CENT VINGT-CINQUIÈME JOURNÉE.
Jeudi 9 mai 1946.

Audience du matin.

(L’accusé Dönitz est à la barre des témoins.)
FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Avec l’autorisation du Tribunal, je vais poursuivre l’interrogatoire. (A l’accusé.) Monsieur le Grand-Amiral. Combien les sous-marins allemands ont-ils coulé de bateaux de commerce pendant la guerre ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Selon les statistiques alliées 2472.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Combien de combats les sous-marins ont-ils livrés pour obtenir ce résultat ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Je crois que ce chiffre ne comprend pas les navires torpillés et de plus, toutes les attaques ne furent pas couronnées de succès. Au cours de ces cinq ans et demi, il dut y avoir de 5.000 à 6.000 engagements navals.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Lors de tous ces combats navals, un commandant de sous-marin vous a-t-il exprimé des objections sur la façon dont procédaient les sous-marins allemands ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Non, en aucun cas.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Qu’auriez-vous fait si un commandant de sous-marin s’était refusé à exécuter les ordres ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Je l’aurai d’abord fait examiner pour savoir s’il était normal ou non, et dans l’affirmative, je l’aurais traduit devant un conseil de guerre.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Vous ne pouviez le faire de bonne foi que si vous preniez toute la responsabilité des ordres que vous donniez ou que vous transmettiez ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Je prends évidemment cette responsabilité.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Lors des engagements navals avec les sous-marins, il n’y a aucun doute que des équipages de navires de commerce ont perdu la vie. Considériez-vous les équipages des navires de commerce ennemis comme des soldats ou bien comme des civils, et pour quelles raisons ?

ACCUSÉ DÖNITZ

L’Allemagne considérait ces équipages des navires de commerce ennemis comme des combattants, parce qu’ils combattaient avec l’important armement dont disposaient ces bateaux. C’est ainsi que, si nous fûmes bien informés, un ou deux marins de la Marine Royale se trouvaient à bord. Mais c’était l’équipage qui servait les pièces d’artillerie en cas de besoin.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Combien y avait-il d’hommes par pièce ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Le nombre des hommes variait selon le calibre du canon ; de cinq à dix hommes, puis il y avait les servants. Il en est de même pour les tubes lance-torpille. Les membres de l’équipage se servaient des armes aussi bien que les quelques soldats qui se trouvaient à bord du vapeur. Il est bien évident que l’équipage des vapeurs était considéré comme une unité de même que pour un navire de guerre. Il est difficile de faire une distinction entre chauffeur, mécanicien et canonnier.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Le fait de considérer les membres de l’équipage comme des combattants signifiait-il qu’on ne pouvait et ne devait les recueillir ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Non, en aucun cas, car il est bien entendu que chaque matelot a le droit d’être sauvé si l’adversaire en a la possibilité. Ce fait avait pourtant une influence quant à la justification des attaques contre l’équipage de ces navires.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Vous voulez dire tant que l’équipage est à bord du bateau ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Bien entendu, il n’est pas question d’autre chose. Il ne peut s’agir que d’une attaque par les armes habituellement mises en œuvre au cours du combat régulier livré à un navire.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Vous savez que le Ministère Public a présenté un document sur un entretien entre Adolf Hitler et l’ambassadeur du Japon Oshima. Cet entretien eut lieu le 3 janvier 1942. C’est le document GB-197, à la page 34 du livre du Ministère Public. Le Ministère Public prétend que, dans ce document, Hitler aurait promis à l’ambassadeur du Japon de donner l’ordre d’anéantir les naufragés, que cet ordre fut donné et que vous l’avez fait exécuter.

Avez-vous directement, ou par l’intermédiaire du commandement de la Marine, reçu un semblable ordre écrit ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Je n’ai appris cet entretien et son objet que lorsqu’on m’a présenté ce document ici.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Grand-Amiral, puis-je vous prier de répondre à ma question ? Je vous ai demandé si vous aviez reçu un ordre écrit ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Non, je n’ai jamais reçu d’ordre, ni écrit, ni verbal. Je n’ai absolument rien su d’un tel entretien, je n’en ai jamais entendu parler que par le document que vous m’avez présenté ici.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Quand avez-vous donc vu Hitler pour la première fois, après cet entretien de janvier 1942 ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Le 14 mai 1942, je me suis alors rendu avec le Grand-Amiral Raeder au Quartier Général et nous nous sommes entretenu avec Hitler de la guerre sous-marine.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Sur cet exposé fait au Führer, il y a une annotation faite par vos soins. Je voudrais vous la lire. C’est à la page 29 du livre de documents n0 1 et c’est le document Dönitz-16. Je vous le lis. En voici le titre : « Rapport du chef de l’arme sous-marine au Führer, le 14 mai 1942, en présence du Commandant en chef de la Marine de guerre (il s’agissait du Grand-Amiral Raeder.)

« Il est devenu nécessaire de travailler à l’amélioration de l’armement des sous-marins par tous les moyens, afin qu’ils restent à la hauteur de leur tâche. Le progrès le plus important est la torpille à explosions multiples qui rend plus efficace le tir contre les destroyers et place ainsi le sous-marin dans une situation de défense plus favorable. Elle accélère en outre notablement la disparition du bâtiment torpillé. Elle amène une économie de torpilles et protège d’autant mieux le sous-marin qu’elle lui permet de quitter plus rapidement le théâtre du combat. »

Voici la phrase décisive :

« Cette torpille à détonateur magnétique apportera le gros avantage de ne plus permettre, en raison de la disparition rapide du bateau torpillé, le sauvetage de l’équipage. Ces pertes plus importantes en équipages rendront sans aucun doute plus difficile l’accomplissement du grand programme américain d’armement et limitera les équipages disponibles. »

Est-ce que cette dernière phrase signifie que ce que vous venez de dire au sujet...

LE PRÉSIDENT

Un instant s’il vous plaît, Docteur Kranzbühler. Vous semblez attacher beaucoup d’importance à ce document. Vous ne devriez donc pas poser une question qui contient déjà les termes de la réponse, mais demander seulement à l’accusé ce que ce document veut dire.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Grand-Amiral, que signifient ces explications.

ACCUSÉ DÖNITZ

Elles signifient que, comme résultat de cette conversation au Grand Quartier Général du Führer, il fut décidé qu’il nous importait de trouver un bon engin pour obtenir une disparition plus rapide du bateau torpillé, avec les conséquences indiquées dans le passage de ce journal de guerre.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Voulez-vous dire de quelles conséquences il s’agit en ce qui concerne l’équipage ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Il s’agit du fait que, dès lors, on n’avait plus besoin que d’une seule torpille pour faire couler un bateau et, qu’en conséquence, le bateau ainsi que son équipage devaient être perdus plus rapidement.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Au cours de cette conversation avec le Führer, a-t-on soulevé la question...

ACCUSÉ DÖNITZ

Oui.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Un instant, je vous prie... la question de savoir s’il existait d’autres moyens susceptibles d’entraîner des pertes humaines parmi les équipages ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Parfaitement.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Dans quelle mesure et qui en a pris l’initiative ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Le Führer commença en déclarant que l’expérience avait montré qu’en raison de l’excellence des moyens de sauvetage, un gros pourcentage des équipages se sauvaient et formaient de nouveaux navires, et il demanda si on ne pouvait rien entreprendre contre ces bateaux de sauvetage ?

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Que voulez-vous dire par « entreprendre quelque chose » ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Lors de cette conversation, à laquelle a pris part également le Grand-Amiral Raeder, je refusai catégoriquement et je déclarai que, précisément, la seule possibilité d’obtenir davantage de pertes parmi les équipages consisterait à attaquer avec des armes plus puissantes et à obtenir ainsi une disparition plus rapide du bâtiment. Voilà pourquoi j’ai fait cette remarque dans mon journal de guerre.

Je crois, après que le Ministère Public m’ait mis au courant de la conversation qui a eu lieu entre le Führer et Oshima, que cette question adressée par le Führer à Raeder et à moi-même a été ainsi résolue. Je veux dire au cours de cette conversation avec Oshima.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Au sujet de cette conversation, le Grand-Amiral Raeder a fait, sous la foi du serment, une déclaration que vous connaissez sans doute. Le contenu de cette déclaration est-il conforme à ce que vous avez dit vous-même ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Oui, exactement.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Je voudrais la déposer sous le numéro Dönitz-17. Puisque le contenu est conforme à ce que vous dites, je n’ai pas besoin de la lire.

SIR DAVID MAXWELL-FYFE

Je tiens à déclarer dans l’intérêt du Tribunal que je ne vois aucune objection de forme au dépôt de cet affidavit puisque l’accusé Raeder sera entendu ici.

LE PRÉSIDENT

Bien.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Ce document porte le numéro Dönitz-17 et il se trouve à la page 33 du livre de documents n° 1. (A l’accusé.) Vous avez dit à l’instant que, devant le Führer, vous avez catégoriquement refusé de couler les canots de sauvetage lorsque les équipages s’y étaient réfugiés. Mais le Ministère Public a présenté deux documents, un ordre datant de l’hiver 1939-1940 et un autre datant de l’automne 1942, dans lesquels vous limitez et parfois interdisez les mesures de sauvetage des naufragés. N’y a-t-il pas là une contradiction entre ces ordres et votre attitude vis-à-vis des propositions que vous fit le Führer ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Non. Ces deux choses n’ont aucun rapport l’une avec l’autre. Il faut bien mettre les choses au point. La question du sauvetage des naufragés est une question de possibilités militaires. Il y a quelquefois obligation à ne pas sauver les naufragés ennemis, si en le faisant on met en danger son propre navire. Ce serait contraire à tout code militaire et d’ailleurs ce ne serait d’aucune utilité aux naufragés. Aucune nation n’a demandé à ses officiers de sauver les naufragés adverses au prix de leurs propres navires. Le Marine britannique a, dans ce cas, un point de vue très clair : il faut renoncer au sauvetage. Ses actes et ses ordres le prouvent.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Grand-Amiral, vous n’avez parlé que de la sécurité du navire comme motif d’exclure toutes les mesures de sauvetage.

ACCUSÉ DÖNITZ

Il est bien entendu qu’il peut y avoir encore d’autres motifs, par exemple le fait que le devoir de se battre passe avant tout. Personne ne recueillera des naufragés si, par exemple, il y a encore un autre adversaire à combattre, après avoir coulé le premier. Il est bien logique alors que la lutte contre le second adversaire passe avant le sauvetage de l’équipage du premier bateau.

L’autre question que vous me posez parle d’anéantissement des naufragés....

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Grand-Amiral qui désignez-vous par le terme « naufragés » ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Les naufragés sont les membres de l’équipage qui, leur bateau coulé, ne sont plus capables de combattre, qui se trouvent ou bien dans les canots de sauvetage, ou se servent de moyens quelconques de sauvetage, ou bien encore sont dans l’eau.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Très bien.

ACCUSÉ DÖNITZ

Le fait de combattre ces gens-là est une question de morale militaire et doit être interdit dans tous les cas. A part un seul cas, celui de Eck, la Marine de guerre allemande et l’Armée sous-marine ont toujours agi ainsi. Aucun ordre de ce genre n’a été donné.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Je veux maintenant vous lire un de ces ordres présenté par le Ministère Public, à savoir votre ordre permanent 154, n° GB-196, page 13 à 15 de mon livre de documents. Je vais vous faire remettre cet ordre. Je vous fais remarquer le dernier paragraphe, lu par le Ministère Public. « Ne sauver et n’emmener personne. Ne pas s’occuper du sort des embarcations du vapeur. Peu importent le temps qu’il fait et la proximité de la terre. Ne s’occuper que de son propre bâtiment et chercher à obtenir le plus rapidement possible un nouveau succès. Nous devons être durs dans cette guerre ; l’adversaire a commencé la guerre pour nous anéantir ; il ne s’agit pas d’autre chose ».

Le Ministère Public a prétendu que cet ordre émanait de vos services avant mai 1940. Pouvez-vous nous indiquer la date exacte de cet ordre ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Autant que je m’en souvienne, j’ai donné cet ordre fin novembre ou début décembre 1939, et ceci pour les motifs suivants : j’avais très peu de sous-marins par mois à ma disposition et pour obtenir malgré tout un résultat, il me fallait m’engager avec énergie devant la côte anglaise, au large des ports britanniques. Les mines magnétiques étaient devenues un instrument de combat extrêmement puissant. Il m’a donc fallu équiper ces navires avec des mines et des torpilles et après le mouillage des mines, ils opéraient dans les eaux côtières. Ils se sont battus dans ces régions à portée constante des gardes-côtes et des avions patrouilleurs. Dès qu’un sous-marin était vu ou signalé, il était pris en chasse par les chasseurs de sous-marins et les avions patrouilleurs. Les sous-marins n’avaient à s’attaquer qu’aux navires protégés ou se trouvant dans le voisinage de postes de défense. C’eut été, pour le sous-marin, un véritable suicide, dans une telle situation, de faire surface et de sauver les autres. Il me fallait donc en informer les commandants, car tous les commandants étaient très jeunes. J’étais le seul à avoir fait la première guerre mondiale. Il me fallait donc le leur dire clairement et expressément, car il est toujours difficile pour un jeune officier de bien se rendre compte de la situation.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Aviez-vous déjà essayé de recueillir les naufragés ?

ACCUSÉ DÖNITZ

J’ai fait de très mauvaises expériences surtout dans les premiers mois de la guerre. J’ai eu des pertes considérables. Comme j’avais reçu assez vite des nouvelles de la Croix-Rouge de Genève selon lesquelles des membres d’équipages avaient bien été sauvés, il était clair que ces sous-marins avaient été coulés en surface car s’ils avaient été perdus sous l’eau une telle proportion de personnes sauvées n’aurait pas été atteinte.

J’ai également été informé de sauvetages humainement très beaux, mais au point de vue militaire, extrêmement dangereux pour les sous-marins, de sorte que, si je ne voulais pas combattre dans la zone ennemie mais devant les ports ou bien dans la zone côtière pour gêner le trafic, il me fallait mettre en garde les sous-marins devant les immenses dangers qu’ils couraient, devant ce véritable suicide.

Les sous-marins britanniques qui se trouvaient dans le Skagerrak et le Kattegat, zone que nous contrôlions, ne se sont pas souciés des naufragés, bien que notre défense côtière fût très inférieure à la défense britannique.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Vous dites que cet ordre concernait les sous-marins qui se trouvaient tout proches des bateaux ennemis. L’ordre en question suffit-il pour prouver au Tribunal la véracité de ces dires ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Parfaitement. L’ordre tout entier suppose la présence de la défense ennemie ou bien prévoit un engagement avec les convois ennemis. Par exemple : « Le tir à courte distance est la meilleure protection du navire... »

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Quel paragraphe lisez-vous ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Le paragraphe 1 parle du dispositif et non pas du combat, mais là aussi on met déjà les unités en garde contre la défense et l’aviation. Cela signifie qu’il ne s’agit que de la marche d’approche, sinon je n’aurais pas donné un ordre à cet effet. Ensuite vient le paragraphe 2 intitulé : « Avant l’attaque » ; il y est fait mention de la maîtrise de soi, car tout soldat a une certaine appréhension avant l’attaque.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Grand-Amiral, indiquez nous seulement les paragraphes prouvant qu’il s’agit d’actions contre la défense ennemie.

ACCUSÉ DÖNITZ

Je vais donc citer le paragraphe 2, d qui dit : « Le tir à courte distance est aussi la meilleure garantie pour le sous-marin...« A courte distance du navire » — il s’agit du navire de commerce — « la défense » — il s’agit des destroyers — « ne lance pas de torpilles ; si on attaque un convoi de très près, il faut plonger au plus vite et se cacher des autres navires du convoi », c’est-à-dire se placer au-dessous d’eux, « là on est à l’abri des grenades sous-marines. »

Voici le paragraphe suivant qui traite des opérations de nuit :

« Rester en surface. Se dérober en surface, décrire un cercle peut-être et rôder en arrière. »

Il est clair, pour tout marin, que décrire un cercle ou rôder à l’arrière sont des mesures de sécurité.

Au paragraphe 3, je m’élève contre l’habitude de plonger trop vite, ce qui aveugle le sous-marin, et je dis :

« Alors seulement s’offre une chance de tenter une nouvelle attaque ou tout au moins de déterminer le moyen d’échapper à une poursuite de l’ennemi. »

Voici maintenant le paragraphe C ou plutôt 3, c : « Si, lors de l’attaque d’un convoi, on est obligé de plonger rapidement à vingt mètres pour éviter d’être heurté ou d’être vu... » Ici, il s’agit de combats contre les convois. Ensuite, vient le paragraphe d :

« Mais si l’on doit s’esquiver en plongeant lorsque, par exemple, le destroyer file directement sur le périscope... » Ensuite viennent des instructions générales lorsque j’ai à faire face à une attaque à la grenade sous-marine. Tout l’ordre...

LE PRÉSIDENT

Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de citer toutes ces mesures de tactique militaire. L’accusé a expliqué le paragraphe e je ne vois pas pourquoi il serait nécessaire d’approfondir toutes ces questions tactiques.

ACCUSÉ DÖNITZ

Je veux simplement dire qu’il ne faut pas juger ce dernier paragraphe sur le non-sauvetage sans son contexte. Il faut tenir compte du fait que, d’abord, les sous-marins devaient combattre sous le feu de la défense côtière, devant les ports anglais et les embouchures des rivières et que, d’autre part, leurs objectifs étaient des navires en convois ou se trouvant en vue d’éléments de protection, comme le montre la teneur de cet ordre.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Vous dites que cet ordre a été donné vers décembre 1939 ? Après la publication de cet ordre, les sous-marins allemands ont-ils vraiment continué à recueillir les équipages naufragés ? Que savez-vous à ce sujet ?

ACCUSÉ DÖNITZ

J’ai dit que cet ordre fut donné dans ce but précis, dans les premiers mois de l’hiver. Les sous-marins qui, si je m’en souviens bien ont opéré de nouveau dans l’Atlantique seulement après la campagne de Norvège, étaient assujettis aux instructions générales de sauvetage qui n’ont été limitées, comme je l’ai dit, que dans la mesure où cela risquait de compromettre leur propre sécurité. Les faits prouvent que les sous-marins ont agi dans cet esprit.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Voulez-vous dire que vous avez reçu des rapports de commandants de sous-marins sur les mesures de sauvetage ?

ACCUSÉ DÖNITZ

J’ai reçu de semblables comptes rendus lorsque les commandants revenaient de leurs missions, et indirectement par l’examen des journaux de bord.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Quand cet ordre, dont nous venons de parler, a-t-il été rapporté d’une manière formelle ?

ACCUSÉ DÖNITZ

A ma connaissance, cet ordre a été trouvé par les Anglais dans le sous-marin U-13 qui a été torpillé en eaux basses dans les Downs à l’embouchure de la Tamise. En mai 1940, cet ordre était évidemment encore en vigueur pour cette unité.

En 1940, après l’entreprise norvégienne, j’ai concentré de nouveau les opérations dans l’Atlantique. Pour ces sous-marins, l’ordre n’était pas valable, comme le montrent les sauvetages opérés, je l’ai déjà dit. J’ai ensuite annulé tout à fait cet ordre car la première chose qu’il indiquait était la façon dont les sous-marins devaient se comporter en convoi. Comme ces instructions étaient ensuite directement transmises aux commandants des sous-marins, cet ordre n’avait plus de raison d’être. Autant que je m’en souvienne, C’est au plus tard en novembre 1940 que l’ordre a été définitivement rapporté.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Grand-Amiral, j’ai ici la table des « Instructions permanentes de 1942 », à la page 16 du livre de documents I. Je vais la déposer sous le numéro Dönitz-11. Dans cet index, le numéro 154 est en blanc ; c’est l’ordre dont nous venons de parler ; cela veut-il dire qu’à l’époque où furent publiées ces instructions l’ordre était annulé ?

ACCUSÉ DÖNITZ

II y avait longtemps qu’il était annulé.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Quand ces « Instructions permanentes de 1942 » furent-elles réunies ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Au cours de l’année 1941.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Lorsque vous avez reçu les rapports des commandants sur les mesures de sauvetage, avez-vous approuvé ces mesures ? Les avez-vous critiquées ou interdites ?

ACCUSÉ DÖNITZ

En général, non. Seulement lorsque mes craintes étaient trop grandes, quand, par exemple, je recevais d’un commandant la nouvelle qu’en s’attardant à recueillir les naufragés un sous-marin avait été attaqué par la défense côtière alertée par le vapeur et endommagé. J’attirais son attention sur ce que ce comportement avait d’hérétique du point de vue militaire, car ce ne serait pas arrivé s’il s’était éloigné à temps.

Je suis, de plus, persuadé que j’ai perdu plusieurs unités pour des raisons de ce genre ; mais je ne puis évidemment pas le prouver, car les sous-marins ne sont plus là. Je sais que c’est probable, étant donné la mentalité des commandants, car tous les marins ont acquis en temps de paix l’habitude de considérer le sauvetage de naufragés comme un des actes les plus nobles, et je crois qu’il n’y avait pas un seul officier dans la Kriegsmarine, comme dans les marines des autres nations, qui ne considérât en temps de paix la médaille de sauvetage comme la décoration la plus enviée et la plus honorable. Il y a donc un certain danger, car on ne réalise pas tout de suite que la guerre est une chose sérieuse et que la sécurité de son propre navire passe avant tout.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Pendant combien de temps vos sous-marins ont-ils ainsi abandonné le sauvetage des naufragés lorsque leur propre sécurité en dépendait ?

ACCUSÉ DÖNITZ

En 1940, c’est-à-dire fin 1939, on faisait encore des prises de guerre, dans la mesure où les sous-marins opéraient individuellement. Puis, au cours de l’hiver 1939-1940, la guerre maritime prit cette forme de durs combats en vue des côtes, dont j’ai parlé. L’ordre 154 concerne cette seconde phase. Puis vint l’entreprise norvégienne et, au printemps 1940, lorsque la guerre sous-marine recommença, cet ordre, concernant le cas où le sous-marin est en danger, entra en vigueur et resta valable en 1940, 1941, 1942 jusqu’à l’automne.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Cet ordre fut-il donné par écrit ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Non, ce n’était pas nécessaire, car l’ordre général de sauvetage était une évidence et, du reste, au début de la guerre, il faisait partie des instructions générales du Commandement suprême de la Marine. Quant à la question de ne pas opérer de sauvetage si cette opération peut compromettre la sécurité du sous-marin, toutes les marines en sont là et je me suis contenté de le rappeler dans les cas susmentionnés.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

En juillet 1942, parut un ordre concernant le sauvetage des commandants. C’est le numéro Dönitz-22... Pardonnez-moi, c’est le numéro Dönitz-23, page 45 du livre de documents I. Je vous fais remettre cet ordre ; c’est un extrait du journal de guerre de l’État-Major d’opérations de la Marine, du 5 juin 1942 :

« Conformément à l’instruction de l’État-Major d’opérations de la Marine, les sous-marins reçoivent du Commandement suprême des sous-marins ordre de prendre à bord comme prisonniers, avec leurs papiers, les capitaines des navires coulés, si possible sans compromettre la sécurité du navire, ni diminuer la puissance de combat. »

Quelle fut l’origine de cet ordre ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Il s’agit ici d’un ordre de l’État-Major d’opérations de la Marine, ordonnant de faire prisonniers les commandants ; il ne s’agit pas du sauvetage. L’État-Major d’opérations de la Marine estimait avec raison que s’il était impossible de recueillir et d’empêcher de rentrer chez eux un grand pourcentage (80 à 90 %) des équipages des navires coulés, il fallait au moins s’emparer de l’élément le plus important de ces équipages, les commandants, afin qu’ils ne pussent de nouveau être utilisés contre nous. C’est là la raison pour laquelle on donna l’ordre de prendre à bord des sous-marins les commandants des navires coulés lorsqu’ils se trouvaient dans les chaloupes de sauvetage.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Cet ordre est-il resté en vigueur sous une forme ou sous une autre jusqu’à la fin de la guerre ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Oui. Il a été compris dans les ordres définitifs, car il émanait de l’État-Major d’opérations de la Marine.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Quel en fut le résultat ? A-t-il été en vigueur jusqu’à la fin de la guerre ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Oui, si je m’en souviens bien, il a même été suivi dans les toutes dernières années de la guerre. En pratique cependant il n’eut pas grand effet ; je ne me souviens personnellement que de très peu de cas, mais des rapports que m’ont envoyés récemment mes officiers m’ont montré qu’il y en eut plus que je ne le croyais ; en tout, peut-être dix ou douze.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Comment pouvez-vous expliquer que, malgré cet ordre, il y ait eu si peu de capitaines faits prisonniers ?

ACCUSÉ DÖNITZ

La cause principale était sans aucun doute que plus l’ensemble des sous-marins s’attaquait à des navires en convoi, plus le système de défense des convois ennemis se perfectionnait. C’est là que nous engageâmes le gros de nos sous-marins. Quant aux autres cas, souvent des raisons de sécurité empêchaient de s’approcher des canots de sauvetage pour s’emparer du capitaine. Je crois aussi que les commandants de sous-marins hésitaient, avec raison, à prendre à leur bord un capitaine ennemi au cours de leur mission. De toute façon, je sais que les commandants n’ont pas beaucoup apprécié cet ordre.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Grand-Amiral, je me réfère au document considéré comme la cheville de l’accusation portée contre vous ; c’est le document GB-199, page 36 du livre du Ministère Public britannique. C’est votre radiogramme du 17 septembre, et le Ministère Public prétend que c’est un ordre d’anéantissement des naufragés. Il est si important que je vais vous le lire encore une fois :

« A tous les commandants :

« 1. Toute tentative de sauvetage des équipages de navires coulés, le repêchage des hommes à la mer et des canots de sauvetage, les fournitures de ravitaillement et d’eau sont interdits. Le sauvetage est en contradiction avec les exigences les plus élémentaires de la guerre qui demandent la destruction des navires et des équipages ennemis.

« 2. Les ordres concernant la prise à bord des commandants et des officiers mécaniciens restent en vigueur.

« 3. Ne sauver les naufragés que s’ils peuvent fournir des renseignements importants pour le navire.

« 4. Faire preuve de dureté et penser toujours que l’ennemi ne prend aucun égard lorsqu’il bombarde les femmes et les enfants dans les villes allemandes. »

Voulez-vous nous dire dans quelles circonstances fut donné cet ordre, ce qui est très important pour l’apprécier, et décrivez-nous tout d’abord la situation militaire à l’époque où il fut donné.

ACCUSÉ DÖNITZ

En septembre 1942, le gros des sous-marins allemands s’attaquait aux convois, principalement dans l’Atlantique nord où passaient les convois protégés d’Amérique en Angleterre. De même, nos sous-marins de la mer du Nord s’attaquaient seulement aux convois de Mourmansk ; il n’y avait pas d’autres bateaux qui circulaient. La situation était la même en Méditerranée où les convois étaient aussi l’objectif principal. De plus, une partie des sous-marins opéraient au large des ports américains où se croisaient les communications entre la Trinité, New-York, Boston, etc. Un petit nombre opérait encore en pleine mer dans l’Atlantique sud ou central. Le fait le plus important de l’époque était un accroissement énorme de la protection aérienne anglo-américaine. Ceci me causait de grands soucis car l’avion, en raison de sa vitesse, est le plus grand ennemi du sous-marin. Ce n’était pas pure imagination de ma part car dès l’été (déjà quelques mois avant septembre 1942, date de cet ordre), nos pertes en sous-marins occasionnées par l’aviation ennemie augmentèrent de plus de 300 %

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Grand-Amiral, je vous transmets, pour éclaircir cette question, un diagramme qui je voudrais déposer sous le numéro Dönitz-99. Voulez-vous expliquer sur la base de ce diagramme la courbe des pertes ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Ce diagramme des pertes en sous-marins confirme sans aucun doute ce que je viens de vous dire. On voit que jusqu’en juin 1942 les pertes en sous-marins ne dépassent pas certaines limites et puis, brusquement, elles augmentent en 1942 comme je l’ai déjà dit. Les pertes jusqu’alors étaient variables — comme le montre le diagramme — chaque mois, oscillant entre quatre, deux, cinq, trois, quatre ou deux sous-marins, en juillet, elles sont passées à dix, onze, huit, treize, quatorze. Ensuite vinrent les deux mois d’hiver, qui furent une période de repos. D’où la chute de la courbe en décembre et janvier, qui ne préjuge pas de la ligne générale des pertes. Cela me causa les plus grands soucis et c’est pourquoi je donnai à mes commandants de sous-marins de nombreuses instructions, leur demandant de rester le moins possible en surface car les pertes venaient de là, les avions pouvant rapidement les voir ou localiser l’endroit où ils se trouvaient. D’où mes rapports à l’État-Major d’opérations de la Marine.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Quand ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Ces mémoires furent établis au cours de l’été, au mois de juin.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

En juin 1942 ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Oui, en juin 1942, ou en juillet. C’est alors que, malgré tous nos succès, je vis le jour où l’aviation nous contraindrait à rester sous l’eau. Malgré les succès importants que j’obtenais encore à cette époque, mes soucis étaient grands et la courbe ultérieure des pertes montre qu’ils étaient justifiés. La trêve terminée, en février 1943, nous perdîmes dix-huit sous-marins, quinze au mois de mars, quatorze au mois d’avril, puis une montée vertigineuse à trente-huit.

La surveillance aérienne et l’équipement des avions avec le Radar qui est, à mon avis, avec la bombe atomique, l’invention anglo-américaine qui a le plus contribué à changer la tournure de la guerre, ont mis un terme à la guerre sous-marine. Ceci m’obligea à rester en plongée, car il n’était plus possible de naviguer en surface. En effet, les sous-marins n’étaient plus seulement repérés à vue, mais à une distance de soixante milles marins, de jour comme de nuit. Cette évolution, cette nécessité qu’il y avait à rester sous l’eau ne convenait pas aux anciens sous-marins qui devaient faire surface pour recharger leurs accumulateurs.

Je fus donc obligé d’équiper mes anciens sous-marins avec ce qu’on appela le « Schnorchel » et de créer un nouveau type de sous-marins possédant, en plongée, un rayon d’action de l’ordre d’un voyage d’Allemagne au Japon. Ma situation était donc très difficile et elle ne faisait qu’empirer.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Grand-Amiral, pour donner une idée dé cette situation, je voudrais lire des extraits de votre journal de guerre de l’époque (Dönitz-18, Tome I, page 32). Notes du 2 au 14 septembre, page 32 :

« 2 septembre. U-256 surpris et bombardé par aviation ; route et plongée difficiles.

« 3 septembre. Avions repèrent sous-marin.

« 4 septembre. Sous-marin 756 ne répond plus à nos appels depuis le 1er septembre ; vraisemblablement perdu.

« 5 septembre. Avions repèrent sous-marin.

« 6 septembre. U-705 probablement perdu par suite attaque aérienne.

« 7 septembre. U-130 attaqué par bombardier Boeing.

« 8 septembre. U-202 attaqué par bombardiers en traversant le Golfe de Biscaye.

« 9 septembre...

LE PRÉSIDENT

Docteur Kranzbühler, l’accusé nous a déjà parlé des pertes et de leurs causes ; pourquoi nous donner des détails concernant les combats avec l’aviation ?

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Je voulais prouver par là, Monsieur le Président, que les déclarations de l’amiral Dönitz sont confirmées par son journal de guerre, mais si le Tribunal...

LE PRÉSIDENT

Mais nous le savons tous. En tout cas, si vous voulez attirer notre attention sur ces documents, nous les lirons, nous n’avons pas besoin que vous les lisiez.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Parfaitement, Monsieur le Président. C’est entendu.

ACCUSÉ DÖNITZ

C’est un extrait typique de la teneur de mon journal de guerre, dans les semaines et les jours qui ont précédé la publication de l’ordre en question. Mais je voulais encore ajouter quelque chose : Des raisons psychologiques augmentaient encore le danger, car l’avion pouvait arriver d’un instant à l’autre sur le sous-marin déjà repéré, alors que tout faisait croire à celui-ci qu’il était en sûreté ; le commandant savait alors qu’il était perdu. Ceci ne jouait pas seulement chez les jeunes officiers, mais même chez de vieux commandants chevronnés qui avaient l’habitude du bon vieux temps. Je puis peut-être m’expliquer.

Un sous-marin a besoin d’une minute pour plonger, le temps qu’il faut à l’équipage pour descendre par le kiosque. En une minute, un avion parcourt environ 6.000 mètres ; c’est ainsi que le sous-marin, pour pouvoir plonger et se protéger des bombes, devrait pouvoir repérer l’avion à 6.000 mètres de distance. Cela malgré tout ne suffit pas encore, car lorsque le sous-marin a plongé, il n’est pas encore à une profondeur suffisante pour être en sécurité ; il faut donc qu’il repère l’avion dès que celui-ci entre dans le champ de visibilité, c’est la condition sine qua non pour que la plongée réussisse. Il faut donc que le sous-marin soit constamment en état d’alerte et cela veut dire, avant tout, qu’il puisse acquérir au plus tôt le maximum de vitesse, car plus il ira vite, plus sa plongée sera rapide ; d’autre part, il faut que le moins de monde possible se trouve dans la tourelle, afin que les hommes puissent rentrer aussi vite que possible, et il n’est donc pas question pour eux d’être sur le pont supérieur, et ainsi de suite. Or, pour repêcher les naufragés, il faut se rendre sur le pont supérieur et parfois même prendre en remorque les canots de sauvetage. Tout ceci est incompatible avec un état d’alerte constant, et, dans ces conditions, le sous-marin est perdu en cas d’attaque aérienne.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Président, je voudrais examiner maintenant l’affaire du Laconia et, comme je voudrais bien ne pas être interrompu, je demanderai au Tribunal de bien vouloir suspendre l’audience maintenant.

(L’audience est suspendue.)
FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Grand-Amiral, vous venez de montrer la supériorité aérienne ennemie en septembre 1942. En ces jours de septembre, vous avez reçu un compte rendu sur le torpillage du transport britannique Laconia. Je remets au Tribunal les notes du journal de guerre se rapportant à cet événement sous les numéros Dönitz-18, 20, 21 et 22. Ce sont les livres de guerre du commandement des sous-marins et les livres de bord des commandants d’unités : les capitaines Hartenstein, Schacht et Würdemann. Ils se trouvent dans le livre de documents, page 34 et suivantes. Je lis le rapport que vous avez reçu. Il se trouve page 35 du livre de documents, à la date du 13 septembre, à 1 h. 25 du matin :

« Radiogramme adressé sur le circuit américain :

« Hartenstein coule le navire britannique Laconia. » Puis la position est indiquée et le message continue :

« Malheureusement, 1.500 prisonniers de guerre italiens à bord ; jusqu’à présent, 90 sauvés... » Suivent des détails et, à la fin :

« Demande ordres. »

Je vous ai fait remettre ces documents...

LE PRÉSIDENT

Quelle page ?

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Page 35, Monsieur le Président, notes du 13 septembre à 1 h. 25 du matin. C’est au début de la ligne, en bas de la page. (A l’accusé.) Je vous ai fait remettre ces documents qui vous aideront à rassembler vos souvenirs. Voulez-vous nous dire d’abord ce que vous saviez à cette époque du navire Laconia dont on a annoncé la perte avec son équipage ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Je savais, d’après la nomenclature des navires anglais armés que nous détenions, que le Laconia était armé de quatorze canons. J’estimais donc qu’il comportait au moins un équipage de cinq cents marins anglais. Lorsque j’appris, qu’en outre, des prisonniers de guerre italiens se trouvaient à bord, il était clair que ce chiffre devait être augmenté du nombre des gardiens des prisonniers.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Voulez-vous nous dire, d’après ces documents, ce qui s’est passé à la suite de votre ordre du 17 septembre, et voulez-vous souligner d’un côté la question du sauvetage des Anglais ou des Italiens, et de l’autre vos soucis pour la sécurité des sous-marins engagés.

ACCUSÉ DÖNITZ

Lorsque je reçus ce message, j’essayai d’entrer en contact avec tous les sous-marins qui pouvaient se trouver dans ces eaux, et je transmis l’ordre suivant :

« Schacht, le groupe Eisbär, Würdemann et Wilamowitz rejoindront immédiatement Hartenstein. » Hartenstein était le commandant qui avait coulé le navire. J’ai dû, plus tard, détourner quelques navires qui étaient à une trop grande distance. Celui qui se trouvait le plus loin de cet endroit, et qui reçut l’ordre de participer au sauvetage, se trouvait à 710 milles, il ne pouvait donc y être que quarante-huit heures après. Avant tout, j’ai demandé à Hartenstein qui avait envoyé ce bateau par le fond si le Laconia avait envoyé des messages radio, car j’espérais que des navires anglo-américains allaient venir à la rescousse. Il me le confirma. En outre, Hartenstein lui-même envoya le message radio suivant en anglais...

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Cela se trouve à la page 36, Monsieur le Président, sous le chiffre 0600.

ACCUSÉ DÖNITZ

« If any ship will assist the ship-wrecked Laconia crew, I will not attack her, provided I am not being attacked by ship or air force. »

(« Si un bateau veut aider l’équipage du Laconia en perdition, je ne l’attaquerai pas, à condition que je ne sois pas attaqué par des forces navales ou aériennes. »)

Pour résumer et pour être bref, j’ai eu l’impression, d’après les messages des sous-marins, qu’ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour participer à ce sauvetage.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

De combien de sous-marins s’agissait-il ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Il s’agissait de trois ou quatre sous-marins. J’ai reçu des messages indiquant le chiffre des personnes sauvées par chacun des sous-marins : cent ou deux cents. Je crois que Hartenstein en a recueilli 156, un autre 131. Je reçus des messages sur le ravitaillement et la prise en charge des bateaux de sauvetage. L’un, trente-cinq Italiens, vingt-cinq Anglais et quatre Polonais ; l’autre, trente Italiens et vingt-quatre Anglais ; un troisième, vingt-six Italiens, trente-neuf Anglais et trois Polonais. Je reçus des messages sur le remorquage des bateaux de sauvetage. Tous ces messages me remplirent du plus grand souci, car je savais pertinemment que cela finirait mal. Mon souci s’exprima dans quatre messages que j’envoyai à ces navires : « Ne prendre des rescapés que si la plongée ne doit pas en souffrir ». Il est facile de comprendre que, lorsque dans l’espace restreint de nos sous-marins deux fois plus petits, que les Vôtres, on impose la charge de cent à deux cents personnes, le sous-marin est déjà de ce fait en danger, sans parler de l’impossibilité de combattre. En outre, j’envoyai le message suivant : « Tous les bateaux... »

LE PRÉSIDENT

Est-ce que ces messages figurent dans le livre de documents ?

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Oui.

LE PRÉSIDENT

Alors, où sont-ils ? Pourquoi n’en mentionnent-ils pas l’heure ?

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Ce sont tous des radiogrammes rapportés dans les trois journaux de bord des sous-marins. Le premier radiogramme se trouve page 36, Monsieur le Président, 07-20. Je le lis :

« Radiogramme reçu » — c’est un message de l’amiral Dönitz — « Hartenstein restera proximité lieu du naufrage ; s’assurer si prêt à plonger ; ne prendre à bord que le nombre voulu de rescapés ne risquant pas de gêner la plongée du sous-marin. »

ACCUSÉ DÖNITZ

J’ai encore envoyé un autre radiogramme :

« La sécurité du sous-marin ne doit en aucun cas être compromise ».

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Ce radiogramme se trouve à la page 40, Monsieur le Président, à la date du 17 septembre, 1 h. 40.

ACCUSÉ DÖNITZ

« Prendre toutes mesures en ce sens, sans considération de l’interruption de l’activité de sauvetage. »

J’ai, en outre, envoyé un autre message : « Les bâtiments doivent être à tout moment en état de plonger et de manœuvrer immédiatement en plongée ».

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Ceci se trouve à la page 37, référence 07-40, chiffre 3.

ACCUSÉ DÖNITZ

« Prendre garde à l’action des sous-marins et des avions ennemis ».

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

« Tous les sous-marins, y compris Hartenstein, n’admettront que le nombre de personnes leur permettant, en plongée, d’être prêts à l’action ».

ACCUSÉ DÖNITZ

La justification de mes soucis fut fournie par un message de Hartenstein m’informant qu’il avait été attaqué par un gros bombardier américain.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Ce message, Monsieur le Président, est à la page 39 (13 h. 11). C’est un message d’urgence et, à 23 h. 04, figure le radiogramme exact que je voudrais lire.

ACCUSÉ DÖNITZ

A cette occasion

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Un instant, Monsieur le Grand-Amiral. Voici le texte du radiogramme envoyé par Hartenstein à l’amiral Dönitz : « Bombardés par Libérator américain, cinq fois de suite, par bonne visibilité, alors que nous remorquions quatre canots remplis et, malgré grand drapeau à croix-rouge de quatre mètres carrés sur le pont ; nous a attaqués en rase-mottes. Les deux périscopes provisoirement défectueux ; interrompons sauvetage cap ouest. Je répare. »

ACCUSÉ DÖNITZ

Un autre message annonça qu’Hartenstein avait alors cinquante-cinq Anglais et cinquante-cinq Italiens à son bord. Lors de la première attaque, un des bateaux de sauvetage fut touché par une bombe et sombra. Comme il l’annonça à son retour, les pertes furent sensibles parmi les naufragés. Au cours de la deuxième attaque aérienne, une bombe explosa juste sous le milieu du sous-marin, et l’endommagea gravement. Il annonça que ce ne fut que grâce à un miracle de la technique navale allemande que le sous-marin ne fut pas détruit.

LE PRÉSIDENT

A quelle page en est-il ?

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Il parle des événements rapportés pages 38 et 39, Monsieur le Président.

LE PRÉSIDENT

Il serait beaucoup plus simple pour le Tribunal d’observer un certain ordre pour vos documents, au lieu de passer de la page 40 à la page 38.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Cela vient, Monsieur le Président, de ce que l’on se sert de deux journaux de guerre.

Monsieur le Grand-Amiral, voulez-vous nous dire quelles mesures vous avez prises après le message de Hartenstein disant qu’il avait été attaqué à plusieurs reprises lors des sauvetages ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Je me suis longtemps demandé si, après ces expériences, je ne devais pas cesser tout sauvetage, ce qui, du point dé vue militaire, eut été plus normal, car l’attaque montrait clairement ce que risquaient les sous-marins.

Cette décision fut rendue particulièrement difficile du fait que je reçus un coup de téléphone de l’État-Major d’opérations navales, disant que le Führer désirait que je ne risque aucun sous-marin lors des sauvetages et que je n’en appelle pas d’une zone d’opération éloignée. Une conférence très mouvementée eut lieu à mon État-Major et, je m’en souviens très bien, je conclus cette conférence par ces mots : « Je ne puis jeter ces gens à l’eau ; nous continuons ».

Je savais naturellement que, lors des pertes suivantes, j’en porterais la pleine responsabilité. Que du point de vue militaire il fût vain de continuer ces sauvetages, c’est ce que me prouva le cas d’un autre bâtiment, le U-506, sous le commandement de Würdemann qui m’annonça, le lendemain je crois, qu’il avait été bombardé lui aussi.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Ce message, Monsieur le Président, se trouve à la page 42 du journal de bord de Würdemann. C’est une note datée du 17 septembre, à 23 h. 43. Il annonce :

« Remise à l’Annamite effectuée ». (Il s’agit des naufragés.) Des détails suivent : « ...attaque par hydravion. Suis prêt à entrer en action ».

ACCUSÉ DÖNITZ

Un troisième navire, celui de Schacht, le U-507, avait envoyé un radiogramme disant qu’il avait un certain nombre d’hommes à bord, et, en outre, qu’il remorquait quatre chaloupes contenant des Anglais et des Polonais.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Président, c’est le premier message, page 40.

ACCUSÉ DÖNITZ

Là-dessus, je lui ordonnai naturellement de lâcher, ces bateaux, car avec une telle queue il était impossible de plonger.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

C’est le deuxième message de la page 40, Monsieur le Président.

ACCUSÉ DÖNITZ

Plus tard, il a envoyé un long radiogramme, concernant le ravitaillement des Italiens et des Anglais à bord.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

C’est à la page 41, à 23 h. 10. Je lis ce message :

« Remis 163 Italiens à l’Annamite (l’Annamite était un croiseur français arrivé à la rescousse). Je continue : « Officier navigateur du Laconia et d’autres officiers à bord, sept bateaux de sauvetage, avec trois cent trente Anglais et Polonais, dont quinze femmes, seize enfants déposés au Qu. FE 9612. Femmes et enfants hébergés une nuit à bord. Repas chauds et boissons servis aux naufragés, ainsi que vêtements et soins dans la mesure du nécessaire. Quatre autres bateaux devant l’ancre flottante Qu. FE 9619. » Suivent d’autres détails sans intérêt.

ACCUSÉ DÖNITZ

Comme je lui avais ordonné de détacher ces bateaux de sauvetage et comme il avait interprété ces prescriptions collectives comme des instructions venues après coup, il reçut alors l’avertissement dont le Ministère Public a conclu par erreur que j’avais interdit le sauvetage des Anglais. Ce qui prouve bien que je n’ai pas donné un tel ordre, c’est que je n’ai élevé aucune critique à la réception du message m’annonçant des sauvetages d’Anglais.

D’ailleurs, en fin de compte, j’eus l’impression que les Italiens furent les plus lésés dans le sauvetage ; cette impression était exacte, comme le démontre la proportion des hommes sauvés : sur 811 Anglais, 800 ont été sauvés, alors que sur 1.800 Italiens, 450 seulement ont été recueillis.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Grand-Amiral, je voudrais encore préciser les dates de tous ces événements. Le Laconia a été torpillé le 12 septembre. A quelle date ont eu lieu les attaques aériennes contre les bateaux de sauvetage ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Le 16.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Dans la nuit du 16, ou le 17 ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Le 16.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Le 16 septembre, c’est exact. Les opérations de sauvetage ont duré combien de jours ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Quatre jours.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Et furent poursuivies jusqu’à quand ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Jusqu’à la remise des naufragés aux navires de guerre français que nous avions prévenus.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Quel rapport y a-t-il entre le Lacoma et l’ordre que le Ministère Public vous reproche comme un ordre de destruction ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Mon impression fut, à part le grand souci que j’avais quant aux sous-marins et la forte impression que me fit le peu d’aide rencontré chez les Anglo-Américains malgré la proximité de Freetown, que les sous-marins avaient dépassé depuis longtemps déjà le temps où ils pouvaient sans danger rester en surface ; le danger qu’ils couraient (les deux attaques aériennes l’ont démontré) était si grand que je devais, en tant que responsable, interdire le sauvetage, étant donné la présence constante et accablante — il n’y a pas d’autre expression — de l’aviation anglo-américaine. Ces deux attaques aériennes eurent lieu par beau temps, malgré l’importance visible des opérations de sauvetage, qui les rendaient bien plus faciles à déceler pour un avion que dans des conditions normales.

Je voudrais mentionner, à titre d’exemple, que tous les sous-marins qui avaient participé à cette action de sauvetage furent, lors de leurs sorties ultérieures, coulés par des attaques à la bombe. Il était en contradiction avec la raison la plus simple et les lois les plus élémentaires de la conduite de la guerre de s’exposer aux coups mortels de l’adversaire pour recueillir des naufragés.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

D’après la conception du Ministère Public, Monsieur le Grand-Amiral, vous auriez tout simplement utilisé cette occasion pour réaliser ce que vous désiriez depuis longtemps : à savoir la destruction des naufragés ? Voulez-vous nous dire ce que vous en pensez ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Je ne puis évidemment pas répondre à une telle accusation. Il y avait une alternative exclusive : recueillir les naufragés ou non. Or, tout ce qui précéda l’élaboration de cet ordre prouve que nous avons déployé tout notre dévouement pour les sauvetages et que nous avons été bombardés en le faisant. C’est également un fait que le commandement des sous-marins et moi eûmes à faire face à une pénible décision et que, du point de vue militaire, j’ai agi d’une façon répréhensible en adoptant la solution humaine. Je trouve que toute discussion est superflue devant cette évidence.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Grand-Amiral, je dois attirer votre attention sur la façon dont cet ordre est rédigé, d’où le Ministère Public tire ses conclusions. Je vous l’ai dit tout à l’heure, la seconde phrase contient ces mots : « Le sauvetage est en contradiction avec les lois les plus élémentaires de la conduite de la guerre, qui demande la destruction des navires ennemis et des équipages ». Que vouliez-vous dire par cette phrase ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Cette phrase est évidemment une justification. Le Ministère Public déclare : « Vous auriez dû ordonner simplement que la sécurité et la supériorité de l’aviation ennemie ne le permettaient pas ». Cela, je l’ai toujours dit, mais comme nous venons de le voir, je l’ai dit quatre fois, dans le cas du Laconia et c’était un « disque usé », pour me servir de cette expression. Je désirais dès lors donner une raison générale excluant toute interprétation individuelle de la part des commandants, car l’expérience m’avait montré que, pour les raisons citées, on avait toujours tendance à considérer le navire en sécurité par beau temps, alors qu’il finissait par être perdu. Aucun commandant recueillant des naufragés n’était, à la fin, maître de ses décisions, comme l’a montré le cas du Laconia.

Par conséquent, dans aucune circonstance, absolument aucune, je n’ai voulu avancer le vieil argument qui donne au commandant la possibilité de dire : « Maintenant il n’y a plus de danger aérien », c’est-à-dire d’être lui-même juge en cette matière, de se tenir le raisonnement suivant : « Puisque le danger aérien ne le permet plus ». Cela, je ne le voulais pas. Je ne voulais pas qu’un de mes nombreux commandants, environ 200, se trouvât devant un tel dilemme. Je ne voulais pas dire non plus : « Si quelqu’un risque sa vie pour sauver un ennemi et qu’il est tué au cours de cette action, il y a là incompabilité avec les lois élémentaires de la conduite de la guerre ». J’aurais pu le dire, mais je ne l’ai pas fait. C’est pourquoi j’ai fini par adopter cette formule.

LE PRÉSIDENT

Vous n’avez pas mentionné cet ordre. Est-il indiqué à la page 36 de l’exposé du Ministère Public ou dans le livre de documents britannique ?

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Oui, Monsieur le Président, page 36 du livre de documents britannique.

LE PRÉSIDENT

On y mentionne deux ordres, n’est-ce pas ?

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

C’est un seul ordre en quatre paragraphes.

LE PRÉSIDENT

Il y a, de toutes façons, deux paragraphes, paragraphe 1 et paragraphe 2, du 17 septembre 1942, n’est-ce pas ?

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Président, vous parlez certainement encore de l’extrait du journal de guerre du commandement des sous-marins, qui se trouve également page 36 du livre de documents.

LE PRÉSIDENT

Ne serait-il pas préférable que vous lisiez la phrase dont vous parlez ?

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Je parle maintenant de la deuxième phrase de cet ordre du 17 septembre, qui figure à la page 36 du livre de documents britannique, sous le numéro 1.

LE PRÉSIDENT

Bon.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

La deuxième phrase dit : « Le sauvetage est en contradiction avec les lois les plus élémentaires de la conduite de la guerre, qui demandent la destruction des navires et des équipages ennemis ». C’est de cette phrase que parlait à l’instant l’amiral Dönitz.

LE PRÉSIDENT

A la page 36, je vois un ordre : « A tous les commandants » ; le paragraphe 1 commence : « Aucune tentative de sauvetage d’aucune sorte ne doit être faite.... » Est-ce le paragraphe que vous voulez dire ?

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Oui, c’est cela, il s’agit du deuxième paragraphe de cet ordre, Monsieur le Président. « Le sauvetage est incompatible avec les lois élémentaires de la guerre qui demandent la destruction des navires et des équipages ennemis. »

LE PRÉSIDENT

Et le paragraphe suivant, 17 septembre 1942, paragraphe 2 ?

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

C’est justement ce que je voulais lui demander. C’est une note du journal de guerre que je voudrais aborder. (A l’accusé.) Monsieur le Grand-Amiral, je parle maintenant de votre note du 17 septembre 1942. La voici : « L’attention de tous les commandants est attirée sur le fait que les tentatives de sauvetage des équipages après le torpillage des navires alliés est en contradiction avec les lois les plus élémentaires de la conduite de la guerre. Les ordres concernant les capitaines et les officiers mécaniciens des bateaux restent en vigueur ».

LE PRÉSIDENT

La traduction est différente dans notre document. Vous avez dit : « ...après le torpillage des navires alliés. » Notre traduction porte : « ...faites en détruisant les bâtiments ennemis et en exterminant leurs équipages. »

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Je crois qu’il faut entendre « en détruisant » et non pas « après le torpillage ».

ACCUSÉ DÖNITZ

Cette inscription du livre de guerre se rapporte à ces quatre messages radio envoyés lors de l’affaire du Laconia et qui m’ont été confirmés.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Un instant, Monsieur le Grand-Amiral. Veuillez, s’il vous plaît, expliquer au Tribunal comment le journal de guerre était rédigé ? Qui le rédigeait ? Vous personnellement ? Sinon, qui ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Si je ne dois rien cacher ici, je dois dire que la rédaction du journal de guerre était un point important pour moi, car je n’avais pas d’officiers suffisamment compétents pour s’en charger. Cette inscription — comme je l’ai supposé et comme on me l’a confirmé ici — a été faite par un ancien maître-timonier de la Marine, qui a essayé de résumer ici tous les ordres que j’ai donnés à cette occasion. Naturellement, je suis personnellement responsable de toute inscription mais ces inscriptions n’ont eu aucune conséquence réelle. Ce sont mes ordres eux-mêmes qui ont été suivis.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Grand-Amiral, il me semble que l’essentiel est de savoir si cette inscription reflète réellement vos opinions, ou est-ce uniquement la rédaction d’un subalterne qui a cru bien faire ?

ACCUSÉ DÖNITZ

C’est la dernière supposition qui est exacte. J’ai réellement longtemps réfléchi pour savoir s’il fallait ou non renoncer à cette méthode, vu l’ordre de l’État-Major d’opérations, celui du Führer et la décision pénible qu’il me fallait prendre. Tout cela ne se trouve pas dans le journal de guerre.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Voulez-vous nous dire encore une fois ce que signifie cette inscription du journal de guerre :

« Tous les commandants ont encore une fois l’attention attirée sur le fait que... »

ACCUSÉ DÖNITZ

Je ne sais pas ce que cela veut dire. Mon État-Major, qui est ici, m’a dit que cela se rapportait aux quatre radiogrammes que j’avais envoyés, car avant l’affaire du Laconia aucune indication n’avait été donnée. « Encore une fois » signifie donc que c’était le cinquième radiogramme.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Grand-Amiral, l’ordre du 17 septembre 1942 était donc pour vous la conclusion de l’affaire du Laconia ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Oui.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

A qui était-il adressé ?

ACCUSÉ DÖNITZ

D’après mes premiers souvenirs, il n’était destiné qu’aux bâtiments qui opéraient en pleine mer. Nous avions des longueurs d’ondes différentes pour les diverses zones d’opérations : Atlantique nord. Atlantique centre, Atlantique sud. Car les autres unités qui se trouvaient en convoi où les manœuvres de sauvetage étaient exclues n’avaient que faire de cet ordre. Mais j’ai constaté, ou plutôt on m’a dit, que cet ordre avait été adressé à tous les bâtiments et qu’il avait été transmis sur toutes les longueurs d’ondes. Ce qui n’est pas un dommage non plus en la matière.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Vous avez dit ici que la raison fondamentale de tout cet ordre était le danger aérien sans cesse croissant. Si c’est exact, comment pouviez-vous, dans le même ordre, maintenir l’instruction de sauver les commandants et les officiers mécaniciens, comme le stipule le paragraphe 2 ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Entre des opérations de sauvetage qui entraînent l’arrêt des machines, et le fait d’émerger rapidement pour recueillir un officier, il y a une grande différence du point de vue des risques encourus. En effet, le bâtiment reste ainsi prêt à faire face à toute alerte, alors que dans le premier cas cela devient impossible. Mais il est également clair que la prise des commandants était une action militaire qui m’avait été imposée par l’État-Major d’opérations et il est naturel, me semble-t-il, de s’exposer à un certain risque lorsqu’il s’agit non pas seulement de sauvetage de naufragés mais de la capture d’officiers d’importance, ce qui représente un acte de guerre. D’ailleurs, je n’y attachais pas grande valeur, car je savais que l’avantage était maigre, sinon nul. Je me souviens très bien avoir demandé : « Pourquoi les recueillons-nous encore ? » Je sais que nous avons hésité à laisser lettre morte un ordre si général, dont le principe était pourtant juste. Le point important restait malgré tout que le risque, d’abord, était moins grand — au cours du sauvetage, le dispositif d’alerte était complément abandonné — et qu’en second lieu il s’agissait de la poursuite d’un but militaire de grande envergure.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Que veut dire la dernière phrase de l’ordre « être dur » ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Être durs vis-à-vis d’eux-mêmes. Je l’ai prêché à mes commandants de sous-marins, pendant, cinq ans et demi, et en donnant cet ordre j’ai eu aussi l’impression qu’il était de mon devoir de leur expliquer, par un ordre très précis, mes craintes, mes soucis pour la sécurité des navires et la nécessité, en face de l’importance de l’aviation ennemie, d’interdire le sauvetage ; car il est clair, s’il faut tenir compte de la dureté de la guerre, de la nécessité de la sécurité de nos propres navires, qu’il y a aussi la tradition, le sentiment naturel du marin...

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Nous avons entendu ici la déposition du capitaine de corvette Möhle. Il a déclaré qu’il avait mal compris cet ordre, qu’il avait cru qu’il fallait tuer les naufragés et qu’il avait donné des instructions dans ce sens à certains commandants de sous-marins.

ACCUSÉ DÖNITZ

Möhle est...

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Un instant, Monsieur le Grand-Amiral, je voudrais d’abord poser une question. En votre qualité de Commandant en chef, ne devez-vous pas prendre la responsabilité d’une mauvaise interprétation de vos ordres ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Oui, je porte évidemment la responsabilité de tout ordre que j’ai donné, concernant sa forme et son contenu. Mais Möhle est le seul qui ait eu des doutes sur la signification de cet ordre. Je regrette qu’il n’ait pas trouvé l’occasion d’en vérifier aussitôt l’interprétation en s’adressant, soit à moi-même, qu’il pouvait voir n’importe quand, soit à l’un des nombreux officiers de mon État-Major qui ont travaillé à la rédaction de ces ordres, soit à son chef hiérarchique à Kiel.

Je suis convaincu que, chez les rares commandants de sous-marins auxquels il à fait part de ses doutes, cet ordre n’a pas eu de conséquences. S’il y en a eu, j’en porte naturellement la responsabilité.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Que pensez-vous du cas que vous connaissez du capitaine Eck, qui, en 1944, à la suite de la perte du navire grec Peleus, a effectivement canonné les bateaux de sauvetage ?

ACCUSE DÖNITZ

Comme le capitaine Eck l’a déclaré sous la foi du serment au cours de sa déposition, il n’a eu connaissance ni de l’interprétation et des doutes de Möhle, ni de la mauvaise interprétation de mes décisions concernant le cas U-386. Il s’agissait du cas, rapporté par Möhle, de ce sous-marin qui avait rencontré des canots pneumatiques sur lesquels se trouvaient des aviateurs. Je lui avais, à propos de ces derniers, exprimé ma désapprobation parce qu’il ne les avait pas pris à son bord ; on lui adressa même une remontrance par écrit. Tandis qu’une autre autorité lui reprocha de n’avoir pas anéanti ces naufragés. Eck n’était au courant ni de l’interprétation de l’ordre de Möhle ou de son caractère équivoque, ni de cette histoire. Il a agi sur sa propre décision, non pas dans le but de tuer des naufragés, mais pour ne laisser aucune trace ; car il était certain, sans cela, d’être repéré le lendemain par l’aviation anglo-américaine et coulé. Son but n’était donc pas du tout celui que Möhle a indiqué.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Au cours de son interrogatoire, Eck déclara avoir cru que vous approuveriez sa conduite. Avez-vous été mis au courant de cette affaire pendant la guerre ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Non. Je l’ai apprise ici, lors de mon interrogatoire. Car Eck a été fait prisonnier au cours de cette même opération.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Approuvez-vous sa conduite, maintenant que vous la connaissez ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Non, je ne l’approuve pas, car il y a une certaine morale militaire dont il ne faut pas se départir. Je voudrais cependant dire que le lieutenant de vaisseau Eck se trouvait devant un problème bien délicat. Il était responsable de son navire et de son équipage et, en temps de guerre, cette responsabilité est d’un grand poids. Donc, s’il agit ainsi parce qu’il croyait sans cela être découvert et bombardé (cette supposition était fondée, car, dans les mêmes parages, je crois bien, quatre sous-marins venaient d’être bombardés), un tribunal militaire allemand en aurait certainement tenu compte. Je crois qu’après la guerre on envisage les choses sous un autre angle, on oublie la lourde responsabilité qui pèse sur les épaules d’un simple commandant.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

A part le cas Eck, avez-vous eu connaissance pendant ou après la guerre, du cas d’un autre commandant allemand ayant tiré sur des naufragés ou sur des radeaux ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Pas un seul.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Vous connaissez le document du Ministère Public concernant le torpillage des navires Noreen Mary et Antonico ? Reconnaissez-vous, d’après votre expérience, la pertinence de ces documents comme moyen de preuve ou non ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Non. Je crois qu’ils ne peuvent supporter un examen objectif. Nous avons une collection de tels messages en provenance du côté adverse et nous avons toujours estimé, et cette opinion a été transmise par écrit au Führer ainsi qu’à l’OKW, qu’en face de tels incidents il fallait être très sceptique, car un naufragé peut croire très facilement qu’on lui tire dessus lorsqu’il reçoit des projectiles qui ne lui sont nullement destinés mais qui sont destinés à des navires ou sont causés par quelque erreur de tir. Le fait que le Ministère Public propose ces deux exemples me prouve qu’à part le cas Eck, aucun autre cas semblable ne s’est présenté au cours de ces longues années de guerre.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Vous avez parlé tout à l’heure du rapport présenté au Führer, dans un entretien du mois de mai 1942, au cours duquel la question de savoir s’il était possible d’anéantir les naufragés fut examinée ou tout au moins abordée par le Führer. Cette question a-t-elle été examinée plus tard par le commandement des sous-marins, ou par l’État-Major d’opérations de la Marine ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Lorsque je devins Commandant en chef de la Marine de guerre...

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

C’était en 1943 ?

ACCUSÉ DÖNITZ

... Je reçus, à l’été 1943 je crois, une lettre des Affaires étrangères m’informant qu’environ 87% des équipages — après destruction des navires de commerce — rentraient chez eux, que c’était désavantageux pour nous si nous ne pouvions y remédier. J’écrivis donc aux Affaires étrangères en indiquant que les sauvetages — en raison du danger que couraient les sous-marins — avaient justement dû être interdits par mes soins, mais que je ne pouvais prendre d’autre mesure.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Je trouve ici un passage du journal de guerre de l’État-Major d’opérations qui se réfère à cela. Je le dépose sous le numéro Dönitz-42, de la page 92 à la page 94 du deuxième livre de documents.

Je lis dans ce document, sous la date du 4 avril 1943, la première et la deuxième phrase de la page 92 : « Le Ministère des Affaires étrangères a attiré l’attention sur la déclaration du ministre britannique des transports, selon laquelle, en moyenne, 87 % des membres des équipages des navires marchands coulés ont été sauvés. L’État-Major d’opérations a pris position à l’égard de cette déclaration ».

Cette prise de position se trouve à la page suivante et je voudrais signaler tout d’abord, sous le numéro 1, le nombre de bateaux coulés en convois. Quelle importance a-t-il, sous ce rapport ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Le fait que de si nombreux équipages sont certainement rentrés chez eux.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Il est dit dans le paragraphe 2 que les marins n’ont pas besoin d’une instruction de longue durée, hormis les officiers, et qu’il existe l’ordre de prendre à bord les capitaines et les officiers mécaniciens. Qu’est-ce que cela signifie ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Cela veut dire qu’une telle question sera mal jugée.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Un instant, Monsieur l’amiral, lorsque vous dites « une telle question », voulez-vous dire l’importance au point de vue militaire, de la destruction des naufragés ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Cela veut dire que l’adversaire possède encore des équipages, ou que, très rapidement, il peut en former avec des gens non instruits,

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Dans le paragraphe 4, vous parlez du grand danger des représailles vis-à-vis des équipages de sous-marins. De telles représailles à l’égard d’équipages de sous-marins allemands ont-elles eu lieu à un moment quelconque de la guerre ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Je l’ignore. Je n’ai pas entendu parler de représailles ; je reçus seulement des rapports sûrs disant que, lors de bombardements aériens de sous-marins allemands, on tirait également sur les naufragés à l’eau. J’ignore si cela a été fait dans un esprit de représailles ou non. Je suppose qu’il s’agit d’actions isolées.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

La partie décisive de toute la lettre se trouve, je crois, au paragraphe 3. Je vais vous la lire :

« Pour des raisons psychologiques, il est presque impossible de donner aux équipages des sous-marins l’ordre d’attaquer les canots de sauvetage et les membres des équipages des navires coulés qui sont à la mer, car de tels ordres sont contraires à l’esprit de la Marine. On ne pourrait envisager de telles instructions que si elles aidaient à obtenir un succès militaire décisif. »

Monsieur le Grand-Amiral, vous-même avez parlé, à différentes reprises, de la dureté de la guerre. Êtes-vous tout de même d’avis que les équipages de sous-marins ne pouvaient, du point de vue psychologique, exécuter de telles mesures, et pourquoi ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Nous savions dans la Marine que nous avions à mener une lutte très dure contre les grandes puissances maritimes. L’Allemagne n’avait pas d’autres armes que ces sous-marins. C’est pourquoi, dès le temps de paix, j’ai formé les équipages de cette arme sous-marine dans un esprit de pur idéalisme et d’amour de la patrie. C’était nécessaire et j’ai poursuivi cette éducation en établissant des contacts personnels très étroits avec les hommes à leurs bases. Il fallait obtenir un moral de combattant très élevé, sinon nous aurions été moralement désemparés par les durs combats et les pertes énormes qu’indique ce diagramme. Malgré ces pertes et les luttes qui se poursuivaient, nous sommes restés fermes, car il le fallait ; nous avons à maintes reprises comblé les brèches par l’arrivée de volontaires enthousiastes ou conscients du sérieux de l’heure, grâce à ce même moral élevé. Et jamais je n’aurais permis, même à l’époque la plus dure, qu’on donnât l’ordre à ces hommes de commettre des actes inhumains qui auraient porté atteinte à leur moral. A plus forte raison, je n’aurais moi-même jamais donné un tel ordre, car toute ma confiance était placée dans ce moral élevé, que je voulais maintenir à tout prix.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Vous avez dit que les sous-marins reçurent toujours un grand apport de nouveaux volontaires ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Pratiquement, nous n’avions que des volontaires.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Pendant la période des plus grandes pertes également ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Oui, même pendant cette période-là, à l’époque où chacun savait qu’à sa troisième sortie il serait certainement coulé.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Quelle était l’importance de ces pertes ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Si je m’en souviens bien, nous avons perdu au total 640 ou 670 unités.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Et combien d’hommes d’équipage ?

ACCUSÉ DÖNITZ

Dans l’arme sous-marine, il y avait en tout 40.000 hommes. Sur ces 40.000 hommes, 30.000 ne sont pas revenus. Sur ces 30.000 hommes, 25.000 sont morts et 5.000 seulement ont été faits prisonniers. La majorité des navires coulés l’ont été au large, dans l’Atlantique, à la suite de bombardements aériens, et sans qu’il soit question de possibilité de sauvetage.

FLOTTENRICHTER KRANZBÜHLER

Monsieur le Président, j’en arrive maintenant à un nouveau chapitre. Serait-ce un moment convenable pour suspendre l’audience ?

(L’audience est suspendue jusqu’à 14 heures.)