CENT QUARANTIÈME JOURNÉE.
Mardi 28 mai 1946.

Audience de l’après-midi.

M. DODD

Monsieur le Président, au cours de la présentation du cas de l’accusé Funk, nous n’avons pas présenté un certain nombre de documents. J’avais alors demandé au Tribunal la permission de le faire plus tard. Je suis prêt à le faire maintenant si le Tribunal le désire.

LE PRÉSIDENT

Oui, je crois que le moment serait opportun maintenant.

M. DODD

Très bien, Monsieur le Président.

En premier lieu, je voudrais préciser de quels documents il s’agit. Tout d’abord le document PS-2828. Il a déjà été présenté sous le numéro USA-654, mais l’extrait qui en a été lu se trouve à la page 105 du document. Nous avons par erreur indiqué une autre page. Il est fait allusion à ce document USA-654 au procès-verbal des débats du 6 mai 1946 (Tome XIII, page 152).

Nous avons soumis notre document EC-440, qui consiste en une déclaration de l’accusé Funk, et nous avons cité une phrase de la page 4 de ce document. Je le présenterai comme document USA-874. Le prochain document PS-3952 consiste en un interrogatoire de l’accusé Funk en date du 19 octobre 1945. Nous voulons le présenter comme document USA-875. Je voudrais rappeler au Tribunal que cet extrait tiré de l’interrogatoire se rapporte à une déclaration de Funk, aux termes de laquelle l’accusé Hess l’aurait avisé de l’attaque imminente contre l’Union Soviétique. Cet extrait a été traduit dans les quatre langues et sera mis à la disposition des membres du Tribunal. Nous avons également un autre interrogatoire du 22 octobre 1945. Nous en avons cité des passages, pages 15 et 16, qui figurent au procès-verbal des débats du 7 mai 1946 (Tome XIII, page 228). Le numéro du document est PS-3953. Nous le versons sous le numéro USA-876.

Nous avons mentionné ensuite le document PS-3894, l’interrogatoire d’un certain Hans Posse, et nous l’avons, à l’époque, déposé sous le numéro USA-843. On le trouve au procès-verbal des débats du 6 mai 1946 (Tome XIII, page 169). A l’époque, j’ai expliqué au Tribunal que nous verserions au dossier la totalité de l’interrogatoire dans les quatre langues. Nous sommes maintenant en mesure de le faire et nous le faisons par conséquent.

Ensuite vient le document PS-3954. C’est la déclaration sous serment d’un certain Franz B. Wolf, l’un des gérants de la Frankfurter Zeitung . Vous pourrez vous y référer : procès-verbal des débats du 6 mai 1946 (Tome XIII, page 161) au cours desquels nous avions déclaré que nous avions plus à dire sur les raisons qui avaient fait conserver le personnel des éditeurs de la Frankfurter Zeitung . Ce document PS-3954 est maintenant à la disposition du Tribunal en français, allemand, russe et anglais. Nous le versons sous le numéro USA-877. Ensuite, Monsieur le Président, nous avons projeté un film au cours du contre-interrogatoire de l’accusé Funk. Le Tribunal nous a demandé si nous étions en mesure de présenter des affidavits précisant son origine. Nous sommes désormais en mesure de le faire. Nous présenterons d’abord la déclaration sous serment du capitaine Sam Harris, qui est à l’origine de ces photographies. Ce sera le document USA-878. La deuxième déclaration sous serment est de l’un des photographes qui ont effectivement pris les images. Nous lui donnons le numéro USA-879.

Enfin, j’aimerais également éclaircir un autre point. Le 25 mars, au cours du contre-interrogatoire du témoin Bohle, témoin de l’accusé Hess, le colonel Amen a cité un passage de l’interrogatoire de von Strempel, qui figure au procès-verbal du 25 mars 1946 (Tome X, page 40). Nous en avons fait traduire des extraits pertinents dans les langues en usage au Tribunal et nous demandons que cet interrogatoire, qui renferme notre document n° PS-3800, soit versé au dossier sous le numéro USA-880.

Je crois, Monsieur le Président, que se trouvent ainsi épuisés tous les documents que nous n’avions pas précédemment versés au dossier jusqu’à cette date.

LE PRÉSIDENT

L’avocat de l’accusé Sauckel a maintenant la parole.

Dr SERVATIUS

Avec l’autorisation du Tribunal, j’appellerai maintenant à la barre l’accusé Sauckel pour qu’il témoigne.

LE PRÉSIDENT

Certainement.

(L’accusé Sauckel gagne la barre.)
LE PRÉSIDENT

Veuillez décliner votre nom en entier.

ACCUSÉ FRITZ SAUCKEL

Ernst Friedrich Christoph Sauckel.

LE PRÉSIDENT

Veuillez répéter ce serment après moi : « Je jure devant Dieu tout puissant et omniscient que je dirai la pure vérité et que je ne cèlerai ni n’ajouterai rien ». (L’accusé répète le serment.)

LE PRÉSIDENT

Vous pouvez vous asseoir.

Dr SERVATIUS

Témoin, veuillez esquisser votre carrière devant le Tribunal.

ACCUSÉ SAUCKEL

Enfant unique du postier Friedrich Sauckel, je suis né à Hassfurt sur le Main, près de Bamberg. Je suis allé à l’école communale à Schweinfurt et au lycée.

Dr SERVATIUS

Combien de temps avez-vous passé au lycée ?

ACCUSÉ SAUCKEL

J’ai passé cinq années au lycée. Étant donné que mon père occupait un emploi très modeste, c’est ma mère, une couturière, qui rendit possible mes études. Lorsqu’elle fut atteinte d’une grave maladie de cœur, je vis qu’il serait impossible à mes parents de prendre en charge mes études et j’obtins leur permission de prendre la mer pour y faire ma carrière et gagner ma vie.

Dr SERVATIUS

Êtes-vous entré dans la Marine marchande, ou bien qu’avez-vous fait ?

ACCUSÉ SAUCKEL

J’ai commencé par entrer dans la Marine marchande norvégienne et suédoise, afin de m’initier complètement au métier de marin, à bord de grands voiliers et clippers.

Dr SERVATIUS

Quel âge aviez-vous ?

ACCUSÉ SAUCKEL

J’avais quinze ans et demi à cette époque.

Dr SERVATIUS

Combien gagniez-vous ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je gagnais comme mousse sur un voilier norvégien cinq couronnes, et j’étais nourri et logé.

Dr SERVATIUS

Et ensuite où vous a conduit votre activité de marin ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Mon activité de marin et mon entraînement de marin que je poursuivis ensuite à bord de voiliers allemands m’amenèrent à naviguer sur toutes les mers et dans toutes les parties du monde.

Dr SERVATIUS

Êtes-vous entré en contact avec des familles étrangères ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Par l’intermédiaire de l’Union chrétienne des jeunes gens, je fus mis en rapport, notamment en Australie et en Amérique aussi bien du nord que du sud, avec des familles de ces pays.

Dr SERVATIUS

Où vous trouviez-vous quand la première guerre mondiale éclata ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Il se trouvait que j’étais à bord d’un voilier allemand en route vers l’Australie et le bateau ayant été capturé en haute mer, je fus fait prisonnier par les Français.

Dr SERVATIUS

Combien de temps êtes-vous resté prisonnier ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Cinq ans, jusqu’en novembre 1919.

Dr SERVATIUS

Êtes-vous rentré dans vos foyers ensuite ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Oui, je suis aussitôt rentré dans mes foyers.

Dr SERVATIUS

Et qu’avez-vous fait alors ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Bien que j’eusse achevé mes études et mon entraînement de marin, il ne me fut pas possible de reprendre la mer et de passer mes examens, étant donné que les économies que j’avais faites au cours de ces années sur mer étaient devenues insignifiantes du fait de l’inflation allemande. Il y avait d’ailleurs peu de bateaux allemands à cette époque, et nombre de marins allemands étaient sans emploi, de sorte que je décidai de travailler dans une usine de ma ville natale de Schweinfurt.

Dr SERVATIUS

Êtes-vous resté dans votre ville natale ?

ACCUSÉ SAUCKEL

J’ai commencé par rester dans ma ville natale. Je suis entré à l’usine de roulements à billes Fischer. J’y ai appris le métier de tourneur et de mécanicien afin de faire des économies et de pouvoir suivre plus tard une école technique, une école de mécanique.

Dr SERVATIUS

Vous occupiez-vous déjà à cette époque de politique ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Bien qu’en ma qualité de marin je méprisais la politique — car j’aimais la vie de marin que j’aime d’ailleurs encore aujourd’hui — les circonstances me forcèrent à prendre position vis-à-vis des problèmes politiques. Personne en Allemagne ne pouvait faire autrement à cette époque.

Quelques années auparavant, j’avais quitté un pays florissant, une nation riche, et je rentrais six ans plus tard dans ce pays pour le retrouver radicalement transformé, dans le plus complet bouleversement, dans une grande détresse matérielle et spirituelle.

Dr SERVATIUS

Avez-vous adhéré à quelque parti ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Non, je travaillais dans une usine que dans ma famille l’on disait « ultra-rouge ». Je travaillais à l’atelier des outils et à ma droite et à ma gauche travaillaient des sociaux-démocrates, des communistes, des anarchistes, et entre autres mon beau-père, et pendant les moments de repos les discussions se donnaient libre cours, si bien que chacun était mêlé aux problèmes sociaux, qu’il le voulût ou non.

Dr SERVATIUS

Vous parlez de votre beau-père. Vous êtes-vous marié à cette époque ?

ACCUSÉ SAUCKEL

J’ai épousé en 1923 la fille d’un ouvrier allemand que j’avais rencontrée. Notre union est encore heureuse et nous avons dix enfants.

Dr SERVATIUS

Quand êtes-vous devenu membre du Parti ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je suis devenu définitivement membre du Parti en 1923, après avoir été sympathisant auparavant.

Dr SERVATIUS

Qu’est-ce qui vous y a poussé ?

ACCUSÉ SAUCKEL

J’avais entendu à cette époque une allocution de Hitler. Dans ce discours, il disait que l’ouvrier d’usine allemand, le travailleur allemand devait faire cause commune avec le travailleur intellectuel allemand. Les divergences entre le prolétariat et la classe moyenne devaient être aplanies en les surmontant par une tentative de compréhension mutuelle. Il s’ensuivrait l’éclosion d’une nouvelle communauté et seule une telle communauté, n’ayant aucune attache, ni avec la classe moyenne, ni avec le prolétariat, pourrait surmonter la terrible misère actuelle et éviter la division du peuple allemand en partis et coteries. Cette déclaration s’empara à ce point de mon esprit, me toucha si irrésistiblement, que je décidai de consacrer ma vie à concilier ce qui semblait s’opposer irrémédiablement. Je le fis avant tout, si vous me permettez de le dire, parce que j’étais conscient du fait que le peuple allemand a tendance à osciller d’un extrême à l’autre, c’est le caractère allemand en général. J’eus à réfléchir longuement avant de trouver la voie qui me convenait personnellement ; je l’ai déjà dit, je ne me suis presque jamais intéressé aux questions politiques. Mes braves parents, qui ne vivent plus aujourd’hui, m’ont élevé dans un christianisme très strict mais aussi de façon très patriotique. Cependant, devenu marin, j’ai vécu la vie du marin. J’ai chargé du salpêtre au Chili. J’ai travaillé sur de lourds bois de charpente au Canada, à Québec. J’ai chargé du charbon à l’Equateur et j’ai doublé le Cap Horn plusieurs fois. Tout cela était du travail pénible. Je demande...

Dr SERVATIUS

Ne voudriez-vous pas en revenir à la question du Parti ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Ce que je dis a rapport à la question du Parti, car nous devons donner les raisons pour lesquelles nous y sommes entrés. Quant à moi...

LE PRÉSIDENT

Docteur Servatius, j’ai précisé au début de cet exposé de l’accusé que nous avons entendu ces explications de l’accusé Göring. Nous n’avons pas l’intention d’entendre vingt accusés les répéter. Il me semble que presque chacun des accusés nous en a infligé la répétition.

Dr SERVATIUS

Je pense, Monsieur le Président, qu’il est intéressant de recueillir les impressions personnelles de l’accusé lui-même. Les faits prennent une autre allure selon le point de vue auquel on se place. J’aimerais maintenant brièvement...

LE PRÉSIDENT

C’est tout à fait exact, Docteur Servatius, mais enfin nous l’avons déjà entendu pendant presque une demi-heure.

Dr SERVATIUS

Je vais me limiter. Le Parti fut dissous en 1923 et refondé en 1925. Vous y êtes-vous réinscrit ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Oui.

Dr SERVATIUS

Avez-vous joué un rôle actif dans le Parti ou étiez-vous simple membre ?

ACCUSÉ SAUCKEL

J’ai joué un rôle actif dans le Parti à partir de 1925.

Dr SERVATIUS

Quel poste occupiez-vous ?

ACCUSÉ SAUCKEL

J’étais alors Gauleiter de Thuringe.

Dr SERVATIUS

Était-ce là une manière d’avoir du travail, de gagner votre vie ou bien quoi ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Mes fonctions de Gauleiter de Thuringe me rapportaient 150 Mark par mois, et dans n’importe quelle autre profession j’aurais pu gagner davantage, en plus de certains avantages.

Dr SERVATIUS

Quand avez-vous fait la connaissance de Hitler ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je le rencontrai brièvement en 1925.

Dr SERVATIUS

Quand êtes-vous devenu Gauleiter ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je suis devenu Gauleiter en 1927.

Dr SERVATIUS

Comment avez-vous été désigné ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Ma nomination s’est faite par lettre.

Dr SERVATIUS

Avez-vous reçu des instructions particulières qui auraient révélé certaines intentions secrètes du Parti ?

ACCUSÉ SAUCKEL

A cette époque, on nous indiqua de façon très précise qu’en aucun cas il ne devrait, au Parti, y avoir de questions maintenues secrètes, et que tout devait se faire au grand jour.

Dr SERVATIUS

Qui était votre prédécesseur ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Le Dr Dinter.

Dr SERVATIUS

Pourquoi fut-il relevé de son poste ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Le Dr Dinter fut renvoyé parce qu’il voulait créer un nouveau mouvement religieux à l’intérieur du Parti.

Dr SERVATIUS

Vous êtes devenu membre du Landtag de Thuringe en 1929 ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Oui.

Dr SERVATIUS

Avez-vous été élu ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Oui, j’ai été élu au Landtag de la façon habituelle aux élections parlementaires.

Dr SERVATIUS

Est-ce qu’à ce moment déjà on y gouvernait de façon dictatoriale ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Ce n’était pas possible. La province était gouvernée conformément à la Constitution de Thuringe.

Dr SERVATIUS

Combien de temps avez-vous été membre du Landtag ?

ACCUSÉ SAUCKEL

J’ai été membre du Landtag tant que le Landtag a existé, c’est-à-dire jusqu’en mai 1933.

Dr SERVATIUS

Comment le Landtag a-t-il été dissous ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Le Landtag a été dissous par une loi du Gouvernement du Reich.

Dr SERVATIUS

En 1932 vous étiez devenu membre du Gouvernement provincial de Thuringe ? Comment avez-vous accédé à ces fonctions ?

ACCUSÉ SAUCKEL

En 1932, en juin, il y a eu de nouvelles élections pour le Landtag de Thuringe, et la NSDAP a obtenu 26 sièges sur 60.

Dr SERVATIUS

Ne fut-il pas fait allusion à une dictature vers laquelle on devait tendre ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Non, le Gouvernement fut élu conformément aux principes parlementaires.

Dr SERVATIUS

En somme, vous aviez la majorité dans le Gouvernement de Thuringe, n’est-ce pas, et vous pouviez exercer une influence ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Un Gouvernement national-socialiste fut choisi parmi les partis bourgeois, à la majorité absolue.

Dr SERVATIUS

Qu’advint-il des anciens fonctionnaires ? Furent-ils renvoyés ?

ACCUSÉ SAUCKEL

C’est moi qui devins président du Gouvernement et ministre de l’Intérieur et les anciens fonctionnaires conservèrent, tous, sans exception, leur poste.

Dr SERVATIUS

Et que fit ce premier Gouvernement national-socialiste dans le domaine de la politique intérieure ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Il n’y avait à l’époque qu’une seule question en matière de politique intérieure. Il s’agissait d’atténuer une misère indescriptible et qui n’a été dépassée que par celle qui existe actuellement.

Dr SERVATIUS

A ce sujet, Monsieur le Président, je voudrais verser au dossier deux rapports gouvernementaux. Je ne requerrai votre attention que très peu de temps, sur deux extraits de ces documents. Le premier de ces rapports est le document 96. De ce document se dégage l’activité du Gouvernement régional de Thuringe et son combat contre la détresse sociale. Ce qui est particulièrement important, lorsque vous parcourez ce document, c’est que vous n’y trouvez nulle part qu’il fait allusion à la guerre ou à de tels sujets, mais qu’il n’y est seulement question, tout au long du document, que de soulager les détresses. Est également importante l’œuvre que vous avez accomplie. C’est l’objet du document 97. Dans ce livre, page 45, figure un exposé des travaux effectués par le Gouvernement, construction de ponts, construction de routes, etc. et cela n’avait rien à voir avec la guerre.

Je verse maintenant au dossier un document n° 95. C’est un livre appelé Les discours du combat de Sauckel . Dans ce cas également, le livre est important parce qu’il ne contient aucune allusion à de quelconques préparatifs de guerre. Au contraire, il ne fait que souligner les misères qu’il convient de soulager. On se rend nettement compte, d’après les différents articles, qu’il s’agit de discours espacés sur plusieurs années et qui indiquent bien quelles étaient les préoccupations de l’accusé Sauckel. Le livre commence par une allocution prononcée en 1932 qui traite de la misère des temps et se termine en faisant une fois de plus allusion à la nécessité de soulager la misère sociale et de sauvegarder la paix. Le Tribunal sera à même de lire ces articles dans le livre de documents. (A l’accusé.) En 1933, vous êtes de plus, devenu Reichsstatthalter de Thuringe. Comment avez-vous été nommé à cette fonction ?

ACCUSÉ SAUCKEL

C’est le Feldmarschall von Hindenburg, qui était à l’époque Reichspräsident, qui me nomma à ce poste.

Dr SERVATIUS

Quelles sont les directives que l’on vous a données quand vous avez occupé votre poste ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Au moment de cette prise de possession de poste de Reichsstatthalter, j’ai reçu la directive de former un nouveau gouvernement thuringien parce que le Reichsstatthalter devait se tenir à l’écart des détails de l’administration intérieure d’un État allemand.

Dr SERVATIUS

Vous n’avez pas besoin d’entrer dans les détails techniques. Dites-moi simplement quelles étaient les tâches politiques que vous avez reçues ?

ACCUSÉ SAUCKEL

J’ai reçu en tant que Reichsstatthalter la tâche d’administrer politiquement la Thuringe, conformément à la loi allemande en vigueur et à la Constitution de l’époque, et de maintenir l’unité du Reich.

Dr SERVATIUS

Est-ce que les mots « garantir l’unité du Reich » signifient l’écrasement dès autorités de Thuringe en particulier ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Mais non, ces autorités restèrent en fonctions.

Dr SERVATIUS

Et vous occupiez simultanément les postes de Gauleiter et de Reichsstatthalter ? Quel en était le but ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Ces deux postes dépendaient d’organisations entièrement séparées. Du Reichsstatthalter dépendaient des fonctionnaires de l’administration, alors que les services du Gauleiter étaient constitués d’employés du Parti. Ces deux postes étaient entièrement séparés, comme c’est le cas dans n’importe quel autre État où certains membres d’un parti peuvent en même temps être fonctionnaires et chefs de parti et exercer simultanément ces deux fonctions.

Dr SERVATIUS

Ainsi, vous n’avez reçu aucun ordre aux termes duquel l’un de ces postes devait absorber l’autre ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Non, je n’ai jamais reçu un tel ordre, les deux tâches étaient absolument différentes.

Dr servatius

Avez-vous été membre des SA ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je n’ai personnellement jamais été membre des SA. J’ai simplement été nommé Obergruppenführer honoraire des SA.

Dr SERVATIUS

Comment avez-vous été nommé ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je ne pourrais vous le dire. J’étais membre honoraire.

Dr SERVATIUS

Avez-vous été nommé Obergruppenführer des SS par Himmler ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Non, c’est le Führer qui m’a nomme Obergruppenführer SS à titre honorifique, sans raison spéciale et sans attribution de fonctions.

Dr SERVATIUS

Étiez-vous membre du Reichstag ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Parfaitement, A partir de 1933.

Dr SERVATIUS

En tant que membre du Reichstag, avez-vous appris par avance quelque chose de la guerre, avant qu’elle n’éclate ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je n’ai jamais été informé par avance du déclenchement de la guerre ou de quelconques développements en matière de politique étrangère. Je me rappelle simplement que, soudainement, entre le 24 et la fin août 1939, nous avons été convoqués pour une session du Reichstag à Berlin. Cette convocation fut rapportée et on nous enjoignit ensuite de nous rendre chez le Führer, c’est-à-dire les Gauleiter et les Reichsleiter. Mais une partie d’entre nous étaient déjà partis, de sorte que le cercle n’était pas complet. La conférence, l’allocution de Hitler, ne dura que très peu de temps. Il nous dit approximativement que la session du Reichstag ne pouvait avoir lieu, car les événements évoluaient encore. Il était convaincu qu’il n’y aurait pas de guerre. Il déclara qu’il espérait arriver à un accord restreint et il voulait dire par là, d’après ce que je devais en conclure, à une solution qui n’engloberait pas les régions de la Haute-Silésie perdues en 1921. Il déclara aussi, je m’en souviens très exactement, que Dantzig deviendrait allemand et que, d’autre part, il serait donné à l’Allemagne une ligne de chemin de fer à plusieurs voies, ainsi qu’une autostrade avec une bande de terre à droite et à gauche. Il nous demanda de rentrer chez nous et de nous préparer pour le congrès du Parti où nous nous reverrions.

Dr SERVATIUS

Avez-vous eu des rapports étroits avec le Führer ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Personnellement, dans la mesure où je connaissais le Führer, j’ai eu beaucoup d’admiration pour lui. Mais je n’ai jamais eu d’étroites relations avec lui, de rapports personnels si vous voulez. J’ai eu avec lui une série de conversations portant sur l’administration de mon Gau et en particulier sur le soin qu’il désirait voir apporter au développement de la vie culturelle en Thuringe, notamment à Weimar, Eisenach et Meiningen. Plus tard, je le rencontrai plus fréquemment de par mes fonctions de délégué général à la main-d’œuvre.

Dr SERVATIUS

Nous y viendrons plus tard. Quels étaient vos rapports avec les Reichsleiter ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Mes rapports avec les Reichsleiter n’étaient pas différents de ceux que j’avais avec le Führer. C’étaient des rapports administratifs ou commandés par le Parti. Pour ce qui est de relations personnelles, je ne peux pas affirmer avoir été plus particulièrement en relations avec aucun d’eux.

Dr SERVATIUS

Qu’en était-il de vos rapports avec les ministres du Reich ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Mes rapports avec les ministres du Reich étaient purement de service et très rares.

Dr SERVATIUS

Avec la Wehrmacht ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je n’ai pas eu l’honneur d’être soldat allemand par suite de ma captivité au cours de la première guerre mondiale, et le Führer, au cours de cette guerre, a refusé de m’autoriser à servir comme soldat.

Dr SERVATIUS

Témoin, vous avez occupé nombre de hautes fonctions et postes. Vous connaissez les ministres du Reich et les Reichsleiter. Expliquez-nous, s’il vous plaît, pourquoi vous êtes monté à bord d’un sous-marin à l’époque ?

ACCUSÉ SAUCKEL

A plusieurs reprises j’avais demandé au Führer par écrit de m’autoriser à rejoindre la Wehrmacht en tant que simple soldat. Il refusa de m’y autoriser. Alors, en secret, je me suis fait remplacer et j’ai pris place à bord du sous-marin du commandant Salmann, avec son accord. Car ancien marin et maintenant politicien en vue, je voulais donner à ces braves sous-mariniers une preuve de ma camaraderie, de ma compréhension pour eux, de mon sens du devoir. De plus, j’avais dix enfants pour lesquels moi, leur père, je devais aussi faire quelque chose.

Dr SERVATIUS

Je voudrais maintenant vous poser un certain nombre de questions relatives à votre activité. Avez-vous été membre d’un syndicat ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Non.

Dr SERVATIUS

Connaissiez-vous les buts des syndicats allemands ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Oui, je les connaissais.

Dr SERVATIUS

Étaient-ils politiques ou économiques ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Lorsque, ouvrier, je pris connaissance des objectifs des syndicats allemands, ces objectifs étaient politiques et il y avait quantité de syndicats ayant chacun des objectifs politiques différents. Je considérais cela comme un grand malheur. En tant que travailleur en atelier, j’avais l’expérience des discussions qui éclataient entre les divers syndicats, entre les chrétiens sociaux et les rouges, entre les syndicalistes, les anarchistes et les communistes.

Dr SERVATIUS

Les syndicats dans votre Gau ont été dissous. Est-ce que leurs chefs ont alors été arrêtés ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Non.

Dr SERVATIUS

Avez-vous approuvé la dissolution de ces syndicats ?

ACCUSÉ SAUCKEL

La dissolution des syndicats était à l’ordre du jour à ce moment. La question était agitée depuis très longtemps au Parti et l’on n’était pas arrivé à s’accorder sur la fonction que les syndicats pouvaient remplir ni sur leur nécessité, leur utilité et leur constitution. Mais il fallait trouver une solution parce que ces syndicats, dissous par nous, le Führer ou le Dr Ley, affichaient tous des vues politiques différentes. De toute façon, il n’y avait plus à partir de ce moment qu’un seul parti en Allemagne et il devenait nécessaire, je m’en rends compte parfaitement, de décider de façon précise des tâches propres aux syndicats, inhérentes à chaque profession et à chaque groupe d’ouvriers.

Dr SERVATIUS

La dissolution des syndicats n’avait-elle pas pour but de faire disparaître toute opposition à une guerre d’agression ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je dois dire qu’en toute conscience à cette époque personne de nous ne songeait à une guerre quelconque. Nous avions à surmonter une telle misère que nous aurions simplement été trop heureux de voir la vie économique allemande reprendre en paix et l’ouvrier allemand, qui avait souffert le plus pendant cette terrible crise, retrouver du travail et du pain.

Dr SERVATIUS

Est-ce que les adhérents des syndicats souffrirent économiquement de la dissolution des syndicats ?

ACCUSE SAUCKEL

En aucune façon. Mon propre beau-père, qui était syndicaliste et l’est encore aujourd’hui, que j’interrogeais fréquemment à titre d’information et que je n’ai jamais réussi à convaincre d’entrer dans le Parti — il était social-démocrate et n’est jamais entré au Parti — m’a même confirmé le fait que, ne pouvant personnellement plus travailler par suite de son âge, le Front du Travail ne lui avait jamais contesté les droits que, vieux syndicaliste, il s’était acquis par son appartenance de longue date à un syndicat et lui en avait accordé tout le bénéfice. D’autre part, l’État allemand, puisque en Allemagne les assurances vieillesse, invalidité et accident, etc., sont payées et organisées par l’État, l’État national-socialiste lui garantit tous ses droits et effectua tous les payements.

Dr SERVATIUS

Dans votre Gau, tous les communistes ont-ils été arrêtés après que le Parti fût parvenu au pouvoir ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Non, dans mon Gau, à ma connaissance, seuls les communistes qui avaient réellement œuvré contre l’État furent arrêtés.

Dr SERVATIUS

Et qu’advint-il d’eux ?

ACCUSÉ SAUCKEL

La Police d’État les arrêta, les interrogea et, selon ce qu’on avait trouvé chez eux, ils étaient retenus ou libérés.

Dr SERVATIUS

Avez-vous eu des Kreisleiter dans votre Gau qui aient précédemment appartenu à d’anciens partis d’opposition ?

ACCUSÉ SAUCKEL

L’activité centrale du Parti était le recrutement. Notre travail le plus intensif consistait à gagner à nous les adversaires politiques. Je suis très fier du fait que, dans mon Gau, de très nombreux ouvriers, anciens communistes ou sociaux-démocrates aient été gagnés par nous et soient devenus chefs de groupes locaux ou fonctionnaires du Parti.

Dr SERVATIUS

Mais est-ce que deux Kreisleiter de l’extrême gauche ne furent pas nommés par vous ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Un Kreisleiter de l’extrême gauche fut nommé. De plus, à côté de nombreux autres chefs, le directeur de la section régionale du Front allemand du Travail avait longtemps appartenu à l’extrême gauche.

Dr SERVATIUS

Quel était votre comportement personnel vis-à-vis de vos adversaires politiques ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Les adversaires politiques qui ne travaillaient pas contre l’État ne furent ni inquiétés ni importunés dans mon Gau.

Dr SERVATIUS

Connaissez-vous le député socialiste Fröhlich ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Le député socialiste August Fröhlich était mon adversaire le plus acharné et le plus important. Il était chef des sociaux-démocrates thuringiens et fut pendant plusieurs années premier ministre social-démocrate de Thuringe. Je l’estimais beaucoup en tant qu’adversaire. Il était honorable et propre. Le 20 juillet 1944, sur mon initiative personnelle, je l’ai fait libérer de captivité. Il se trouvait sur la liste des conjurés du 20 juillet. Mais, personnellement, je l’estimais à ce point que, malgré tout, j’ai demandé sa libération et l’ai obtenue.

Dr SERVATIUS

Avez-vous eu une attitude semblable avec d’autres adversaires ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je fis également libérer un politicien du centre que je connaissais à Schweinfurt.

Dr SERVATIUS

Le camp de concentration de Buchenwald se trouvait dans votre Gau. Est-ce qu’il avait été installé par vous ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Ce camp de Buchenwald avait été créé de la façon suivante : le Führer, qui venait assez souvent à Weimar à cause du théâtre, avait suggéré qu’un bataillon de sa garde personnelle pourrait être stationné à Weimar. Comme cette garde personnelle était considérée comme un régiment d’élite, je donnais mon agrément et étais de plus très heureux de la chose car, dans une ville comme Weimar, les gens sont toujours très heureux d’avoir une garnison. Ainsi l’État de Thuringe, le Gouvernement de Thuringe, à la demande du Führer, prépara un endroit dans la forêt d’Ettersburg, au nord, sur une pente à l’extérieur de la ville. Quelques temps après, Himmler me fit savoir cependant qu’il ne pouvait envoyer un bataillon de la garde personnelle SS de Hitler, car ce régiment de la Leibstandarte n’était pas divisible, mais qu’il y enverrait une unité Tête-de-Mort venant d’être constituée, ce qui reviendrait au même déclara Himmler. Ce n’est que quelque temps après, le site avait déjà été placé à la disposition du Reich, que Himmler déclara avoir dès lors l’intention de créer une sorte de camp de concentration sur ce terrain particulièrement approprié avec le concours de l’unité Tête-de-Mort. Je m’y opposai tout d’abord, parce que je ne considérais aucunement un camp de concentration comme allant avec les traditions de la ville de Weimar. Cependant Himmler, tirant parti de sa position, se refusa à toute discussion. Ainsi ce camp fut créé à mon grand mécontentement et à celui de la population de Weimar.

Dr SERVATIUS

Et par la suite, avez-vous eu quelque chose à voir avec l’administration de ce camp ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je n’ai jamais rien eu à voir à l’administration de ce camp. Le Gouvernement de Thuringe tenta, à l’époque, d’avoir la haute main sur la construction des bâtiments, en alléguant que l’urbanisme de Thuringe désirait diriger l’aménagement sanitaire du camp. Himmler s’y refusa de par sa position, prétextant son bureau de construction et le fait que le site appartenait au Reich.

Dr SERVATIUS

Est-ce que vous avez visité ce camp ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Si j’ai bonne mémoire, je n’ai visité ce camp qu’une seule fois, à la fin de 1937 ou au début de 1938, avec une commission italienne.

Dr SERVATIUS

Avez-vous constaté quelque chose qui n’allât pas ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je n’ai rien constaté de défavorable. J’ai visité les aménagements de ce camp, j’ai été captif moi-même pendant cinq ans et c’est pourquoi il m’intéressait de voir ce qui se passait, et je dois dire qu’à cette époque il n’y avait aucune raison de formuler des réclamations. Il y avait les installations de jour et celles de nuit. Les lits étaient recouverts de couvertures bleues et blanches, les cuisines, les lavabos étaient au-dessus de tout reproche, de sorte que l’officier italien et les officiers qui visitaient le camp avec moi me dirent qu’en Italie ils n’étaient pas à même de mieux traiter leurs propres soldats.

Dr SERVATIUS

Avez-vous entendu parler, par la suite, des incidents qui se sont produits dans ce camp et dont on a parlé ici ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je n’ai rien su des événements qui ont été rapportés ici.

Dr SERVATIUS

Avez-vous eu quelque chose à voir, à la fin de cette guerre, dans l’évacuation du camp, avant que les Forces américaines n’y entrent ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Lorsque le maire de Weimar me fit part de ce que l’on envisageait d’évacuer le camp de Buchenwald et d’employer les gardiens de ce camp à la lutte contre les troupes américaines, j’ai élevé de véhémentes objections. Comme je n’avais aucun pouvoir sur ce camp et que déjà, pour plusieurs raisons en rapport avec mes fonctions précédentes, j’étais entré en très grave désaccord avec Himmler et ne désirais pas lui parler, je téléphonai au Quartier Général du Führer à Berlin pour dire que de toute façon une évacuation, un transfert des prisonniers dans les régions à l’est de la Saale était impossible et même insensé car il ne pourrait être réalisé vu la précarité des transports. J’exigeai que le camp fut remis suivant le processus habituel aux troupes américaines. Je reçus la réponse que le Führer donnerait à Himmler des instructions pour qu’il fasse droit à ma requête. J’en informai quelques-uns de mes collègues et le maire, et ensuite je quittai Weimar.

Dr SERVATIUS

Le témoin, le Dr Blaha, a déclaré que vous avez également été au camp de concentration de Dachau lors d’une inspection ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Non, je n’ai pas été à Dachau et, si j’ai bonne mémoire, je n’ai pas non plus pris part à la visite des Gauleiter à Dachau en 1935. Je n’ai jamais pris part à une visite du camp de Dachau, du genre de celle que M. Blaha a décrite ici. Et de ce fait, et par-dessus tout, je n’ai pas visité d’ateliers ou de choses de ce genre.

Dr SERVATIUS

En votre qualité de Gauleiter, receviez-vous des rapports sur ce qui se passait dans ce camp de concentration, c’est-à-dire des notes qui, par le canal des services administratifs du Gau, allaient ou revenaient du camp ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Non, je ne recevais pour le camp de Buchenwald aucun rapport, aucune instruction. Ce n’était pas seulement mon opinion personnelle, c’était aussi mon opinion de vieux Gauleiter expérimenté que, du point de vue administratif, ç’avait été un grand malheur lorsque, dès 1934-1935, Himmler avait séparé les fonctions exécutives de l’administration intérieure en général. Des réclamations étaient continuellement formulées par nombre de Gauleiter et ces administrations régionales allemandes. Elles furent cependant vaines puisque, en fin de compte, Himmler incorpora même les sections communales de pompiers dans l’organisation de la Police du Reich.

Dr SERVATIUS

Est-ce que vous aviez des rapports personnels avec les SS et la Police à Weimar ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je n’ai jamais eu de rapports avec la Police et les SS. J’ai eu avec elles des rapports de service, dans la mesure où la Police municipale et la Police des usines de petits bourgs étaient encore subordonnées à l’administration intérieure du territoire de Thuringe.

Dr SERVATIUS

Est-ce que la Police n’avait pas son Quartier Général à Weimar près de vous ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Non, c’était précisément ce qu’il y avait de ridicule dans le développement de la situation à cette époque. Comme je l’ai une fois expliqué au Führer, d’un État parlementaire et d’un État fédéral nous étions devenus un État à administrations. Les ministères du Reich s’étaient considérablement développés, leurs divers départements étant tout à fait définis et les divers services régionaux des différentes administrations ne se reconnaissant pas les unes les autres.

Jusqu’en 1934, la Thuringe possédait une administration de Police autonome dépendant de son ministère de l’Intérieur. Mais à partir de cette époque, le Quartier Général du Chef suprême de la Police et des SS fut transféré à Cassel et Himmler, contrairement aux autres organisations de l’État et du Parti, obtint de nouvelles prérogatives pour sa Police. Ainsi par exemple, en Allemagne centrale, le Chef suprême de la Police et des SS pour Weimar et pour le pays de Thuringe était stationné à Cassel, alors que pour ce qui est de la portion prussienne du Gau de Thuringe, c’est-à-dire la ville d’Erfurt qui se trouve à 20 kilomètres de Weimar, le Chef suprême de la Police et des SS ainsi que l’administration provinciale se trouvaient à Magdebourg. Il est évident que nous, les autorités du Gau, n’étions absolument pas d’accord et qu’une grande indignation régnait parmi les fonctionnaires expérimentés de l’administration.

Dr SERVATIUS

Je vous demande maintenant si vous avez collaboré avec ces divers services et si vous étiez en bons rapports avec les fonctionnaires du régime et auriez appris, par conséquent, ce qui se passait à Buchenwald ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Au contraire, c’était entre nous une lutte continuelle. Chaque organisation distincte se retranchait des autres. A cette époque de l’évolution mondiale, c’était fort malheureux. Pour la population, ce système était très préjudiciable et rendait tout travail impossible dans les administrations.

Dr SERVATIUS

Est-ce que dans votre Gau il y eut des persécutions de Juifs ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Non.

Dr SERVATIUS

Qu’en a-t-il été de ces lois contre les Juifs et de leur application ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Les lois anti-juives furent proclamées à Nuremberg. Il y avait à la vérité très peu de Juifs en Thuringe.

Dr SERVATIUS

Y eut-il des excès de commis à l’occasion des événements bien connus qui suivirent le meurtre à Paris de l’attaché vom Rath, sujet de discussion qui est souvent revenu au cours de ce Procès ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je ne me rappelle plus en détail les événements de Thuringe. Comme je vous l’ai dit, il y avait très peu de Juifs en Thuringe. Les Gauleiter étaient à Munich à ce moment et ils ne purent influencer en aucune façon les événements, car ils se produisirent dans la nuit, alors que tous les Gauleiter se trouvaient à Munich.

Dr SERVATIUS

Ma question est la suivante : que se passa-t-il dans votre Gau de Thuringe et qu’avez-vous ordonné ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Il est possible qu’une vitre ait pu être cassée dans l’une ou l’autre ville de Thuringe, je ne saurais le dire dans la détail et je ne peux même pas vous dire si, et où, il y avait des synagogues en Thuringe.

Dr SERVATIUS

Une question maintenant sur l’état de votre fortune. Vous avez reçu à l’occasion de votre cinquantième anniversaire une dotation du Führer. Quel était son montant ?

ACCUSÉ SAUCKEL

J’ai reçu à l’occasion de mon cinquantième anniversaire, en octobre 1944, j’en ai été très surpris, des mains d’un adjoint du Führer, une lettre de lui et, dans cette lettre, il y avait un chèque d’un montant de 250.000 Reichsmark. J’ai dit à l’officier d’ordonnance que je ne pouvais pas accepter cela. J’étais vraiment très surpris. Cet officier d’ordonnance était le vieux Bormann, le petit Bormann, et pas le Reichsleiter Bormann. Il me dit que le Führer savait très bien que je ne disposais d’aucune fortune et d’aucune propriété foncière et qu’il s’agissait là d’une dotation pour mes enfants. Je ne devais pas non plus blesser le Führer par mon refus. L’officier se retira rapidement et j’envoyai chercher Demme, à la fois un de mes collègues et amis et président de la banque d’État de Thuringe. Il a malheureusement été refusé comme témoin en raison de la non-pertinence de ses déclarations.

LE PRÉSIDENT

Je crois qu’il suffira pour nous de savoir si, en définitive, il a accepté ou non cette dotation.

Dr SERVATIUS

Laissons cette question. Où est l’argent ?

ACCUSÉ SAUCKEL

J’ai fait mettre cet argent à un compte, par le président de la banque d’État de Thuringe.

Dr SERVATIUS

Quels autres revenus tiriez-vous de vos fonctions officielles ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Le seul revenu que je tirais de mes fonctions officielles était mon traitement de Reichsstatthalter.

Dr SERVATIUS

A combien se montait-il ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Le traitement de ministre du Reich, je ne peux vous dire exactement ce qu’il était. Je ne m’en suis jamais préoccupé. Quelque chose comme 30.000 Reichsmark.

Dr SERVATIUS

Et quelles sont vos ressources actuelles, excepté cette dotation à un compte ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je n’ai fait aucune économie et n’ai jamais eu aucun bien.

Dr SERVATIUS

Monsieur le Président, j’en ai terminé avec les questions générales. Je voudrais maintenant passer aux questions ayant trait à la main-d’œuvre.

LE PRÉSIDENT

L’audience est suspendue.

L’audience est suspendue.
Dr SERVATIUS

Afin d’aider le Tribunal, j’ai préparé un schéma montrant comment travaillait la direction de la main-d’œuvre, plan qui doit m’aider à expliquer comment collaboraient les différents services et comment s’effectuaient les choses. Je m’occuperai principalement de la façon dont étaient satisfaites les demandes en main-d’œuvre, c’est-à-dire de la façon dont la main-d’œuvre était obtenue. Je ne m’occuperai pas longuement de la façon dont était utilisée cette main-d’œuvre en fonction des besoins des industries. Cela intéresse plus particulièrement la défense de Speer qui n’est pas tout à fait d’accord avec mon interprétation des faits. Mais ce ne sont que de petites erreurs qui se sont introduites parce que je n’avais pas étudié les choses à fond lorsque j’ai préparé le schéma. Il n’y a pas de divergences majeures.

Permettez-moi de vous exposer brièvement ce schéma : en haut, le Führer, souligné de rouge ; au-dessous, le Plan de quatre ans ; plus bas, subdivision du Plan de quatre ans, le service de Sauckel qui était délégué général à la main-d’œuvre et dépendait directement du Plan de quatre ans. Il recevait ordres et instructions du Führer par l’intermédiaire du Plan de quatre ans, ou directement du Führer. Le Quartier Général de Sauckel se trouvait au ministère du Travail ; c’est le grand carré souligné en jaune, à gauche, au-dessous du service de Sauckel, en brun. Sauckel fut d’abord inséré dans le ministère du Travail du Reich, où l’on avait mis quelques bureaux à sa disposition. Le ministre du Travail et l’ensemble du ministère restaient en fonctions.

Avec le temps, la position de Sauckel se renforça quelque peu, certains services lui étant annexés par la force des choses, services sur lesquels, jusqu’à un certain point, il exerça son pouvoir. Mais le ministère du Travail du Reich subsista jusqu’à la fin.

Je voudrais maintenant expliquer comment le service de la main-d’œuvre fut créé. Étant donné les opérations en Russie et les graves pertes en hommes de l’hiver, on eut besoin de 2.000.000 de soldats. La Wehrmacht, OKW, figurée en vert en haut, à côté du Führer, demanda des soldats aux industries. C’est marqué ici, dans l’espace vert qui descend au-dessous de l’OKW. La ligne se dirige, en bas, à gauche, vers les différentes industries qui sont indiquées comme possédant 30.000.000 d’ouvriers. La Wehrmacht prélève 2.000.000 d’ouvriers mais ne peut le faire avant que de nouveaux travailleurs soient arrivés. C’est à ce moment que Sauckel fut chargé de se procurer cette main-d’œuvre. Les besoins en hommes étaient déterminés par les instances supérieures — par l’intermédiaire du « bureau de la demande » — qui figurent en jaune au haut du schéma et qui représentaient les hautes administrations : ministères de l’Armement et de la Production, ministères de l’Air, Agriculture, Marine, Transports, etc. Ils formulaient leurs demandes au Führer qui décidait des besoins.

La tâche de Sauckel s’effectuait de la façon suivante — revenons au carré brun — conformément au pouvoir qu’avait le Plan de quatre ans de donner des ordres, il s’adressait aux carrés sur la droite soulignés de bleu. Ce sont les services suprêmes des territoires occupés, le ministre du Reich pour l’Est c’est Rosenberg ; puis venaient les autorités militaires et comme dans chaque pays les choses se passaient un peu différemment, voici la Belgique, le nord de la France, la Hollande, etc., marqués en jaune. Ces agences recevaient l’ordre de libérer de la main-d’œuvre. Chacune, par l’intermédiaire de son dispositif propre, transmettait l’ordre aux échelons inférieurs jusqu’aux offices du travail, locaux, en fin de compte supervisés par les autorités régionales, et c’est là que les travailleurs étaient affectés aux diverses entreprises ; Voilà pour ce qui est des étrangers. A côté de cela, il y avait deux autres sources de main-d’œuvre possibles : la réserve des travailleurs allemands, qui figure en bleu, en bas à gauche, et la réserve des prisonniers de guerre. Sauckel avait affaire avec ces trois services.

Je vais maintenant poser au témoin des questions se rapportant à ce chapitre. J’ai simplement exposé ce qui précède pour rafraîchir nos mémoires et nous permettre de vérifier les déclarations ultérieures. Par la suite, je soumettrai d’autres tableaux. Il y a une liste de témoins établie d’après leurs fonctions, si bien que nous saurons à quel service ils appartenaient. Plus loin, il y a un autre tableau montrant l’inspection du travail et les contrôles qui étaient effectués.

LE PRÉSIDENT

Docteur Servatius, vous allez sans doute demander au témoin s’il est au courant de ce schéma et s’il est exact.

Dr SERVATIUS

Témoin, vous avez vu ce schéma, est-il exact ? L’admettez-vous ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je suis convaincu, si j’ai bonne mémoire, qu’il est exact, et je le reconnais.

Dr SERVATIUS

Le 21 mars 1942, vous avez été nommé délégué général à la main-d’œuvre. Pourquoi avez-vous été choisi à ce poste ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je n’ai jamais connu la raison pour laquelle j’ai été choisi et je ne la connais toujours pas. A la suite de mes études d’ingénieur et de mon activité, je m’intéressais à la question des méthodes de travail, mais j’ignore si cela en fut la raison.

Dr SERVATIUS

Est-ce que votre nomination n’a pas été faite sur la proposition de Speer ?

ACCUSÉ SAUCKEL

C’est ce que le Reichsleiter Bormann déclare dans le préambule du décret par lequel il me nommait, mais je ne connais pas les véritables circonstances de cette nomination.

Dr SERVATIUS

Je vous prie de vous référer au document Sauckel n° 7, livre de documents n° 1, page 5.

ACCUSÉ SAUCKEL

Je voudrais encore ajouter que cette nomination fut une complète surprise pour moi. Je ne l’ai jamais sollicitée d’aucune façon, comme d’ailleurs je n’ai jamais sollicité aucun des autres postes qui m’ont été confiés.

LE PRÉSIDENT

Quel numéro donnez-vous à ce document ?

Dr SERVATIUS

C’est le document n° 7.

LE PRÉSIDENT

Je veux dire le schéma. Quel numéro donnez-vous à ce schéma ?

Dr SERVATIUS

Document n° 1.

LE PRÉSIDENT

Bon, je vois. Vient ensuite le document n° 7, page 5.

Dr SERVATIUS

Oui. Ce document est le préambule ajouté par le Reichsleiter Bormann au décret et qui prouve que ce fut Speer qui proposa Sauckel à ce poste. (A l’accusé.) Était-ce là un poste entièrement nouveau que vous avez assumé ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Non. Le recrutement de la main-d’œuvre s’effectuait déjà avant ma nomination, sous la direction du Plan de quatre ans. A ce moment, c’était le directeur ministériel, Dr Mansfeld, qui occupait ce poste. Ce n’est qu’ici que j’ai appris au cours des débats que ce service était déjà connu avant mon entrée en fonctions comme celui du délégué général.

Dr SERVATIUS

Avez-vous parlé, lors de votre entrée en fonctions, au Dr Mansfeld, votre prédécesseur ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je n’ai pas vu le Dr Mansfeld, ni ne lui ai parlé. Je n’ai reçu de lui aucun document.

Dr SERVATIUS

En quoi différait votre service de celui de l’ancien délégué général ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Mon service était différent du sien en ce sens que le département du Plan de quatre ans qui s’occupait de ces questions fut dissous, et que je ne l’utilisais plus. Je fis participer de plus en plus intimement à ce travail les services du ministère du Travail, car il s’y trouvaient de remarquables spécialistes.

Dr SERVATIUS

Quel était le motif de ce changement ?

ACCUSÉ SAUCKEL

La raison, il fallait la rechercher dans les nombreuses divergences d’intérêt qui furent très aiguës jusqu’à la troisième année de guerre, entre les divers bureaux politiques et d’État, entre les services de l’administration intérieure, entre les services du Parti et les agences économiques et qui, à cause de considérations territoriales, s’opposaient à la répartition des réserves de main-d’œuvre entre les diverses régions.

Dr SERVATIUS

Quelle était votre tâche là-bas ? Quelle était votre sphère d’activité ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Ma tâche principale était de contrôler, de canaliser la main-d’œuvre allemande.

Dr SERVATIUS

Quelle tâche vous fut alors confiée ?

ACCUSÉ SAUCKEL

J’avais à remplacer par des ouvriers qualifiés appropriés les hommes embrigadés dans la Wehrmacht dans les diverses unités de la Wehrmacht qui étaient arrachés à l’industrie. Bien plus, je devais procurer des travailleurs aux industries de guerre nouvellement créées, industries alimentaires aussi bien que d’armement. Naturellement.

Dr SERVATIUS

Votre tâche fut-elle fixée avec précision ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Tout d’abord elle ne le fut nullement. A cette époque, il y avait approximativement 23.000.000 à 24.000.000 d’ouvriers à diriger, que l’on pouvait trouver dans le Reich, mais qui n’étaient pas complètement absorbés par l’économie de guerre.

Dr SERVATIUS

Considériez-vous votre nomination comme définitive ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Non, je ne pouvais pas la considérer comme telle.

Dr SERVATIUS

Pourquoi ?

ACCUSÉ SAUCKEL

En effet, à part moi, le ministre du Travail du Reich continuait à assumer la direction de son ministère qui formait un tout avec ses secrétaires d’État.

Dr SERVATIUS

De quelles Sources disposiez-vous pour trouver cette main-d’œuvre ?

ACCUSÉ SAUCKEL

D’abord, je disposais de la main-d’œuvre disponible dans le Reich, des métiers les plus divers et qui, comme je l’ai déjà mentionné, n’était pas encore utilisée dans l’industrie de guerre ou qui n’était pas employée de façon complètement satisfaisante pour l’économie de guerre. En outre, pour autant que les services militaires les mettaient à notre disposition, je disposais des prisonniers de guerre.

Dr SERVATIUS

Donc, si je vous ai bien compris, une répartition équitable et une utilisation judicieuse de la main-d’œuvre allemande ?

LE PRÉSIDENT

Accusé, je ne comprends pas la langue allemande, mais il me semble que si vous né faisiez pas des pauses entre chaque mot, vos phrases seraient plus courtes. Vous feriez une pause à la fin de chaque phrase, cela faciliterait le travail des interprètes ; je ne sais si j’ai raison, mais c’est mon sentiment. Vous vous arrêtez après chaque mot et, à mon avis, cela rend difficile la compréhension du sens de la phrase.

ACCUSÉ SAUCKEL

Votre Honneur, je vous demande pardon.

LE PRÉSIDENT

Continuez, Docteur Servatius.

Dr SERVATIUS

Qu’avez-vous entrepris pour remplir votre mission ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je dois me répéter. D’abord, comme je n’avais pas reçu de directives spéciales, je croyais que ma tâche était la suivante : boucher les trous et parer aux lacunes en employant le personnel de façon rationnelle et judicieuse conformément aux données économiques.

Dr SERVATIUS

Combien d’hommes deviez-vous vous procurer ? Quelle était votre mission ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Il est très difficile de répondre à cette question car je n’ai reçu les ordres correspondants qu’au cours de la guerre. Le travail et l’économie constituant des terrains mouvants qu’on ne peut se représenter à priori. Mais plus tard j’ai reçu l’ordre, lorsque la guerre se prolongeait, de trouver pour le secteur allemand du travail à remplacer l’équivalent de la Wehrmacht dont les soldats représentaient déjà le potentiel d’une économie de paix.

Dr SERVATIUS

Vous avez bien établi un programme. Que prévoyait ce programme ?

ACCUSÉ SAUCKEL

J’avais établi deux programmes. Tout d’abord, lorsque je suis entré en fonctions, j’ai établi un programme traitant d’une levée en masse — si vous me permettez l’expression — des femmes allemandes et des jeunes Allemands et, comme je l’ai déjà dit, d’une utilisation judicieuse de la main-d’œuvre au point de vue économique et technique.

Dr SERVATIUS

Est-ce que ce programme fut accepté ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je l’ai présenté au Führer et, comme il était de mon devoir, aux services du Reich spécialisés dans l’utilisation de la main-d’œuvre, ainsi qu’aux services économiques. Mais il fut refusé par le Führer.

Dr SERVATIUS

Pourquoi ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Le Führer me fit alors convoquer et m’exposa longuement la situation économique et le niveau de la production de guerre allemande. Il déclara qu’il n’avait rien à objecter à mon programme mais qu’il manquait de temps. Vu la situation, il ne pouvait pas attendre la formation et l’accoutumance à leur nouveau métier d’un aussi grand nombre d’Allemandes. Il y avait déjà, en effet, 10.000.000 de femmes allemandes qui travaillaient, de femmes qui, auparavant, n’avaient jamais effectué de travaux industriels ou mécaniques. En outre, il ne pouvait attendre les résultats d’une rationalisation des méthodes de travail, de celles que j’avais proposées, par exemple un compromis judicieux entre le système Ford et le système Taylor...

Dr SERVATIUS

Un instant, témoin. Il n’est pas possible aux interprètes de traduire convenablement vos longues phrases. Vous devez construire des phrases courtes et séparer les périodes ; autrement, personne ne vous comprendra et votre défense en souffrira beaucoup. Voulez-vous y veiller.

ACCUSÉ SAUCKEL

... Le Führer répliqua à ma proposition d’entreprendre une rationalisation dés méthodes de travail, peut-être d’après le système Taylor ou le système Ford, qu’il ne pouvait attendre.

Dr SERVATIUS

Et qu’a-t-il proposé, lui ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je demande à pouvoir exposer les motifs décisifs du Führer. Il dépeignit la situation à la suite de la campagne d’hiver 1941-1942. Plusieurs centaines de locomotives allemandes, presque la totalité des armes mécaniques, chars, aviation, armes, étaient devenues inutilisables par le fait de cet hiver anormalement rude et catastrophique. Ces centaines de milliers de soldats allemands avaient gravement souffert du froid ; plusieurs divisions avaient perdu leurs armes et leur ravitaillement. Le Führer m’expliqua que si l’on ne gagnait pas sur l’adversaire la course à la production de nouvelles armes et munitions, l’hiver suivant les Soviets seraient à la Manche. Faisant appel à mon sens du devoir et à toute ma science, il me chargea de procurer de nouveaux ouvriers étrangers à l’économie de guerre allemande.

Dr SERVATIUS

Ne vous êtes-vous pas demandé si cela pouvait être contraire au Droit international ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Le Führer m’avait exposé la question de façon si détaillée et me l’avait dépeinte comme si naturellement nécessaire qu’après qu’il eut retiré la proposition qu’il avait lui-même faite, aucun doute ne subsistait plus dans mon esprit sur la possibilité, en Droit international, d’employer des travailleurs étrangers.

Dr SERVATIUS

Vous êtes aussi entré en contact avec d’autres services ? Il y avait déjà des ouvriers dans le Reich ? Que vous a-t-on dit ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Aucun service, militaire ou civil, même les plus généraux, n’émit la moindre objection.

Je dois peut-être encore mentionner ce à quoi le Führer fit allusion qui entraîna mon adhésion. Le Führer m’a toujours, en gros, traité avec amabilité ; en l’occurrence, il fut très rigide et apodictique, déclara qu’à l’Ouest, il avait rendu à une moitié de l’Armée française la liberté et l’avait laissée regagner ses foyers ; qu’il avait libéré des camps de prisonniers la plus grande partie de l’Armée belge et l’Armée hollandaise tout entière. Il m’expliqua qu’en certaines circonstances, pour des raisons militaires, il pouvait rappeler ces prisonniers, les réincorporer, que c’était dans l’intérêt de toute l’Europe — de l’Occident, comme il s’exprima — que, seule, une Europe unie et mise à contribution par son travail pouvait soutenir avec succès le combat contre le bolchevisme.

Dr SERVATIUS

Connaissiez-vous les stipulations de la Convention de La Haye ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Marin, j’ai été moi-même prisonnier pendant la première guerre mondiale. J’en connais les impératifs et les stipulations concernant notamment le traitement et le logement des prisonniers de guerre et des prisonniers en général.

Dr SERVATIUS

Est-ce que, maintenant, des services étrangers — je pense aux Français — vous ont jamais objecté que ce que vous vous proposiez avec votre mobilisation du travail allait à l’encontre de la Convention de La Haye ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Non. En France, je n’ai discuté de ces questions de mobilisation du travail qu’avec le Gouvernement français et ce, par l’intermédiaire du Commandant en chef en France et sous la présidence de l’ambassadeur d’Allemagne à Paris. J’étais convaincu que pour ce qui était de la mobilisation de la main-d’œuvre en France, je devais passer des conventions avec le Gouvernement régulier de l’État français. De même, on négocia en Belgique avec le secrétaire général.

Dr SERVATIUS

Maintenant, une grosse partie, environ un tiers des ouvriers étrangers, était ce que l’on appelait les travailleurs de l’Est. Que vous a-t-on dit à leur sujet ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Pour ce qui est de l’utilisation des travailleurs de l’Est, on m’a dit que la Russie n’avait pas adhéré à la Convention de Genève, donc que l’Allemagne, de son côté, n’était pas liée par cette Convention. On m’expliqua aussi que la Russie soviétique, dans les Pays baltes et d’autres régions, utilisait des ouvriers ou la population et qu’en outre 3.000.000 de Chinois travaillaient en Union Soviétique.

Dr SERVATIUS

Et qu’en était-il de la Pologne ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Pour la Pologne, on m’avait dit, comme pour d’autres pays, qu’on se trouvait en face d’une capitulation sans conditions et que l’Allemagne, sur la base de cette capitulation sans conditions, était autorisée à y introduire les ordonnances allemandes.

Dr SERVATIUS

D’un point de vue général, teniez-vous pour défendable le recensement de la main-d’œuvre étrangère ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je considérais que l’utilisation de la main-d’œuvre étrangère était défendable d’après les principes que j’avais faits adopter, que j’avais défendus et auxquels je m’étais tenu dans ma spécialité. Elle était défendable vu les nécessités de l’époque ; j’étais Allemand et je ne pouvais sentir qu’en Allemand.

Dr SERVATIUS

Monsieur Sauckel, construisez d’autres phrases, les interprètes ne peuvent pas traduire ; vous ne devez pas compliquer les phrases comme vous le faites.

Vous teniez cela pour défendable en regard des principes que vous désiriez employer et que vous avez également — comme vous l’avez dit — fait appliquer dans votre secteur ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Parfaitement.

Dr SERVATIUS

Avez-vous songé aux graves épreuves qui frappaient ces ouvriers mobilisés et leurs familles ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je sais par expérience que, même si l’on se rend volontairement à l’étranger, la séparation est une chose très grave qui vous prend au cœur ; qu’il est également, pour les membres d’une famille, très dur de se voir séparé d’un des leurs. Mais je pensais aussi aux familles allemandes, aux soldats allemands et aux centaines de milliers d’ouvriers allemands qui devaient également partir.

Dr SERVATIUS

N’a-t-on jamais proposé de faire exécuter ce travail dans les territoires occupés ? Ainsi, on n’aurait pas eu besoin de déplacer les ouvriers. Pourquoi ne l’a-t-on pas fait ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Au premier abord, c’est là une proposition séduisante. Si cela m’avait été possible, j’aurais volontiers accédé à cette proposition qui venait de M. Funk et d’autres services, plus tard de M. Speer même. Cela aurait facilité ma vie et m’aurait épargné beaucoup de peine. D’un autre côté, on y trouvait déjà d’importants départements qui avaient à pourvoir, à approvisionner, des secteurs annexes de l’économie allemande et à exécuter des commandes. De mon côté, bien que délégué général au Travail, je ne pouvais transférer en territoires étrangers les champs allemands, l’agriculture allemande, la fabrication en série allemande et ses machines les plus modernes ; je n’aurais d’ailleurs pas été compétent et tous les services réclamaient de moi avec insistance le remplacement des ouvriers agricoles et industriels, des artisans, dont les places étaient devenues vacantes dans l’agriculture ou l’industrie du fait de leur appel sous les drapeaux.

Dr SERVATIUS

Vous avez dit précédemment que la façon dont vous aviez projeté cette embauche des ouvriers et sa réalisation, avait fait qu’elle était défendable. Quelle était l’idée directrice de votre embauche de la main-d’œuvre lorsqu’on la réalisa ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Lorsque le Führer me chargea après m’avoir exposé de façon si frappante la situation de faire venir des ouvriers étrangers en Allemagne, j’ai clairement reconnu la difficulté de cette mission et l’ai prié de reconnaître la seule solution qui me paraissait acceptable, à moi qui avais été ouvrier.

Dr SERVATIUS

Votre règle d’action n’a-t-elle pas été une exploitation de ces ouvriers étrangers dans des buts économiques ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Cette embauche de main-d’œuvre n’avait rien à voir avec une quelconque exploitation. C’était un processus économique qui avait pour but de procurer de la main-d’œuvre.

Dr SERVATIUS

A différentes reprises, dans vos discours et à d’autres occasions, vous avez remarqué qu’il fallait tirer le maximum de profits économiques de cette main-d’œuvre. Vous parliez d’une machine qui doit être judicieusement utilisée. Vouliez-vous parler d’une exploitation économique ?

ACCUSÉ SAUCKEL

De tout temps un régime, quelle que soit sa nature, ne pourra obtenir de résultats dans la production des biens qu’en employant la main-d’œuvre avec économie, pas trop et pas trop peu. Je crois que c’est le seul principe qui puisse être défendu du point de vue économique.

Dr SERVATIUS

Dans un document qui a été produit ici, le document français RF-22 — rapport gouvernemental — il est allégué une intention d’aggraver la situation démographique et, dans d’autres rapports, on déclare qu’un des buts de cette action était la destruction biologique des peuples étrangers. Qu’avez-vous à déclarer à ce sujet ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je puis déclarer de la façon la plus formelle que jamais on ne m’a parlé de destruction biologique. J’étais moi-même l’homme le plus heureux lorsque j’avais des ouvriers. Je me doutais que la guerre durerait plus longtemps qu’on ne le pensait. Les demandes qu’on adressait à mes services étaient si importantes et si pressantes que j’étais bien content lorsque ces hommes étaient vivants et non pas morts.

Dr SERVATIUS

Que pensait-on, en général, de la question des ouvriers étrangers avant que vous n’entriez en fonctions ? Qu’avez-vous trouvé lorsque vous êtes arrivé ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Au moment de mon entrée en fonctions, on discutait au sujet de la présence de 2.000.000 d’ouvriers étrangers venus des pays neutres et alliés, également des pays occupés de l’Est et de l’Ouest. Ces ouvriers étaient entrés de façon irrégulière dans le Reich. De nombreuses entreprises évitaient de passer par les services du travail qu’ils trouvaient tracassiers et bureaucratiques. Les conflits d’intérêts étaient, comme je l’ai déjà dit, très grands. Ce qui prédominait avant tout, c’était le point de vue de la Police.

Dr SERVATIUS

Et la propagande ? Comment se présentait la propagande concernant les ouvriers de l’Est, par exemple ?

ACCUSÉ SAUCKEL

La propagande était adaptée à la guerre à l’Est. Puis-je remarquer ici — vous m’avez interrompu lorsque, précédemment, je parlais de la mission que m’avait confiée le Führer — que j’ai justement exigé du Führer de façon expresse, que les ouvriers travaillant en Allemagne ne soient plus traités comme des ennemis, et j’essayais ainsi d’influencer la propagande ?

Dr SERVATIUS

Qu’avez-vous entrepris d’autre, concernant la situation qui se présentait à vous au moment de votre entrée en fonctions ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Finalement, j’ai reçu l’accord du Führer à mon deuxième programme. Ce programme est produit ici comme document et je dois et désire assumer la responsabilité de ce programme.

Dr SERVATIUS

Ce document a déjà été produit sous le numéro PS-016, programme pour l’utilisation de la main-d’œuvre du 20 avril 1942, document US-168.

Dans ce programme, vous avez procédé à un exposé de principes. Je vous le remets et je vous demande de vous prononcer sur les questions générales seulement, et pas sur les points de détail.

A la dernière partie est annexé un passage : « Prisonniers de guerre et ouvriers étrangers ». Avez-vous trouvé le passage : « Prisonniers de guerre et ouvriers étrangers » ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Oui.

Dr SERVATIUS

Considerez-en le troisième paragraphe et vous trouverez ce que vous désirez déclarer.

ACCUSÉ SAUCKEL

Je dois remarquer que j’ai moi-même établi ce programme, je l’ai travaille moi-même en 1942 après avoir été chargé de cette lourde mission par le Führer. Étaient particulièrement évidentes à mon esprit les conditions dans lesquelles les ouvriers étrangers pouvaient être employés en Allemagne. C’est à ce moment-là que je mis sur le papier ces quelques phrases, et ce programme alla à tous les services allemands intéressés. Je cite :

« Tous ces hommes doivent être nourris, hébergés et traités de façon à ce qu’ils aient à fournir le maximum d’énergie. » — Je veux parler ici des systèmes de travail Taylor ou Ford que j’ai étudiés avec minutie pour une production maxima — Pour nous, Allemands, il a toujours découlé de soi que vis-à-vis d’un ennemi vaincu, serait-il notre adversaire le plus acharné, le plus irréconciliable, nous devons nous abstenir de toute cruauté, de toute vexation si minime soit-elle, et le traiter correctement humainement, surtout quand nous attendons de lui des services fructueux. »

Dr SERVATIUS

Veuillez, je vous prie, laisser maintenant ce document. Quels étaient les pouvoirs dont vous jouissiez pour remplir votre mission ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Pour pouvoir remplir ma mission, je jouissais du droit, accordé par le Plan de quatre ans, de publier des directives. Je disposais des services 3 et 5 du ministère du Travail du Reich, mais ils ne dépendaient pas de moi.

Dr SERVATIUS

Quelle était la compétence de ces services ?

ACCUSÉ SAUCKEL

L’utilisation de la main-d’œuvre et les salaires.

Dr SERVATIUS

Pouviez-vous donner des directives et des ordres ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je pouvais donner à ces services des directives et des ordres du point de vue technique.

Dr SERVATIUS

Les conversations avec l’étranger, vous pouviez les mener de votre propre chef ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Pour toutes conversations avec l’étranger, je devais passer par le ministère des Affaires étrangères après approbation des ambassadeurs ou ministres et sous leur conduite.

Dr SERVATIUS

Pouviez-vous donner vos ordres de votre propre initiative ou une autorisation était-elle nécessaire après entretien ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Comme pour tous les secteurs importants de l’administration, les tâches qui m’étaient confiées nécessitaient absolument des accords, des conversations avec les ressorts voisins. J’y étais obligé par des instructions.

Dr SERVATIUS

Avec qui deviez-vous vous entendre, mis à part le service du Plan de quatre ans dont vous dépendiez ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Tout d’abord, avec les ressorts qui me chargeaient de ma mission ; en outre, avec la chancellerie du Parti, avec la chancellerie du ministre du Reich Lammers, avec la Chancellerie du Reich, avec les chemins de fer du Reich, avec le ministère du Ravitaillement du Reich, avec le ministère de la Défense du Reich.

Dr SERVATIUS

Cela allait-il tout seul ou bien éprouviez-vous des difficultés ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je rencontrais toujours de nombreuses difficultés.

Dr SERVATIUS

Aviez-vous affaire à Himmler également ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je n’avais affaire à lui que dans la mesure où je recevais ses ordres. Il était ministre du Reich et responsable de la sécurité, comme il disait.

Dr SERVATIUS

N’était-ce pas là une question très importante, puisque regardant le traitement des ouvriers ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Quelques mois ou quelques semaines peut-être je crois, après mon entrée en fonctions, je fus convoqué chez M. Heydrich. M. Heydrich me déclara ouvertement qu’il considérait mon programme, qui avait été agréé par le Führer, comme une sorte de fantaisie, et que je devais nettement m’en rendre compte. Il ajouta que je rendais sa tâche particulièrement difficile du fait que j’avais exigé qu’on n’entourât pas les camps de travailleurs de fils de fer barbelés ou autres clôtures du même genre et qu’on retirât ceux qui avaient été installés. Il m’annonça brièvement que je devais clairement réaliser que si j’étais chargé des questions de main-d’œuvre, il était, quant à lui, responsable de la sécurité. Voilà ce qu’il me dit.

Dr SERVATIUS

Vous étiez satisfait de cela, de ces strictes mesures policières entrées en vigueur ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je me suis constamment employé à contrecarrer ces mesures policières pour autant que cela concernait les ouvriers employés en Allemagne par mes services et mon ministère.

Dr SERVATIUS

Quelle était la nature de vos droits lorsque vous aviez à donner des instructions ? Pouviez-vous donner des ordres ou deviez-vous traiter ? Comment tout cela se déroulait-il pratiquement ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Mon droit de donner des instructions me parut, dès le début, douteux, car il m’était interdit, vu les nécessités de la guerre, le manque d’hommes, etc. de créer un nouveau département, une nouvelle organisation qui me fût propre. Je ne pouvais donner de directives qu’après avoir traité avec les hautes autorités du Reich, et après consultation prolongée. Ces directives étaient naturellement purement techniques car je n’avais pas le droit de m’occuper de questions d’administration qui m’étaient interdites.

Dr SERVATIUS

De quelle nature était votre droit de donner des directives aux hautes administrations des territoires occupés ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Mes droits sur les hautes administrations des territoires occupés étaient exactement de même nature, uniquement des droits de technicien. Dans la pratique, il s’agissait de transmettre les ordres du Führer qu’avait alors à appliquer, avec ses propres moyens, chaque administration séparée.

Dr SERVATIUS

Pouviez-vous donner des directives immédiatement exécutables à des services militaires, aux inspections économiques de l’Est par exemple ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Non. Il y avait une ordonnance très sévère du Führer selon laquelle, dans les zones d’opération, le Commandant en chef était seul compétent et ne pouvait se prononcer qu’après examen de la situation militaire. Tout devait être subordonné aux exigences de ces hauts services militaires de direction.

Dr SERVATIUS

Est-ce que cela était également valable pour le Commandant en chef en France, ou pouviez-vous exercer là un pouvoir direct ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Naturellement, je devais procéder en France de la même façon. Je transmettais au Commandant en chef les instructions que j’avais reçues. Il préparait les conversations avec l’ambassade et le Gouvernement français. Des discussions avaient alors lieu avec le Gouvernement français sous la présidence de l’ambassadeur, auxquelles le Commandant en chef prenait une grande part.

Dr SERVATIUS

Et comment cela se passa-t-il avec le ministère des territoires occupés de l’Est ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Eu égard au ministère pour les territoires occupés de l’Est, j’avais à transmettre mes demandes au ministre du Reich pour les territoires occupés de l’Est et à en discuter avec lui. Avec le ministre du Reich Rosenberg, on pouvait toujours arranger les choses entre soi de la façon qui semblait la plus juste. Mais il y avait le commissaire du Reich pour l’Ukraine, qui entretenait d’étroites relations avec le Grand Quartier Général et qui, c’est de notoriété publique, très indépendant, agissait de son propre chef en alléguant une prétendue autonomie.

Dr SERVATIUS

Comment votre entrée en fonctions fut-elle accueillie par ces services des territoires occupés ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Mon entrée en fonctions fut accueillie par ces différents services de façons très diverses car, évidemment, j’allais formuler envers ces régions de nouvelles demandes, de nouvelles exigences, et il n’était pas toujours facile de concilier les intérêts réciproques.

Dr SERVATIUS

Est-ce que l’on craignait que vous vous immisciez dans les affaires de ces territoires ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Par discernement personnel, je me suis toujours abstenu d’intervenir et l’ai toujours souligné pour dissiper tout malentendu. Ce n’était d’ailleurs pas moi personnellement qui les administraient, mais on se trouvait en présence d’intérêts égoïstes.

Dr SERVATIUS

Nous y reviendrons à l’occasion. Tout d’abord, je voudrais vous demander si vous aviez obtenu des délégués au placement de la main-d’œuvre. A quel moment avez-vous obtenu ces délégués ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je me suis vu attribuer ces délégués pour les territoires occupés, par décret personnel du Führer, en date — si mes souvenirs sont exacts — du 30 septembre 1942.

Dr SERVATIUS

Pour quelles raisons ?

ACCUSÉ SAUCKEL

La mission de ces délégués était justement d’aplanir, avec plus de bonheur, les difficultés rencontrées dans ce domaine et de remédier à un certain manque de direction.

Dr SERVATIUS

Je me réfère à ce propos au document n° 12 : ordonnance du Führer visant l’application du décret instituant un délégué général au placement de la main-d’œuvre. Pardon, il s’agit du document n° 13 : décret concernant la situation des délégués ; au livre de documents anglais, page 13, ainsi que le document n° 12 qui a déjà été produit sous le numéro PS-1903 (USA-206).

N’avez-vous pas eu deux sortes de délégués, c’est-à-dire n’y avait-il pas déjà auparavant une certaine catégorie de délégués.

ACCUSÉ, SAUCKEL

Oui, il existait déjà auparavant des délégués du ministère du Travail du Reich qui, dans les pays alliés ou neutres, étaient adjoints aux ambassades d’Allemagne. Il faut les distinguer de ces délégués qui se trouvaient auprès des chefs de l’administration civile ou militaire dans les territoires occupés.

Dr SERVATIUS

De quoi étaient chargés les délégués dans les territoires occupés ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Dans les territoires occupés, les délégués avaient une fonction double. Ils étaient les chefs des services du travail des gouvernements locaux, ce qui me rendait la tâche des plus difficiles et, en même temps, étaient mes délégués chargés de diriger de façon cohérente le placement de la main-d’œuvre, de le mener à bonne fin, d’après les principes que j’avais moi-même déterminés.

Dr SERVATIUS

Disposiez-vous d’une organisation propre, celle à la tête de laquelle était le délégué, ou était-ce une organisation relevant des gouvernements locaux ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je ne disposais pas d’organisation personnelle. Les gouvernements locaux étaient des administrations indépendantes et autonomes, avec un chef d’administration à leur tête dont dépendaient les différents ressorts.

Dr SERVATIUS

Combien y avait-il de semblables délégués par région ?

ACCUSÉ SAUCKEL

J’avais dans chaque pays un délégué adjoint aux hauts services.

Dr SERVATIUS

Et quelle était la mission de ce délégué ?

ACCUSÉ SAUCKEL

La mission du délégué était, comme je l’ai déjà indiqué, de veiller à l’application des ordonnances allemandes conformément aux lois, et de s’occuper dans son secteur et en tant que membre de cette administration régionale, des questions qui se présentaient relatives au travail.

Dr SERVATIUS

Et quelles étaient les tâches qu’il avait à effectuer dans l’intérêt du Reich ? Répartition de la main-d’œuvre à l’échelon local et sur le marché du Reich ?

ACCUSÉ SAUCKEL

J’avais expressément insisté pour que cette répartition fût rationnelle et tînt compte des nécessités locales. Ils avaient pareillement à veiller à ce que soient respectés les principes édictés par moi regardant le traitement, l’hébergement et l’alimentation des travailleurs venant des territoires occupés. C’est ce qu’établissent mes directives.

Dr SERVATIUS

N’aviez-vous pas une commission spéciale de recrutement ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Il n’y avait pas de commission spéciale de recrutement dans le sens où on l’entend ici, même dans nos propres documents. Il ne s’agissait que d’augmenter le nombre des techniciens que les gouvernements locaux avaient demandés pour exécuter dans ces régions certaines tâches.

Dr SERVATIUS

Quelles instructions avaient ces commissions de recrutement ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Ces commissions s’étaient vu communiquer les instructions clairement exposées à plusieurs reprises dans mes ordonnances dont je n’ai pas besoin de parler puisqu’elles y figurent.

Dr SERVATIUS

Je me réfère à ce propos au document 15. Il a déjà été produit sous le numéro PS-3044 (USA-206 et encore URSS-384). Il s’agit de l’importante ordonnance n° 4 du 7 mai 1942, où toutes les questions se posant sont réglées dans le détail et qui donne aux délégués les directives nécessaires concernant le recrutement.

Est-ce que ces directives, promulguées par vous, ont toujours été suivies ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Mes directives n’ont pas toujours été suivies de façon stricte, de la façon dont je l’exigeais. Mais j’ai tout fait, par de continuelles ordonnances, de perpétuels avis, et aussi par des sanctions que je n’avais d’ailleurs pas le droit d’infliger, pour qu’elles soient appliquées.

Dr SERVATIUS

Croyiez-vous réellement à ces instructions ? Le Ministère Public français a soumis dans un rapport gouvernemental l’un de vos discours tenu à Posen. On prétend qu’il se serait agi d’un discours tenu pour vous disculper. Je vous demande si ces principes étaient sincèrement exprimés ou pour donner le change, et si vous-même vous croyiez qu’on ne pouvait en aucune façon exécuter ce programme sous cette forme ?

ACCUSÉ SAUCKEL

Je soulignerai simplement que j’ai, au cours de ma vie, tant travaillé et dans des conditions si dures, que ces instructions correspondaient à ma conviction profonde qu’elles étaient nécessaires. Je vous demande d’entendre des témoins à ce sujet pour savoir ce que j’en pensais et ce que j’ai fait pour qu’elles passent dans les faits.

Dr SERVATIUS

Est-ce que de sensibles objections ont été élevées contre vos principes ?

ACCUSÉ SAUCKEL

J’ai déjà indiqué que mes principes avaient été jugés assez fâcheux par nombre de services et comme faisant peu de cas de la sécurité de l’Allemagne. L’occasion venue, car j’avais été attaqué pour cela, à côté d’une série d’instructions aux Gauleiter allemands, j’ai envoyé un manifeste à tous les hauts services gouvernementaux allemands intéressés.

Dr SERVATIUS

Puis-je remarquer qu’il s’agit du document S-84, dans le livre III de documents, page 215. Je transmets ce document encore une fois en allemand à cause de sa rédaction très technique. Il insiste par sa forme de façon pressante et comminatoire ; il a été envoyé à tous les services du Reich.

LE PRÉSIDENT

S’agit-il du document n° 84 ?

Dr SERVATIUS

Parfaitement.

Témoin, avez-vous, lors d’une réunion du Plan central...

ACCUSÉ SAUCKEL

Maître, j’aimerais ajouter un mot au sujet de ce manifeste. Après que ce manifeste eût été publié, on m’objecta d’abord, le Dr Goebbels m’objecta, qu’un manifeste ne pouvait être publié que par le Führer et non pas par un service subalterne. Le mien en était un. J’ai constaté qu’ensuite, lors de l’impression de ce manifeste, on me faisait des difficultés. Je l’ai même, après en avoir déjà une première fois fait imprimer 150.000 exemplaires pour tous les services économiques allemands, pour tous les chefs d’entreprises d’Allemagne et services intéressés, fait réimprimer sous cette forme démonstrative et envoyé à nouveau à tous ces services avec une lettre d’accompagnement personnelle. Dans ce manifeste, malgré toutes les difficultés que je rencontrais, j’intervenais surtout pour que les ouvriers des territoires occupés eux-mêmes fussent traités d’après mes principes, d’après mes ordonnances et mes directives.

Je prie respectueusement le Tribunal de m’autoriser à en lire quelques phrases :

« C’est pourquoi j’ordonne que, concernant le traitement, l’alimentation, le logement et la rétribution des travailleurs étrangers des territoires occupés, des instructions et des directives appropriées soient données, similaires à celles en vigueur dans le Reich pour les ouvriers étrangers. Elles doivent être appropriées aux conditions locales respectives et appliquées de façon judicieuse. Dans de nombreuses régions des territoires de l’Est, les ouvriers et ouvrières civils autochtones qui travaillent pour l’économie de guerre allemande ou pour les différentes branches de la Wehrmacht sont sous-alimentés. Il est du plus grand intérêt pour l’économie de guerre allemande de remédier dans ces régions à cette situation paralysante et dangereuse. On devra s’efforcer par tous les moyens de procurer à ces ouvriers et aux membres de leurs familles un supplément de nourriture. Par principe, ce supplément est uniquement accordé pour le rendement.

« Ce n’est qu’en traitant d’une part avec sollicitude, pour lui conserver sa capacité de travail, l’ensemble de la main-d’œuvre européenne disponible et, d’autre part, grâce à une concentration des plus strictes, je parle au point de vue organisation par une direction, une gestion convenable que l’on pourra, à l’intérieur du Reich et dans les territoires occupés, limiter au maximum les fluctuations de la main-d’œuvre et atteindre partout à des réalisations de bonne qualité, durables et sur lesquelles on puisse compter. »

Puis-je lire cette autre phrase ?

« De plus, les ouvriers étrangers travaillant dans le Reich et les populations des territoires occupés qui sont pris par la production de guerre allemande doivent se persuader qu’il est dans leur intérêt spécifique de travailler loyalement pour l’Allemagne, que seule cette voie peut réellement assurer leur existence comme ils s’en apercevront dans la pratique. »

Et encore cette dernière phrase, au paragraphe suivant :

« Ils doivent avoir une confiance absolue dans l’équité des services allemands et de leurs employeurs allemands. »

LE PRÉSIDENT

Je pense qu’il vaut mieux ne pas continuer plus longtemps avec ce document.

Pouvez-vous nous indiquer approximativement pour combien de temps vous en aurez encore avec cet accusé ?

Dr SERVATIUS

J’aurai encore besoin de toute la journée de demain.

LE PRÉSIDENT

Monsieur Dodd, vous conviendrait-il à un moment quelconque de vous occuper des documents intéressant le restant des accusés ?

M. DODD

Oui, Monsieur le Président, à tout moment que vous jugerez bon de déterminer.

LE PRÉSIDENT

Bien. Vous savez où en sont les discussions ou accords concernant ces documents ?

M. DODD

Je ne le sais que pour quelques-uns, pas pour tous. Je vérifierai la question ce soir ou demain avant l’audience du matin et je vous renseignerai à ce moment.

LE PRÉSIDENT

Oui, et vous nous ferez savoir demain le moment que vous tenez pour le plus favorable.

M. DODD

Oui, Monsieur le Président.

LE PRÉSIDENT

L’audience est suspendue.

(L’audience sera reprise le 29 mai 1946 à 10 heures.)