué un grand rôle dans les discussions ayant pour objet la démission de Schacht du poste de ministre de l’Économie en 1937. Je me souviens qu’au fond, chacune de nos conversations tournait autour de ce point.

Dr DIX

Or on a prétendu et, évidemment, le Ministère Public l’a également dit, que les raisons données par Schacht dans les demandes officielles de limitation des armements, étaient d’ordre financier et qu’il parlait en tant que chef de l’Économie et président de la Reichsbank, soucieux des finances et de l’économie, et non pas en patriote craignant que son pays n’allât vers une guerre. Avez-vous conduit des négociations où des conversations avec Schacht au sujet desquelles vous pourriez dire quelque chose au Tribunal ?

TÉMOIN GISEVIUS

Chaque lettre de Schacht était précédée de douzaines de brouillons, et ces projets étaient discutés dans des cercles d’amis ; pour citer un exemple, Schacht a souvent soumis de tels projets de lettres à Gördeler. Il s’agissait toujours de la même chose ; que faut-il dire pour qu’une telle lettre ne soit pas considérée comme une provocation, mais pour qu’elle atteigne son but : décider les autres ministres bourgeois, en particulier le ministre de la Guerre, Blomberg, à se ranger du côté de Schacht ; car c’était là justement la question : comment convaincre des ministres comme Blomberg, Neurath ou Schwerin-Krosigk, bien plus fidèles à Hitler ? Comment les persuader qu’il fallait suivre Schacht et les empêcher de dire que Schacht, dont la parole acérée était bien connue, provoquait à nouveau Hitler et Göring ?

Toutes ces tentatives ne peuvent être comprises que si l’on connaît les raisons tactiques qui nous ont amenés à discuter chaque démarche à entreprendre avec ceux qui dirigeaient l’opposition.

Dr DIX

Après la crise de Fritsch, comment avez-vous préparé votre conspiration politique avec vos amis et Schacht ?

TÉMOIN GISEVIUS

Je me servirai de ce terme de conspiration. A cette époque on ne pouvait encore parler que d’opposition et c’est alors que s’amorça une véritable conspiration. C’est alors qu’apparut un homme qui en devint plus tard le chef qui devait y jouer un grand rôle ; c’était le chef de l’État-Major général, le Generaloberst Beck. Il pensait que c’était le moment, pour un général allemand, de jeter à l’Allemagne et à l’étranger un grand cri d’alarme. Je crois qu’il est important, pour le Tribunal, de connaître les raisons qui ont décidé Beck. Le chef de l’État-Major général était à Jüterbog en 1938 lorsque Hitler y tint un grand discours devant les généraux. Ce discours devait être une sorte de réhabilitation de Fritsch et quelques mots furent prononcés à son sujet. Mais on parla bien davantage, et pour la première fois devant des généraux allemands, de l’intention de Hitler de faire la guerre à la Tchécoslovaquie. Beck entendit ce discours ; il fut indigné, lui qui était chef de l’État-Major général, d’entendre pour la première fois parler d’une telle intention dans une réunion si nombreuse, sans en avoir été informé au préalable et sans avoir été consulté. Pendant cette réunion, Beck envoya une lettre à Brau-chitsch lui demandant un entretien immédiat. Brauchitsch refusa cet entretien et fit ostensiblement attendre Beck pendant plusieurs semaines. Beck perdit patience et rédigea un mémoire très important, très volumineux, dans lequel il protestait, en tant que chef de l’Etat-Major général, contre cette aventure guerrière dans laquelle on se proposait d’entraîner le peuple allemand. Beck déclara à la fin de son mémoire qu’il démissionnait. Je crois qu’il me faut, ici, parler de ce chef de l’État-Major général.

Dr DIX

Un instant, Monsieur. Voulez-vous nous dire de qui vous avez appris l’existence de ces négociations entre Beck et Brauchitsch, et les intentions de Beck ?

TÉMOIN GISEVIUS

Beck avait confiance en moi et, pendant ces dernières années, j’ai collaboré étroitement avec lui, et jusqu’à la dernière heure de sa vie, le 20 juillet, je suis resté à ses côtés. Je peux attester ici, et c’est important pour le Tribunal, que Beck s’est toujours posé cette question : que doit faire un chef d’État-Major général, lorsqu’il voit que tout mène à la guerre ? C’est pourquoi je dois à sa mémoire et au serment que j’ai prêté ici, de dire que Beck a été le seul général allemand qui en a tiré la conclusion qu’il fallait démissionner pour montrer que, même pour des généraux remplissant de hautes fonctions, il y avait une limite au delà de laquelle ils devaient risquer leur situation et leur vie, démissionner, et ne plus accepter d’ordres. Beck pensait que l’État-Major général n’était pas seulement un groupement de techniciens, de spécialistes ; il voyait dans l’État-Major allemand la conscience de l’Armée allemande et il formait ses officiers d’État-Major dans ce sens. Dans les dernières années de sa vie, il souffrit beaucoup de ce que des gens qui avaient été éduqués par lui ne suivaient pas ce chemin qu’il leur avait tracé. Je dois rendre hommage ici à son caractère inflexible...

LE PRÉSIDENT

Docteur Dix, je crois qu’il serait préférable de parler de ce que fit effectivement le général Beck.

Dr DIX

Nous allons le faire, Monsieur le Président.

LE PRÉSIDENT

Le témoin a dit que le général Beck avait protesté en rédigeant un mémorandum et avait offert sa démission ; il nous a dit cela, mais il ne nous a pas dit ce que le général Beck avait fait.

Dr DIX

Oui.

LE PRÉSIDENT

Nous allons suspendre quelques instants.

(L’audience est suspendue.)
LE PRÉSIDENT

Le Tribunal siégera demain samedi, non pas en audience publique, mais en Chambre du conseil.

Dr DIX

Après le discours de Jüterbog, le Generaloberst Beck a décidé de donner sa démission. Que s’est-il passé alors ?

TÉMOIN GISEVIUS

Beck fut alors vivement engagé par Hitler et Brauchitsch à rester en fonctions, mais il refusa et insista pour obtenir son renvoi, sur quoi Hitler et Brauchitsch lui demandèrent que sa démission ne fut du moins pas rendue publique et qu’il l’ajournât de quelques mois. Beck qui, à ce moment-là, ne s’était pas encore engagé sur la voie de la haute trahison, pensa qu’il pouvait accéder à cette demande. Il a profondément regretté plus tard cette attitude loyale. En fait, à la fin du mois de mai, ou au début du mois de juin, son successeur, le général Halder, a été chargé des affaires courantes de l’État-Major général et, à partir de ce moment-là, Beck n’exerça plus en fait ses fonctions.

Dr DIX

Puis-je vous demander encore une fois comment vous avez eu connaissance de ces faits ? Quelles observations avez-vous faites, quels entretiens avez-vous eus à ce sujet, et avec qui ?

TÉMOIN GISEVIUS

A cette époque-là, des entretiens con tinuels avaient lieu entre Beck, Oster, Gördeler, Schacht et tout un groupe. Et la question de savoir pourquoi Beck n’avait pas rendu publique sa démission, a toujours été un sujet d’entretien entre lui et moi jusqu’à la fin de ses jours, car il le regrettait profondément.

Dr DIX

Mais à part la démission de Beck, il était question également d’une démission éventuelle de Schacht. Est-ce que la nécessité ou l’opportunité d’une démission de Schacht a été discutée entre Beck et Schacht, et en avez-vous eu connaissance ?

TÉMOIN GISEVIUS

Oui, on en a beaucoup parlé. Beck pensait que sa seule démission ne serait pas suffisante. C’est pourquoi il demanda à Schacht s’il ne pouvait pas offrir lui aussi la sienne. Ces conversations eurent lieu d’une part entre Beck et Schacht personnellement et, d’autre part, entre Oster et moi, qui étions les deux intermédiaires. J’avoue que j’étais d’avis, au cours de ces entretiens, que Schacht dût absolument démissionner et je le lui ai conseillé. Oster pensait au contraire que Schacht devait rester en fonctions et le pria de rester, parce qu’il était indispensable, pour influencer les généraux, qu’il gardât son titre et son poste de ministre. Je dois dire maintenant que j’ai eu tort de donner ce conseil à Schacht à l’époque, car les événements que j’aurai à décrire ont confirmé combien il était important pour Oster et d’autres que Schacht restât en fonctions.

Dr DIX

C’était une question de conscience très grave pour Schacht. Vous avez fait état devant le Tribunal de votre opinion, ainsi que de l’opinion et des buts d’Oster, mais Schacht vous a-t-il fait part de ses opinions à lui, ou de ses hésitations et de ce qui a entraîné sa décision ?

TÉMOIN GISEVIUS

Oui.

M. JUSTICE JACKSON

Plaise au Tribunal. Je ne vois aucune objection à ce que les accusés présentent leurs arguments comme ils l’entendent, mais je crois que nous dépassons les limites d’un interrogatoire normal. Schacht est présent, et c’est lui qui peut nous parler de sa conscience. Je ne crois pas qu’un autre témoin puisse le faire ; j’estime que la réponse à cette question n’aurait pas de valeur et je m’élève contre cette façon de procéder.

LE PRÉSIDENT

Je crois que vous feriez mieux, Docteur Dix, en effet, de nous dire ce que Schacht faisait, ou plutôt d’obtenir du témoin qu’il nous dise ce que Schacht a fait.

Dr DIX

Puis-je faire une brève remarque à ce propos ? Il est naturellement exact que c’est Schacht qui, comme l’a dit M. Justice Jackson, saura le mieux dire ce qu’il pensait et pourra le dire lui-même au Tribunal ; mais, dans une question aussi délicate, qui d’ailleurs est discutée, le Ministère Public tend à croire que les mobiles qui ont poussé Schacht à agir comme il l’a fait ne sont pas justifiés. C’est pourquoi il me semble important d’entendre, de la bouche d’un témoin si ces mobiles étaient vraiment justifiés et si Schacht n’est pas en train, sur le banc des accusés, de former de toutes pièces une déclaration, soupçon que ne manqueront pas d’éprouver les membres du Ministère Public.

LE PRÉSIDENT

Docteur Dix, le Tribunal pense que le témoin ne doit nous déclarer que ce que Schacht a dit et ce que Schacht a fait, mais qu’il n’est pas à même de nous dire ce que Schacht pensait.

Dr DIX

C’est très juste, Monsieur le Président ; d’ailleurs le témoin ne doit nous dire que ce que Schacht lui a confié à cette époque.

LE PRÉSIDENT

Je crois qu’il est superflu de discuter ce point plus longtemps ; le témoin a entendu ce que j’ai dit. Demandez-lui ce que Schacht a fait ou dit, et non ce qu’il pensait.

Dr DIX

Très bien. Que vous a dit Schacht sur les raisons de sa démission ?

TÉMOIN GISEVIUS

Schacht m’a d’abord dit à ce moment-là qu’après tout ce que nous avions vu ou vécu, on ne pouvait pas se fier aux généraux pour les voir effectivement participer à un putsch éventuel, et que c’était la raison pour laquelle, lui, Schacht, en tant qu’homme politique, avait le devoir d’envisager un changement de situation en Allemagne sans un putsch. Dans ce but, il avait préparé un plan qu’il a développé devant moi. Schacht m’a dit textuellement : « Je tiens Hitler à la gorge ». Il voulait dire par là, il me l’a d’ailleurs expliqué dans les détails, que désormais le jour était proche où les dettes du ministère des finances et du cabinet envers la Reichsbank devaient être remboursées. Schacht doutait que le ministre des finances, Schwerin-Krosigk, pût être à même de remplir ses obligations morales et juridiques et de rembourser les fonds avancés par la banque. C’est pourquoi Schacht pensait que s’il démissionnait au moment d’une démarche collective de la direction de la Reichsbank, la plupart des ministres du Reich qui, à cette époque, étaient encore d’un milieu bourgeois, se rallieraient à lui. C’est à cela qu’il pensait, lorsqu’il me disait : « J’ai encore une corde à mon arc et les Neurath, les Gürtner et les Seldte ne peuvent me refuser leur concours ». J’ai répondu à Schacht que je doutais que le cabinet délibérât en ce sens et que le moyen que l’on utiliserait pour se débarasser de lui serait bien plus violent.

Schacht ne m’a pas cru et il m’a dit avant tout qu’il atteindrait certainement un de ses buts, parce qu’on serait obligé d’en discuter au sein du Cabinet du Reich et il y aurait alors une situation aussi alarmante en Allemagne qu’en février 1938, à l’occasion de la crise de Fritsch. Il comptait donc sur un changement du Cabinet du Reich dans un sens plus radical et, par là même, sur la possibilité psychologique d’une intervention éventuelle des généraux.

Dr DIX

Vous-avez dit au début que Schacht pensait qu’il ne pouvait se fier à la possibilité d’un putsch entrepris par les généraux. A quels généraux pensait-il à ce moment-là et que voulait-il dire ?

TÉMOIN GISEVIUS

Schacht pensait à cette crise qui apparut en Allemagne entre mai et septembre 1938, lorsqu’il fut question de nous lancer dans la guerre contre la Tchécoslovaquie. Lors de sa démission, Beck nous avait assurés — j’entends par nous, Gördeler, Schacht et d’autres politiciens — qu’il nous laisserait un successeur encore plus énergique que lui et qui était fermement décidé à entreprendre un putsch au cas où Hitler aurait recours à la guerre. Cet homme, qui avait la confiance de Beck et que Beck mit en rapports avec nous, c’était le général Halder. En fait, le général Halder, après avoir pris ses fonctions, a fait des démarches pour entrer en contact avec notre groupe, c’est-à-dire avec Schacht, Gördeler, Oster et d’autres de ce groupe. Quelques jours après son entrée en fonctions, il a fait venir Oster et lui a dit qu’à son avis, les événements accéléreraient l’évolution vers la guerre et qu’il tenterait alors un coup d’État. Il a demandé à Oster ce qui était entrepris de son côté pour faire entrer les civils dans ce complot.

Dr DIX

De quels civils pouvait-il s’agir, à part Gördeler et Schacht ?

TÉMOIN GISEVIUS

Nous étions encore très peu nombreux et Halder a donné à Oster le renseignement suivant : il ne connaissait que deux civils avec lesquels Oster pouvait entamer des négociations préliminaires : c’était Gördeler et Schacht. Halder refusait de négocier personnellement avec un homme aussi suspect que Gördeler. Il donnait la raison suivante : il était trop dangereux pour lui de recevoir un homme qu’il ne connaissait pas encore, alors qu’il pouvait facilement trouver un motif de service pour un entretien avec Schacht. Oster s’adressa à Schacht par mon intermédiaire : Schacht était prêt ; il devait y avoir une rencontre à un endroit fixé ; j’avertis Schacht en lui disant : « Faites venir Halder dans votre appartement pour être sûr de l’affaire ».

Halder se rendit personnellement à la fin de juin 1938 dans l’appartement de Schacht et lui dit que la guerre ne saurait tarder et que lui, Halder, voulait organiser un putsch ; il demanda à Schacht s’il était prêt à l’aider sur le plan politique dans les hautes fonctions qu’il occupait. Schacht me l’a raconté et Halder l’a également raconté à Oster.

Dr DIX

Et Oster vous l’a dit ?

TÉMOIN GISEVIUS

Oui. J’étais l’intermédiaire permanent. Schacht a répondu, il me l’a dit après cette visite de Halder, qu’il était prêt à tout au cas où les généraux se décideraient à se débarrasser de Hitler. Halder fit venir Oster le lendemain, lui parla de cet entretien et lui demanda si, sur le plan de la Police, tout était préparé pour ce putsch. C’est alors qu’Oster lui proposa de s’entretenir personnellement avec moi, et j’eus alors en pleine nuit une longue conversation avec Halder au sujet de ce putsch. Je crois qu’il est important de rapporter ici les paroles de Halder et ses intentions. Tout d’abord, il m’assura que, contrairement à l’attitude d’autres généraux, il ne doutait pas que Hitler désirât la guerre. Halder dépeignit Hitler comme un homme assoiffé de sang et me parla de la sanglante journée du 30 juin. Mais il me dit aussi qu’il était extrêmement difficile d’obtenir que les généraux, et surtout les jeunes officiers, se rendissent compte des véritables intentions de Hitler car un mot d’ordre circulait parmi eux. L’Armée pouvait être certaine que Hitler ne voulait pas la guerre ; il ne préparait qu’une action diplomatique de grande envergure, appuyée par de simples menaces.

C’est pourquoi Halder croyait qu’il était indispensable de prouver à tout le monde jusqu’au dernier des capitaines qu’il ne s’agissait pas de bluff mais que Hitler avait réellement donné l’ordre de mettre la menace à exécution. Halder était donc décidé, pour en informer le peuple allemand et les officiers, à attendre le déclenchement d’une guerre. Mais là aussi il craignait le mythe hitlérien ; c’est pourquoi il me proposa de supprimer Hitler par un attentat à la bombe, le lendemain du déclenchement d’une guerre éventuelle et de dire au peuple allemand que Hitler avait péri dans son train spécial à la suite d’un bombardement ennemi. Je répondis à ce moment-là que j’étais peut-être encore trop jeune, mais que je ne pouvais vraiment pas comprendre pourquoi il ne voulait même pas, après coup, dire au peuple allemand ce que les généraux avaient fait.

Halder alors, pendant plusieurs semaines, ne donna pas signe de vie ; la campagne de presse contre la Tchécoslovaquie prenait des formes de plus en plus menaçantes. Nous nous rendions compte que la guerre allait éclater dans quelques jours ou dans quelques semaines.

A ce moment-là, Schacht se décida à rendre visite à Halder chez lui une fois encore et à lui demander de tenir sa parole. Il me sembla bon qu’il y eût un témoin lors de cette conversation, et c’est pourquoi j’accompagnai Schacht. Je n’ai pas eu l’impression que Halder fût particulièrement content de la présence de ce témoin ; il confirma une fois de plus qu’il était fermement décidé à déclencher un putsch. Mais, encore une fois, il voulait attendre que le peuple allemand eût la démonstration des intentions agressives de Hitler par un ordre définitif d’engager les hostilités.

Schacht a montré alors le danger que présenterait une telle expérience. Il a montré à Halder qu’on ne pouvait tout de même pas permettre le déclenchement d’une guerre, simplement pour détruire la légende hitlérienne dans l’esprit du peuple allemand.

Au cours d’une conversation détaillée et très animée, qui eut lieu entre Halder et Schacht, Halder déclara tout de même qu’il était prêt à déclencher le putsch, non pas après le début des hostilités, mais dès le moment où Hitler aurait donné l’ordre décisif de marche. Nous avons alors demandé à Halder s’il dominerait encore la situation et si Hitler ne réduirait pas rapidement sa tentative à néant. Halder répondit textuellement : « Non, il ne peut pas tricher avec moi ; j’ai établi mes plans d’État-Major de telle façon que je suis obligé de le savoir 48 heures à l’avance ».

Je crois que ce détail est important, car plus tard, le délai entre l’ordre et le mouvement lui-même a été considérablement réduit. Halder nous a assurés qu’à part ces manœuvres à Berlin, il avait également une division blindée en Thuringe, sous les ordres du général von Hoeppner, qui pourrait éventuellement arrêter la garde du corps de Hitler qui, de Munich où elle était cantonnée, se rendrait à Berlin. Malgré toutes ces déclarations de Halder, Schacht et moi avons gardé de cet entretien une curieuse et amère impression. Halder disait que Schacht semblait le presser de déclencher ce putsch prématurément ; quant à moi, je pensais que Halder essayait peut-être de s’esquiver au dernier moment. C’est pourquoi nous avons fait part à Oster de notre mauvaise impression et nous lui avons dit qu’il fallait absolument tenter de pressentir un autre officier général, au cas où Halder se récuserait au dernier moment.

Oster en comprit la nécessité et voilà comment le général von Witzleben se joignit à notre cercle de conspirateurs.

Dr DIX

Qui a gagné von Witzleben à votre cause ?

TÉMOIN GISEVIUS

C’est Schacht.

Dr DIX

Comment dites-vous ?

TÉMOIN GISEVIUS

C’est Schacht qui a convaincu Witzleben. Oster s’est rendu chez Witzleben et lui a rendu compte de tout ce qui s’était passé. Witzleben m’a convoqué et je lui ai dit qu’à mon avis, l’organisation actuelle de la Police lui permettait, en tant que général commandant le corps d’armée de Berlin, de pouvoir tranquillement tenter un putsch. C’est alors que Witzleben m’a posé la question que nous posaient tous les officiers généraux. Était-il bien vrai qu’un incident diplomatique à l’Est amènerait une guerre ou bien, comme le disaient Ribbentrop et Hitler en secret aux généraux, les Puissances occidentales n’étaient-elles pas tacitement d’accord pour nous laisser les mains libres à l’Est. Et Witzleben prétendait que si un tel accord existait vraiment, il ne pouvait naturellement pas déclencher un putsch. Je lui ai alors déclaré que Schacht, qui connaissait très bien la mentalité anglo-saxonne, pouvait lui donner tous les détails nécessaires. Une entrevue Schacht-Witzleben fut donc décidée. Witzleben y amena son général de division, von Brockdorf, qui devait régler les détails du putsch. Je les accompagnai à la maison de campagne de Schacht pour un entretien qui dura plusieurs heures. A la fin de cet entretien, Witzleben était convaincu qu’en aucun cas les Puissances occidentales ne laisseraient à l’Allemagne les mains libres à l’Est et, qu’au contraire, ce serait désormais la fin de la politique hitlérienne de surprise. Il décida alors, sans consulter Halder, de faire tous les préparatifs nécessaires. Il me donna de faux papiers et me plaça sous ses ordres dans sa région militaire pour que je puisse, sous sa protection, préparer sur le plan politique et policier tout ce qui était nécessaire. Il délégua le général von Brockdorf avec lequel j’inspectai tous les lieux qu’il devait occuper avec sa division de Potsdam. Madame Strunck était au volant et, passant pour des touristes, nous inspections tout en détail.

Dr DIX

Il s’agit du témoin Strunck. Excusez-moi.

TÉMOIN GISEVIUS

Je dois fournir encore une courte explication qui montrera la nécessité de la collaboration Witzleben. Il était très difficile de trouver un général pouvant pratiquement déclencher un mouvement de troupes. C’est ainsi, par exemple, que certains généraux en province n’avaient pas la possibilité de faire marcher les troupes.

LE PRÉSIDENT

Docteur Dix, est-il vraiment nécessaire d’approfondir cette question, de donner tant de détails ?

Dr DIX

Il n’est peut-être pas nécessaire de donner tant de détails sur le général von Witzleben. Voulez-vous me dire, Monsieur Gisevius, si ces préparatifs militaires et politiques étaient constamment portés à la connaissance de Schacht.

TÉMOIN GISEVIUS

Schacht était constamment au courant de ces choses. Nous nous rencontrions le soir dans l’appartement de Witzleben et je montrais alors tout ce que j’avais préparé par écrit pendant la journée. Nous en avons discuté en détail.

Dr DIX

A côté de ces mesures policières et militaires, des mesures politiques ont-elles également été prévues ?

TÉMOIN GISEVIUS

Évidemment, nous devions préparer en détail tout ce qu’il fallait dire dans ce cas sur le plan politique au peuple allemand. De même, il y avait un certain nombre de préparatifs concernant l’extérieur.

Dr DIX

Voulez-vous dire par extérieur, la politique extérieure ?

TÉMOIN GISEVIUS

Oui, naturellement.

Dr DIX

Pourquoi, « naturellement ». Le ministère des affaires étrangères était-il impliqué dans cette affaire ? Que voulez-vous dire ?

TÉMOIN GISEVIUS

Il est très difficile de répondre à cette question, car il est très difficile en temps de guerre ou pendant une crise précédant une guerre de parler de la collaboration avec l’étranger. On se trouve là sur un terrain très délicat. Si je dois en parler, il faut que je dise aussi quelles étaient les raisons qui ont amené ceux qui l’ont fait à traiter avec l’étranger.

Dr DIX

Je crois que le Tribunal vous permettra de donner ces détails.

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal me semble être d’avis que vous donnez un peu trop de détails. Si le Tribunal accorde foi à cette déposition, il est prouvé que Schacht négociait à ce moment-là avec le témoin et le général von Witzleben dans le but d’empêcher la guerre. Si le Tribunal l’accepte, dis-je. Mais ce n’est pas en donnant les détails apparemment inutiles de ces négociations que vous donnerez de la force à cette déposition.

Dr DIX

Oui, mais à mon avis l’activité des conspirateurs doit être étudiée dans ses détails. Il ne suffit pas...

LE PRÉSIDENT

Mais vous nous parlez de cela depuis ce matin, 10 heures.

Dr DIX

Monsieur le Président, il s’agit là d’un développement politique qui, du point de vue de Schacht...

LE PRÉSIDENT

On vient de me rappeler que vous avez dit hier soir que vous auriez besoin d’une demi-heure. Vous rappelez-vous l’avoir dit ? C’était peut-être une faute de traduction ?

Dr DIX

Non, c’est un grave malentendu. J’ai dit : si j’aborde la crise Fritsch, il me faudra une demi-heure, mais pour la crise Fritsch seulement. Messieurs, on est en train d’exposer l’histoire de l’opposition politique dans laquelle Schacht a joué un rôle important, et si l’accusé Göring et d’autres ont eu la possibilité d’exposer leur point de vue des journées entières, il me semble qu’il est juste de nous donner également la possibilité d’examiner comment ce mouvement d’opposition dont Schacht faisait partie a, dans des circonstances difficiles, exercé son activité. Je ne suis pas enclin à l’exagération et je suppose, Monsieur le Président, que si le témoin n’en parle pas maintenant, le Ministère Public en parlera lors du contre-interrogatoire. On gagnera du temps en le faisant maintenant.

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal n’a pas l’intention de vous dire comment vous devez présenter vos arguments, mais il espère que vous traiterez ce sujet le plus rapidement possible et sans détails inutiles.

Dr DIX

Vous pouvez compter sur moi.

Témoin, vous avez parlé de mesures de politique extérieure et vous étiez en train d’expliquer les motifs qui ont incité certains d’entre vous à prendre contact avec l’étranger pour obtenir un appui. Je vous prie de continuer.

TÉMOIN GISEVIUS

Je me limiterai à la déclaration suivante : à partir de ce moment, il y eut des conversations très substantielles et très importantes avec l’étranger en vue d’éviter le déclenchement ou l’extension d’une guerre. Tant que je ne serai pas en mesure d’exprimer mon avis sur les raisons d’une affaire aussi délicate, étant donné qu’on nous accuse de haute trahison en Allemagne, je ne ferai pas autre chose que répéter qu’elles ont eu lieu.

Dr DIX

Je n’ai pas compris que le Tribunal veuille vous empêcher d’exposer les raisons qui vous ont amené à entamer les négociations. Vous pouvez les indiquer.

TÉMOIN GISEVIUS

Je dois à ma conscience et avant tout aux morts qui ont servi notre cause de dire ici que nous étions en perpétuel conflit de conscience. Nous savions qu’on nous reprocherait de conspirer avec l’étranger.

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal sait que tout cela n’allait pas sans danger, mais nous ne sommes pas ici pour porter un jugement sur des gens qui, malheureusement, ont perdu la vie. Nous sommes ici pour examiner le cas de l’accusé Schacht.

Dr DIX

Il y a un malentendu sur l’intention du témoin ; il ne veut pas parler des gens qui sont morts en exerçant cette activité ni des dangers qu’elle présentait, mais des conflits de conscience qui agitaient ceux qui entreprenaient ces démarches pour se mettre en relations avec l’étranger et je crois qu’il faut reconnaître au témoin le droit d’y faire allusion car il doit déposer en public sur un sujet bien délicat. J’en prie instamment le Tribunal, sinon le témoin se contentera d’allusions d’ordre général qui ne satisferont pas aux nécessités de mon interrogatoire et je crois que le Ministère Public sera obligé de poser des questions au cours du contre-interrogatoire.

LE PRÉSIDENT

Voulez-vous essayer, je vous prie, d’amener le témoin sur le sujet. Nous ne pouvons évidemment pas dire sur quoi il désire s’étendre, mais nous pouvons préciser ce dont il parle.

Dr DIX

Veuillez donc nous donner brièvement des détails sur les pensées de ceux qui ont narré ces relations, puis nous décrire ces relations elles-mêmes.

TÉMOIN GISEVIUS

Monsieur le Président, il ne s’agit pas seulement de questions de conscience ; il y a encore aujourd’hui des membres des familles de ces personnes qui sont vivants et peuvent être l’objet d’accusations fausses. C’est pourquoi je dois dire qu’en ce qui concerne les rapports et les conversations avec l’étranger dont je parlerai dans un instant, nous n’étions pas très sûrs de certaines personnes, si restreint que fût notre groupe d’amis. Les uns allaient très loin, les autres s’interdisaient certaines choses. C’est ainsi, par exemple, que je dois à la mémoire de l’amiral Canaris qui n’est plus de ce monde, de rectifier ici les informations parues dans différents journaux, suivant lesquelles il aurait conspiré avec l’étranger. Et je ne veux pas non plus que ce que je vais dire maintenant soit mis sur le compte des hommes que j’ai nommés tout à l’heure ; c’est la raison pour laquelle je voulais faire cette déclaration, et je voudrais dire en même temps que nos amis qui se livraient à ces activités, n’admettaient pas qu’on leur reprochât le crime de haute trahison car, humainement, c’était une nécessité.

Dr DIX

Qu’est-ce qui est alors arrivé ?

TÉMOIN GISEVIUS

Dès que Hitler a fait connaître son intention d’envahir la Tchécoslovaquie, nos amis ont constamment essayé d’informer le Gouvernement britannique jusqu’à la décision finale. La première de ces démarches est un voyage de Gördeler au printemps de 1938 à Londres, où il a parlé de l’existence de ce groupe d’opposition, décidé à tout. Ce groupe informa constamment le Gouvernement britannique de ce qui se passait et de la nécessité d’informer le peuple allemand et les généraux que si les armées allemandes passaient la frontière tchécoslovaque, ce serait un casus belli pour les Alliés. Lorsque la crise eut atteint son maximum d’intensité et quand nos préparatifs furent terminés, nous avons entrepris une démarche inhabituelle, tant dans la forme que par son contenu, pour faire savoir au Gouvernement britannique que, pendant les négociations diplomatiques à venir, il ne s’agirait pas, comme le prétendait Hitler, de la seule question des Sudètes, mais qu’il s’agissait de l’invasion de toute la Tchécoslovaquie, et que si le Gouvernement britannique adoptait une attitude ferme, nous pouvions donner l’assurance qu’il n’y aurait pas de guerre. Voilà quelles furent nos tentatives pour obtenir de l’extérieur une aide dans la préparation psychologique d’un putsch.

Dr DIX

Nous passons maintenant au mois de septembre 1938 et à la crise qui a conduit à Munich. Quelle fut à ce moment l’activité de votre groupe de conspirateurs ?

TÉMOIN GISEVIUS

Plus cette crise nous menait vers Munich, plus nous essayions de convaincre Halder de déclencher immédiatement le putsch. Comme il n’était pas bien décidé, c’est Witzleben qui a tout préparé dans ses détails. Je ne donnerai ici de détails que sur les deux dernières journées dramatiques. Le 27 septembre, il apparut clairement que Hitler était prêt à tout. Pour amener le peuple allemand à accepter une guerre, il organisa une parade militaire à travers Berlin, et c’était Witzleben qui était chargé de la diriger ; mais l’effet ne fut pas celui qu’il attendait. La population, qui s’imaginait que les troupes partaient au combat, a ouvertement montré son mécontentement ; la troupe n’a soulevé aucun enthousiasme ; au contraire, les gens montraient le poing et Hitler regardait cette parade des fenêtres de la Chancellerie du Reich. Un accès de rage le fit se retirer de la fenêtre et il déclara :

« Avec un tel peuple, je ne peux pas faire de guerre ». Witzleben revint chez lui indigné et dit qu’il aurait dû diriger les canons sur la Chancellerie du Reich. Le lendemain matin...

Dr DIX

C’est Witzleben qui a dit cela ?

TÉMOIN GISEVIUS

Oui.

Dr DIX

Et d’où savez-vous ce qui se passait à la Chancellerie du Reich ?

TÉMOIN GISEVIUS

Ce sont différents fonctionnaires de la Chancellerie qui me l’ont dit.

Dr DIX

Continuez.

TÉMOIN GISEVIUS

Le lendemain matin, le 28, je crois, nous avons pensé que l’occasion de déclencher le putsch était arrivée. C’est ce matin-là qu’on a su que Hitler avait rejeté la dernière offre du Premier Ministre britannique Chamberlain et qu’il avait renvoyé l’ambassadeur Wilson avec une réponse négative. Witzleben eut connaissance de cette lettre et la montra à Halder. Il pensa que c’était une démonstration de la volonté de Hitler de déclarer la guerre. Halder fut de cet avis et rendit visite à Brauchitsch tandis que Witzleben attendait dans l’antichambre. Il revint après quelques instants et déclara que Brauchitsch aussi se rendait compte qu’il fallait agir et qu’il voulait simplement encore aller à la Chancellerie du Reich pour s’assurer que les déclarations de Halder et de Witzleben étaient exactes. Brauchitsch se rendit à la Chancellerie après avoir eu une conversation téléphonique avec Witzleben qui lui avait dit que tout était prêt. Cela avait lieu vers midi le 28 septembre, quand eut lieu l’intervention tout à fait inattendue de Mussolini. Sous l’impression de la démarche entreprise par Mussolini, Hitler accepta d’aller à Munich. C’est pourquoi au dernier moment notre action a été empêchée.

Dr DIX

Vous prétendez donc que c’est Munich qui a empêché cette action ?

TÉMOIN GISEVIUS

Oui.

Dr DIX

Continuons. Après Munich, que se passa-t-il dans votre groupe de conspirateurs ?

TÉMOIN GISEVIUS

Nous étions très déprimés, mais nous étions persuadés qu’en peu de temps Hitler jouerait le tout pour le tout. Nous ne doutions pas que Munich fut le signal d’une guerre mondiale. Certains de nos amis se demandaient s’il ne fallait pas émigrer. Gördeler et Schacht en ont parlé. C’est alors que Gördeler a écrit une lettre à un ami politique aux États-Unis auquel on a implicitement posé la question de savoir si les membres de l’opposition devaient émigrer. Gördeler déclarait qu’il n’y avait qu’une seule possibilité : adopter les méthodes de Talleyrand si nous voulions essayer de maintenir notre politique en Allemagne. Nous avons résolu de persévérer. Et alors, tout s’est précipité, la lutte contre les Juifs, la conquête de Prague.

Dr DIX

Avant de passer à Prague, vous faites allusion au pogrom contre les juifs, vous voulez parler du mois de novembre 1938. Savez-vous ou vous rappelez-vous quelle a été l’attitude de Schacht à l’occasion de ces événements ?

TÉMOIN GISEVIUS

Schacht a été indigné de ce pogrom et il l’a porté à la connaissance du public lors d’un discours prononce devant le personnel de la Reichsbank.

Dr DIX

Je lirai ultérieurement ce document. Maintenant, dites-moi quelle fut la suite des événements. Nous sommes à la fin de 1938. De nouveaux événements politiques à l’horizon ont-ils stimulé votre groupe de conspirateurs ?

TÉMOIN GISEVIUS

Ce fut d’abord la démission brutale de Schacht du directoire de la Reichsbank. Le souhait de Schacht de voir le cabinet délibérer à cette occasion ne se réalisa pas et notre espérance fut vaine de pouvoir résoudre la crise de cabinet. C’est pourquoi notre groupe d’opposition n’ayant pas de point de contact, nous étions obligés d’attendre les événements, de voir comment se dérouleraient les choses après la conquête de Prague.

Dr DIX

Un instant. Vous parlez du renvoi de Schacht de son poste de président de la Reichsbank. Savez-vous quelque chose à ce sujet, quelque chose des circonstances qui ont amené ce renvoi ?

TÉMOIN GISEVIUS

J’ai vu personnellement comment les différentes lettres ou mémoires du directoire de la Reichsbank ont été conçus ; j’ai vu qu’ils étaient de plus en plus diminués dans leurs effets ; j’ai vu comment ce renvoi est arrivé. Quelques minutes après la réception de la lettre de renvoi émanant de Hitler, Schacht me l’a lue. Il était indigné de son contenu et ne cessait de me répéter ce passage dans lequel Hitler citait d’une manière élogieuse sa coopération en vue du réarmement allemand. Schacht disait :

« Il veut maintenant me faire participer officiellement à cette collaboration ; il veut maintenant me faire participer à sa politique de guerre. »

Dr DIX

Mais Schacht est resté ministre sans portefeuille ? Est-ce que vous avez discuté avec Schacht la question de savoir s’il devait le faire ou s’il pouvait agir autrement ? La question a-t-elle été agitée entre vous ?

TÉMOIN GISEVIUS

Oui, mais autant que je sache, c’était toujours la même conversation chaque fois qu’il voulait démissionner. Il en a parlé à Lammers et je pense qu’il a reçu la réponse habituelle.

Dr DIX

Il pensait donc qu’il devait rester, qu’il était forcé de rester ?

TÉMOIN GISEVIUS

Oui.

Dr DIX

Vous avez plusieurs fois déjà commencé à parler de Prague et je vous ai interrompu. Voulez-vous je vous prie nous parler de Prague et des résultats qui en ont découlé, des répercussions sur votre groupe de conspirateurs, dans la mesure où Schacht a été touché.

TÉMOIN GISEVIUS

Depuis le mois de septembre, notre groupe avait des preuves très nettes établissant qu’en mars, Hitler voulait attaquer Prague. Cette nouvelle action fut cyniquement appelée « les giboulées de mars ». Étant donné qu’on en parlait ouvertement dans les milieux berlinois, nous espérions que la nouvelle en parviendrait aussi à l’ambassade de Grande-Bretagne et à l’ambassade de France. Nous étions fermement convaincus que, cette fois, il n’y aurait pas d’effet de surprise. Mais Halder avait un point de vue différent. Il pensait que les Puissances occidentales avaient ouvert à Hitler le chemin de Prague. Il refusa des entretiens préliminaires et voulait attendre pour voir si l’action sur Prague se déroulerait sans combat. Et c’est ce qui arriva.

Dr DIX

Dans quel sens ? Vous avez déjà parlé de démarches auprès de l’ambassade de France et de l’ambassade de Grande-Bretagne.

TÉMOIN GISEVIUS

Non, il ne s’agissait pas de cela.

Dr DIX

Voulez-vous ajouter quelque chose ? Avez-vous encore quelque chose à dire ?

TÉMOIN GISEVIUS

Non. J’ai déclaré que nous n’avions pas fait de démarche.

Dr DIX

Donc, cette histoire de Prague était terminée. Je crois que vous vous êtes rendu en Suisse avec Schacht pour votre groupe ? Est-ce exact ?

TÉMOIN GISEVIUS

Pas seulement avec Schacht, mais avec Gördeler également. Nous pensions que Schacht — que Prague, pardon — avait eu une répercussion psychologique extraordinaire en Allemagne. Mais pour l’étranger, Prague avait été la preuve qu’avec Hitler aucune paix, aucun traité ne pouvaient être sûrs. Mais en Allemagne, nous avions malheureusement été amenés à constater que les généraux et le peuple étaient persuadés que Hitler pouvait faire ce qu’il voulait, que personne n’essaierait de retenir sa main et qu’il était protégé par la providence. Cela nous a alarmés. Nous avons vu d’un côté que les Puissances occidentales ne permettraient plus rien d’autre. Nous avons vu d’un autre côté qu’en Allemagne l’illusion grandissait selon laquelle les Puissances occidentales n’auraient pas recours à la guerre. Nous avons vu qu’une guerre ne pouvait être empêchée que si les Puissances occidentales faisaient comprendre sans équivoque non seulement au ministre des Affaires étrangères ou à Hitler, mais au peuple allemand, avec tous les moyens de propagande à leur disposition, que chaque pas vers l’Est signifiait une guerre. Cela nous semblait être la seule possibilité d’avertir les généraux et de les inciter à un putsch. Et c’est ce qui a motivé les entretiens que nous avons eus en Suisse, Schacht, Gördeler et moi-même, immédiatement après Prague.

Dr DIX

Avec qui ?

TÉMOIN GISEVIUS

Nous avons rencontré un homme qui avait d’excellentes relations avec le Gouvernement britannique et le Gouvernement français. Cet homme d’ailleurs a fait un rapport détaillé tout au moins au Gouvernement français. Je peux le dire car nous avons trouvé plus tard des copies de ses rapports après la prise de Paris dans les dossiers secrets de Daladier. Cet homme a été informé en détail par nos soins, qu’au plus tard en automne, la lutte pour Dantzig commencerait. Nous lui avons dit qu’en bons Allemands nous étions d’avis que Dantzig était une ville allemande, et qu’il faudrait un jour trouver une solution pacifique à ce problème. Mais nous lui avons montré le danger de maintenir des conversations isolées à ce sujet parce que Hitler ne voulait pas uniquement Dantzig, mais la Pologne, toute la Pologne et l’Ukraine, et lui avons dit que c’était pour cette raison qu’il était absolument nécessaire dans la propagande de l’étranger destinée à l’Allemagne, de montrer qu’on était arrivé à la limite des concessions et qu’à partir de ce moment les Puissances occidentales interviendraient. Nous lui avons dit que ce n’était qu’à ce prix qu’un putsch était possible.

Dr DIX

Et c’est dans ce sens que cet homme de confiance a fait un rapport à ces Gouvernements, comme vous l’avez constaté ?

TÉMOIN GISEVIUS

Il en a rendu compte et je dois dire qu’il y a eu, du côté britannique, des déclarations officielles tant par la voie de la radio ou de la presse qu’à la Chambre des Communes, qui commençaient à avertir le peuple allemand et à créer des doutes dans l’État-Major. A partir de ce moment, on a fait, du côté anglais, tout ce qu’on a pu pour alarmer les généraux allemands.

Dr DIX

Lorsqu’il est allé en Suisse, Schacht a-t-il rencontré son ami Montagu Norman et lui a-t-il parlé de ces choses ? Le savez-vous ? Étiez-vous présent ?

TÉMOIN GISEVIUS

Oui. Nous pensions que nous devions profiter de la possibilité qu’avait Schacht de parler à un confident intime du Premier Ministre Chamberlain. Schacht a eu des conversations étendues avec Montagu Norman ; il lui a décrit la situation psychologique en Allemagne après Prague, et l’a conjuré d’obtenir que le Gouvernement britannique entreprenne les éclaircissements indispensables.

Dr DIX

N’avez-vous pas dit à ce moment-là qu’il fallait soulever la lutte entre les nazis et les Allemands ?

TÉMOIN GISEVIUS

Oui, c’était ce que nous agitions dans toutes nos discussions. Nous voulions que le peuple allemand comprît clairement que les Puissances occidentales n’étaient pas opposées à l’Allemagne, mais qu’elles étaient opposées simplement à la politique de surprise nazie et aux méthodes de terreur nazies. A l’intérieur comme à l’extérieur.

Dr DIX

Vous êtes donc rentré de Suisse. Qu’est-il arrivé alors, en particulier avec Schacht ?

TÉMOIN GISEVIUS

Nous voyions qu’en Allemagne les choses poussaient à la crise du mois d’août, qu’on ne pouvait pas convaincre les généraux, qui croyaient toujours que Hitler faisait du bluff et qu’il y aurait un nouveau Munich ou un nouveau Prague. C’est alors qu’ont commencé toutes les tentatives désespérées que nous avons entreprises auprès des généraux les plus influents, en particulier auprès de Keitel, pour empêcher la marche décisive sur la Pologne.

Dr DIX

Revenons à Schacht. Retour du voyage en Suisse au printemps de 1939. Vous savez que Schacht a quitté l’Allemagne et entrepris un voyage aux Indes ?

TÉMOIN GISEVIUS

Il était allé aux Indes et espérait y rester aussi longtemps que possible pour se rendre en Chine. En cours de route, il a reçu un ordre de Hitler lui interdisant de pénétrer en territoire chinois. Il a dû faire demi-tour. Il est rentré peu de jours avant le début de la guerre, autant que mes souvenirs soient exacts.

Dr DIX

Vous dites en Chine. Y avait-il des sympathies entre Schacht et Tchang-Kai-Chek malgré le traité avec le Japon ?

TÉMOIN GISEVIUS

Oui, il sympathisait beaucoup avec le Gouvernement chinois comme tout notre groupe d’ailleurs. Nous avions de très bons amis chinois, de chers amis chinois, et nous nous efforcions de maintenir le contact avec eux, malgré l’alliance japonaise.

Dr DIX

Quand Schacht est-il rentré des Indes ?

TÉMOIN GISEVIUS

Au début du mois d’août, je crois …

Dr DIX

Les choses se précipitent, c’est la guerre. Schacht a-t-il entrepris des démarches quelconques avant le début de la guerre pour éviter son déclenchement ?

TÉMOIN GISEVIUS

Il a entrepris un grand nombre de démarches, mais ces démarches ne peuvent pas être décrites isolément, car cela donnerait l’impression que Schacht seul les a entreprises. En réalité, cela se passa ainsi : il y avait un groupe important qui luttait à ce moment, dans lequel chacun entreprenait les démarches pour lesquelles il était le mieux placé ; puis chacun informait les autres sur ce qu’il avait fait. C’est la raison pour laquelle je crains de donner ici une image tout à fait fausse, si je décris toutes les tentatives désespérées qui s’étendent d’août 1939 à l’attaque de la Hollande et de la Belgique, simplement sous l’aspect de la personne de Schacht.

Dr DIX

Le Tribunal sait que ce n’est pas seulement Schacht qui a fait quelque chose dans ce sens ; mais, étant donné que c’est bien de Schacht qu’il est question ici, je vous prie de nous donner des précisions sur les efforts qu’il a entrepris.

TÉMOIN GISEVIUS

Dans ce cas, je dois dire au préalable que Schacht connaissait beaucoup de choses et qu’il y a également participé dans une certaine mesure. En ce qui le concerne particulièrement, je ne puis dire que ceci : il a contribué à rédiger le mémoire de Thomas adressé au général Keitel, ou plutôt les deux mémoires adressés par notre groupe à Keitel pour lui montrer les dangers de la guerre ; Schacht a entrepris ensuite des démarches par l’intermédiaire de Thomas et de Canaris pour intervenir auprès de Brauchitsch et de Halder. Mais je dois dire que toutes les démarches entreprises par Beck et Gördeler l’ont été au su de Schacht et avec sa collaboration. Il s’agissait là d’une action de grande envergure.

Dr DIX

Une action collective ? Mais n’y a-t-il pas eu une tentative de Schacht qui a joué un rôle important au dernier moment, à la fin d’août, au Quartier Général, où il a essayé par l’intermédiaire de Canaris de voir Brauchitsch ?

TÉMOIN GISEVIUS

Oui, après l’échec de Thomas avec ses deux mémoires, et après les suggestions faites par Thomas à Keitel de recevoir Gördeler. Après que cette tentative eut échoué, Schacht essaya d’approcher Brauchitsch ou Halder. Mais il fut typique de constater que dans ces jours critiques il ne put jamais dépasser le général von Stülpnagel dans l’antichambre du général Halder. Celui-ci taisait dire qu’il était absent et donnait l’ordre de ne pas recevoir Schacht. Ce fut alors la journée dramatique du 25 août au cours de laquelle nous avons entrepris une autre démarche. C’est le jour où Hitler avait donné l’ordre de marche. Dès que Hitler eut donné cet ordre à Halder, nous avons essayé avec Schacht d’atteindre d’abord Thomas ; puis, avec Thomas, nous nous sommes rendus chez l’amiral Canaris pour que ces deux hommes, Thomas et Canaris, accompagnent Schacht, qui sans avoir au préalable été annoncé, se rendait au Quartier Général du Führer à Zossen, pour mettre Brauchitsch et Halder devant le fait accompli. Schacht avait l’intention d’éveiller l’attention de Brauchitsch et de Halder sur le fait que, d’après la constitution, le Cabinet du Reich devait être entendu avant le début d’une guerre. Brauchitsch et Halder se rendraient coupables d’une violation de leur serment si, à l’insu des hommes politiques compétents, ils donnaient suite à un ordre de guerre. Telles étaient dans les grandes lignes les déclarations que voulait faire Schacht pour motiver sa démarche. Lorsque Thomas et Schacht arrivèrent Bendierstrasse, Thomas se rendit chez Canaris. C’était eux environs de 6 heures ou...

Dr DIX

L’OKW était Bendlerstrasse. Le Tribunal doit le savoir. Était-ce l’OKW ou l’OKH qui était Bendlerstrasse ?

TÉMOIN GISEVIUS

Lorsque nous sommes arrivés à l’OKW et attendions dans un coin, Canaris nous envoya Oster. Ce fut soudain le moment où entre 6 et 7 heures, Hitler rapporta l’ordre de marche donné à Halder. Le Tribunal se souviendra qu’influencé par la nouvelle intervention de Mussolini, Hitler en était arrivé à cette solution soudaine. Malheureusement, Canaris, Thomas et tout notre groupe d’amis étaient sous l’impression que ce retrait d’ordre de marche représentait pour Hitler une perte de prestige extraordinaire. Oster pensait que dans l’histoire de la guerre on ne connaissait pas d’exemple qu’un Chef suprême, Commandant en chef d’une armée, soit revenu sur un ordre décisif au cours d’une crise de nerfs. Canaris me déclara alors : « Maintenant, la paix de l’Europe est sauvée pour 50 ans, car Hitler a désormais perdu tout son prestige auprès des généraux ». Et malheureusement, dans ce tournant psychologique, nous avions tous l’impression que nous pouvions envisager l’avenir avec calme.

Et c’est ainsi que notre groupe fut complètement surpris lorsque Hitler, trois jours plus tard, donna l’ordre de marche décisif. Je fus appelé à l’OKW par Oster. Schacht m’a accompagné. A nouveau, nous avons demandé à Canaris de nous ménager un nouvel entretien avec Brauchitsch et Halder. Mais Canaris nous dit : « Il est trop tard, maintenant ». Il avait les larmes aux yeux et me dit : « C’est la fin de l’Allemagne ».

Dr DIX

Monsieur le Président, nous en arrivons à la guerre et je crois que nous pourrons reprendre cette question après le déjeuner.

(L’audience est suspendue jusqu’à 14 heures.)