CENT QUATRE-VINGT-QUINZIÈME JOURNÉE.
Lundi 5 août 1946.

Audience du matin.

LE PRÉSIDENT

Docteur Peickmaim ?

M. PELCKMANN

Témoin, vous avez déclaré samedi que le témoin Rascher aurait été finalement mis dans un camp de concentration ; étiez-vous d’accord sur cette solution de l’affaire ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non, j’étais d’avis que ces faits criminels auraient dû être jugés par un tribunal.

M. PELCKMANN

Si vous n’étiez pas d’accord sur cette conclusion de l’affaire sans aucune procédure de justice, que pouviez-vous donc faire alors ? Quelles conclusions auriez-vous pu en tirer ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je puis répéter encore que, sans cesse, j’ai réclamé auprès du service de Himmler, de même que je me suis informé auprès du tribunal des SS et de la Police.

Je tiens à vous faire remarquer que, selon les prescriptions strictes du Code pénal militaire, Himmler seul était compétent. Tout ce que j’aurais pu faire aurait été d’adresser une plainte directement à Hitler en passant par-dessus Himmler, mais étant donné les circonstances de cette époque c’était pratiquement impossible à réaliser. Une demande écrite ou orale, même un rapport de ma part, n’aurait jamais atteint Hitler. Puis-je encore ajouter que malgré mes hautes fonctions officielles tant dans l’État que dans le Parti, au cours des neuf premières années de service officiel à Munich, je n’ai été admis à voir Hitler qu’une fois pendant environ dix minutes alors qu’il m’avait fait demander de lui faire un rapport sur le service d’ordre à l’occasion d’une grande manifestation. Ce fut la seule fois ; la seule chose que j’aurais alors pu faire aurait été de donner ma démission, démission qui, en vertu des règlements en vigueur, n’aurait pas été acceptée. La dernière alternative qui me restait était ou bien un suicide déshonorant ou bien un refus d’obéissance en ma qualité de soldat, car j’étais général des Wîaffen SS et j’étais lié par mon serment au drapeau. J’aurais été amené alors devant une cour martiale et interné dans un camp de concentration.

M. PELCKMANN

Vous disiez à l’instant, témoin, que vous étiez général des Waffen SS ; jusqu’à présent, vous aviez simplement dit au Tribunal que vous étiez membre des SS. Quand et pourquoi êtes-vous devenu général des Waffen SS bien que, jusqu’à présent, vous n’ayez rien eu à faire avec les Waffen SS ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

En automne 1944, Himmler fut nommé Commandant en chef de l’Armée de réserve. Avec ce poste, tombait également sous son autorité l’organisation des prisonniers de guerre. Himmler transmit aux hauts dignitaires des SS et aux chefs de la Police la responsabilité d’assurer la sécurité des camps de prisonniers de guerre contre les évasions en masse et les tentatives de libération. Pour cela, les chefs des SS et de la Police obtinrent des titres de « chefs des prisonniers de guerre » dans le domaine de la défense. Étant donné les accords internationaux concernant les prisonniers de guerre, la Police ne devait pas être utilisée pour garder les prisonniers ; c’est alors que l’on a mis les chefs des SS et de la Police dans les Waffen SS et qu’on les a nommés généraux des Waffen SS.

LE PRÉSIDENT

Si vous pouviez parler un peu plus vite, je crois que cela conviendrait au Tribunal.

M. PELCKMANN

Le Ministère Public, s’appuyant sur le fait que Himmler, en septembre 1944, est devenu en même temps que Commandant en chef de l’Armée de remplacement chef de l’organisation des prisonniers’ de guerre, en a donc déduit que la charge des prisonniers de guerre était passée aux. mains des SS. Est-ce exact ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Ce n’est pas exact. A part les chefs supérieurs des prisonniers de guerre, aucun autre SS n’avait à voir avec la question des prisonniers de guerre.

M. PELCKMANN

Le Ministère Public prétend en outre que la transmission de ces questions de prisonniers de guerre à Himmler et aux commandants en chef des prisonniers de guerre, en septembre 1944, serait la cause des traitements inhumains et d’anéantissement que les SS ont systématiquement fait subir aux prisonniers de guerre ; est-ce exact ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non, car la gestion et l’administration intérieure des camps sont toujours restées entre les mains des chefs de camp qui étaient des hommes de la Wehrmacht. La tâche que nous avons assumée fut uniquement un rôle de sécurité à l’extérieur des camps. Du reste, lors des visites que j’ai faites dans les camps individuels pendant le semestre où j’ai été compétent pour cette tâche, les hommes de confiance des prisonniers de guerre que j’ai questionnés personnellement pour leur demander s’ils avaient à se plaindre n’ont jamais élevé de plaintes de ce genre.

M. PELCKMANN

En votre qualité de chef des prisonniers de guerre, à partir de l’automne 1944, aviez-vous à vous occuper du service du travail des prisonniers de guerre ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non. Le service du travail des prisonniers de guerre était réglé par un état-major du service du travail qui faisait partie de la Wehrmacht et qui travaillait en collaboration avec les bureaux de travail régionaux ou encore avec les services qui avaient besoin des prisonniers de guerre pour leur travail. Les commandants en chef des prisonniers de guerre ne s’occupaient pas de cette question.

M. PELCKMANN

A partir de l’automne 1944, y a-t-il eu quelque chose dans votre compétence — ou en dehors de votre compétence — ayant trait aux camps de concentration, ainsi que vous l’avez décrit samedi ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

En automne 1944, aussi bien dans les camps de prisonniers de guerre que dans les camps de concentration, la responsabilité de la question de sécurité intérieure incombait au chef des SS pour les motifs que j’ai déjà expliqués, en vue du maintien de la sécurité de l’État.

M. PELCKMANN

Est-ce que la remise des détenus dans les camps était restée de la compétence du RSHA, alors que l’administration de ces camps était de celle de l’Amtsgruppe du Service central économique et administratif ?

TÉMO’IN VON EBERSTEIN

Parfaitement ; l’Amt IV du RSHA pour les internements et les libérations ; pour l’administration intérieure des camps, l’inspection des camps de concentration, l’Amtsgruppe D du Service central économique et administratif.

M. PELCKMANN

Au sujet de la dernière phase de la guerre, pouvez-vous nous donner un exemple pour nous montrer les difficultés que vous rencontriez, étant donné les .Limitations de votre compétence, pour éviter la mort de milliers de personnes détenues dans les camps de concentration ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Oui, au début de mars 1945, le Gauleiter et Commissaire de la Défense du Reich, Giesler, à Munich, m’ordonna de venir chez lui et me fit cette demande monstrueuse d’user de mon influence sur le commandant du camp de Dachau pour que, à l’approche des troupes américaines, les détenus (il s’agissait alors de 25.000 hommes) soient fusillés. J’ai repoussé cette demande avec indignation en lui disant que je n’avais pas le droit de donner des ordres au commandant du camp. A cela, Giesler me répondit que lui, en sa qualité de Commissaire à la Défense du Reieh, prendrait des mesures pour que le camp soit détruit par notre propre aviation. Je lui ai objecté que je considérais comme impossible qu’un commandant allemand de l’Aviation acceptat de faire cela. Sur ce, Giesler répondit qu’il ferait en sorte que l’on mette quelque chose dans la soupe des détenus, c’est-à-dire qu’ils soient empoisonnés. Comme le danger me semblait imminent, de mon propre chef j’adressai une demande par télétype à l’inspecteur des camps de concentration par laquelle je demandais que l’on obtienne,, le plus rapidement possible, une décision de Himmler pour savoir ce que l’on ferait des détenus lors de l’approche des troupes américaines. Peu après, la nouvelle vint que l’on remettrait les camps fermés à l’adversaire. Je l’ai montrée à Giesler. Il en fut très indigné parce que j’avais contrarié ses plans et eu une opinion différente de la sienne. Nous avons eu aussi une discussion violente peu de temps après au sujet de la défense de la ville de Munich qui était absolument désespérée. Le commandant militaire fut mis à la porte huit jours avant moi, et le 20 avril on me renvoya de mon poste et tous mes services furent séparés de moi, de sorte que j’étais sans pouvoir.

LE PRÉSIDENT

L’homme dont vous parlez est le Gauleiter de quelle région, de quel Qau ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Munich et Haute-Bavière. En même temps, il était président du conseil de Bavière et ministre de l’Intérieur de la Bavière ainsi que Commissaire à la Défense du Reich.

M. PELCKMANN

Témoin, vous venez de donner les différentes qualités du Gauleiter Giesler ; avait-il, d’après le mécanisme de l’administration intérieure de cette époque, le droit formel de commettre les actes qu’il avait l’intention de faire ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Oui. Le Commissaire à la Défense du Reich pouvait imposer sa volonté dans toutes les questions concernant la défense du Reich en vertu des règlements en vigueur régissant les Commissaires de la Défense du Reich.

En outre, cet homme, ainsi que je l’ai dit, était président du conseil de Bavière et en cette qualité les pouvoirs suprêmes de cette province étaient dévolus à sa personne.

M. PELCKMANN

Dans plusieurs plaidoiries de mes collègues avocats des principaux accusés, il a été déclaré qu’au cours de la guerre, les SS — on les a désignés sous ce terme — auraient représenté le Gouvernement en Allemagne. Pouvez-vous, s’il vous plaît, nous dire ici dans quelles mains, à votre avis, — et cela d’après votre propre expérience à ce moment et en raison de votre position — était le pouvoir exécutif de 1943 à 1945 ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

En tous les cas, pas entre les mains des SS. Au cours de la guerre, d’importantes fonctions du pouvoir du Reich se trouvaient entre les mains des Commissaires à la Défense du Reich qui, en toutes choses, pouvaient prendre des décisions à l’exception de l’administration spéciale du Reich.

Je dois me référer à la loi du Reich du 16 novembre 1942, je crois, sous l’influence de Martin Bormann ; en outre, tout à l’intérieur du Reich était uniformément dirigé plus ou moins par les Gauleiter et les Commissaires à la Défense du Reich. Les SS, dans aucun cas, n’ont jamais joué de rôle décisif. Les SS, ainsi que je l’ai déclaré samedi, n’existaient pour ainsi dire plus et les Waffen SS étaient sur le front.

M. PELCKMANN

Encore une question, témoin ; quand et de quelle façon avez-vous entendu dire que des membres de la population juive, dans votre rayon d’action, avaient été déportés vers l’Est.

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je crois que c’est au cours de l’année 1941 que j’appris tout à fait par hasard — d’après un rapport de police criminelle de Munich, « un rapport du matin » — que, dans la nuit précédente, un certain nombre de suicides s’étaient produits à Munich. Je trouvai cela étonnant car c’était une chose assez extraordinaire, et j’essayai d’éclairer cela en demandant au chef de la police criminelle comment il se faisait qu’il y avait eu six ou huit suicides dans la même nuit. Il me renvoya à la Police secrète d’État (Gestapo). Par le chef de la Police d’État, j’appris que le jour suivant devait avoir lieu la déportation de quelques centaines d’habitants juifs de Munich ou des environs (je ne me rappelle pas s’ils étaient tous de Munich). A mes questions demandant où on allait les transporter, on répondit que c’était une émigra-tion dans le but de faire travailler ces gens dans les régions de l’Est. Je fus informé que les trains avaient été aménagés spécialement par les quartiers généraux des chemins de fer et que le choix de ces personnes avait été fait d’après un avis qui aurait été adressé par le RSHA à la Gestapo, après discussion avec la communauté israélite, ce qui semblait plausible. Les personnes en question étaient en possession d’une certaine somme d’argent, de cartes de rationnement et d’une certaine quantité de bagages. Il y avait dans les wagons du train du matériel de terrassement, des bêches, des pioches, etc. ; c’est tout ce que j’ai pu apprendre alors.

M. PELCKMANN

Comment se fait-il que vous ayez appris cela de cette façon ? N’auriez-vous pas dû, étant donné vos fonctions officielles, le connaître précédemment ou en être informé, par exemple ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

J’aurais pu en être informé, mais je ne puis vous raconter les choses que comme elles se sont passées.

M. PELCKMANN

En somme, si je vous ai bien compris, était-ce du devoir de la Gestapo de vous en informer ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Certainement pas la Gestapo, mais l’inspecteur de la Police de sécurité aurait pu le faire.

M. PELCKMANN

Vous avez essayé, témoin, pour répondre à ma question, de dire qu’en votre qualité de chef de SS, vous n’avez commis aucun crime, comme le prétend le Ministère Public. Je vous ai cité quelques exemples et vous affirmez que les membres des SS n’ont pas commis de tels crimes, de telle sorte que, selon vous, les SS ne seraient pas une organisation criminelle. Je tiens cependant à vous faire remarquer que des preuves ont été apportées au cours de longues auditions de faits criminels. Je vous rappelle les milliers de morts dans les camps de concentration, les milliers de Juifs fusillés à l’Est par les Einsatzgruppen et les Einsatzkommandos. Je vous rappelle aussi les gens que l’on a gazés à Auschwitz. Je vous demande, à vous : qu’avez-vous su de tout cela jusqu’en 1945 ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je n’ai rien su. Pendant toute la guerre, j’ai été sans interruption à Munich., je n’ai pas été envoyé dans les territoires occupés.

Je n’ai appris le meurtre massif et épouvantable des gens gazés que depuis que je suis en prison. Je sais aujourd’hui qu’il aurait été impossible à une personne qui n’aurait pas été initiée de pénétrer dans le réseau secret de ces camps d’extermination. De temps en temps, il m’arrivait bien, étant donné mes fonctions, de remarquer dans les journaux étrangers que nous avions saisis qu’il était question de ces faits. Je les ai lus, mais comme il y avait dans ces journaux beaucoup de choses qui, à mon avis, d’après mon expérience, n’étaient pas conformes à la vérité, je considérais donc des articles sur de telles atrocités comme inventions de la propagande ennemie. Je n’écoutais pas les radios étrangères, comme le Tribunal le sait du reste : c’était interdit aux Allemands, et étant donné que nous étions chargés de punir les gens qui contrevenaient à cette loi, je ne me considérais pas comme autorisé à le faire moi-même.

En ce qui concerne la plus grande partie des membres des SS, d’après ma conviction profonde, ils n’ont pas pris part à ces horreurs et ils n’en ont même rien su. Je suis profondément convaincu qu’étant donné la confiance mutuelle qui existait entre mes hommes et moi ils m’auraient posé des questions en venant me rendre visite au cours de leurs permissions. Ils m’auraient demandé : « Ober-gruppenführer, avez-vous entendu parler de tout cela ? Est-ce exact ? » Pas une seule fois un de ces hommes ne m’a posé une telle question.

M. PELCKMANN

Étant donné la connaissance que vous aviez de cette organisation et les faits que vous avez appris au cours du Procès et après la défaite, vous prétendez que la plupart des membres des SS, pour lesquelles vous êtes témoin ici, n’ont pas pris part à ces crimes ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Oui.

M. PELCKMANN

A la demande du Tribunal, j’ai réduit le nombre des témoins le plus possible. Je n’ai que cinq témoins qui, étant donné leurs hautes fonctions dans l’organisation, pourront donner au Tribunal des réponses claires quant à l’organisation, c’est-à-dire sur des questions de base. C’est pourquoi, malgré votre haut rang, il me faut vous demander si, à votre avis, les milliers de membres des SS savaient tout cela. Je réserverai pour plus tard les déclarations sous serment, documents et autres preuves.

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Si moi-même, étant donné mes hautes fonctions et en dépit des vues générales que j’avais des choses à l’intérieur du pays, autant que c’était possible, je n’ai rien su, je ne peux que vous répéter : « Comment voulez-vous que les hommes le sachent, qui pour la plupart étaient au front, ou quelques-uns en Allemagne ». Je ne puis personnellement expliquer les horreurs commises dans les camps de concentration et qui furent révélées par la catastrophe de la défaite et de la capitulation que par l’état général des choses au cours de ces derniers mois de guerre. Les gens ont perdu la tête on a déplacé des centaines de milliers de personnes ; des milliers de détenus ont été transférés des régions frontières dans les quelques camps qui restaient utilisables. Dans le Sud de l’Allemagne, à Dachau, il y avait un flot ininterrompu de gens qui arrivaient au cours de l’hiver. Il y avait aussi une épidémie de typhus qui fit de nombreuses victimes. Je n’ai appris tout cela que par hasard, uniquement parce que le Commissaire à la Défense du Reich demanda des travailleurs pour déblayer après les bombardements aériens et, au cours d’une conversation téléphonique avec le commandant du camp, j’appris qu’on ne pouvait pas fournir de travailleurs en raison d’une épidémie de typhus. Plus tard, j’appris que cette épidémie avait fait beaucoup de victimes. De plus, le trafic ferroviaire fut interrompu au cours des dernières semaines ; le ravitaillement était bloqué. Lorsque je m’inquiétai de limiter cette épidémie, le commandant me répondit qu’il n’y avait plus de médicaments, les usines où on les fabriquait ayant été bombardées. Voilà comment je m’explique les images terribles que nous connaissons maintenant tous ici puisqu’on nous les a montrées.En tout cas, la plus grande partie du peuple et des SS ne pouvaient rien savoir de cela, car aucun ne pouvait aller voir ce qui se passait dans les camps et les Allgemeine SS pour lesquelles je parle ici, et aussi les Waffen SS, n’auraient pas pu en être informés.

M. PELCKMANN

A propos de la question à laquelle le témoin a fait allusion, le secret autour des camps de concentration et de la difficulté d’y pénétrer, je me réfère aux déclarations sous serment n° 66 à 67 et 69. Ce sont les déclarations sous serment des juges SS qui traitent de ces questions.

Je n’ai plus d’autre question à poser, Monsieur le Président. Je vous remercie.

COMMANDANT ELWYN JONES

Témoin, vous aviez nié samedi que les SS étaient le cœur du nazisme ; seriez-vous d’accord avec moi pour dire qu’ils en furent le poing ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je vous demande pardon, je n’ai pas très bien compris.

COMMANDANT ELWYN JONES

Je vais vous poser la question de nouveau : vous aviez nié samedi que les SS étaient le cœur du nazisme. Seriez-vous d’accord pour dire qu’ils en étaient le poing ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je n’ai pas compris le mot avant« SS ».

COMMANDANT ELWYN JONES

Je vais vous reposer la question. Je suis surpris que vous ne puissiez comprendre la question. Je vais essayer à nouveau.

Vous aviez nié samedi que les SS étaient le cœur du nazisme. Seriez-vous d’accord avec moi pour dire qu’ils en étaient le poing ? Cela, le poing. (Montrant son poing.)

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Le « poing ». Je suppose que Monsieur le Procureur veut dire par là qu’avec notre poing nous avons commis une agression. Je ne peux que vous dire ici qu’en notre qualité de Schutz-Staffel, nous assurions la protection des personnalités importantes.

COMMANDANT ELWYN JONES

Je voulais dire par « poing » que les SS constituaient la force brutale du nazisme. N’était-ce pas ainsi ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je ne peux que vous répéter ce que j’ai déjà dit : qu’avant 1933 nous étions un tout petit groupe d’hommes et, après 1933, pour toute l’Allemagne, 25.000 à 30.000 hommes pour une population de 65.000.000 d’habitants en 1933 et que ce groupe n’était pas en proportion avec l’importance du Parti, et après 1933.

COMMANDANT ELWYN JONES

Vous ne répondez pas à ma question : vous êtes en train de vous perdre dans des détails qui n’ont aucun rapport avec ma question. Je vous suggère que les assassinats par les SS du 30 juin 1934 étaient caractéristiques de l’emploi des SS comme « poing » du nazisme.

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Les événements du 30 juin 1934 étaient, d’après ma conviction profonde et celle de mes camarades, une nécessité, et les ordres qui furent donnés ont été exécutés en raison d’une ordonnance émanant du chef de l’État.

COMMANDANT ELWYN JONES

Vous avez nié samedi que les SS aient pris part aux exécutions du 30 juin 1934 ; pouvez-vous dire sérieusement une telle chose au Tribunal ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je peux même ajouter encore que dans mon rayon d’action les SS sont restés dans les casernes de la Wehrmacht et de la Police, ne sont pas sortis dans les rues et aussi qu’ils n’ont pas tiré.

Les fusillades.

COMMANDANT ELWYN JONES

Ainsi vous dites que c’étaient la Wehrmacht et la Police qui tirèrent, que c’étaient les forces du général Keitel et les autres qui tirèrent, n’est-ce pas ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je n’ai nommé personne. Je n’ai pas davantage prétendu que la Wehrmacht avait fait ces exécutions. J’ai répondu uniquement à la question de l’avocat de la Défense : j’ai dit pourquoi je croyais que c’était une nécessité d’État, que j’ai reçu l’ordre de me mettre en relation avec le commandant du Wehr-kreis. Cela ne veut pas dire que la Wehrmacht devait fournir des pelotons d’exécution ou quelque chose d’analogue, mais uniquement qu’elle désirait que le commandant du Wehrkreis lui fournisse un casernement.

COMMANDANT ELWYN JONES

Vous avez fréquemment visité le camp de Dachau, n’est-ce pas ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Oui.

COMMANDANT ELWYN JONES

Et vous n’avez rien vu, excepté de bonnes douches, une bonne nourriture, une organisation sanitaire satisfaisante ; c’était un camp de repos ? C’était votre opinion samedi sur Dachau, n’est-ce pas ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je vous fais remarquer que je n’ai pas employé l’expression « camp de repos ». Depuis 1904, je suis soldat et je sais comment doivent être une caserne et un camp. Je ne puis que répéter que cela était propre. Les installations sanitaires que j’ai vues étaient parfaites. En temps de guerre, les détenus avaient une bonne nourriture. Ainsi que je l’ai vu, au cours de la guerre, ils étaient généralement aussi bien nourris que n’importe quel Allemand de l’intérieur. Je ne peux vous dire ici sous la foi du serment que ce que j’ai vu de mes propres yeux.

COMMANDANT ELWYN JONES

Avez-vous demandé à voir les cellules des punis, les cellules absolument sombres où séjournaient les prisonniers pendant trois mois, au pain et à l’eau ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je me souviens qu’au cours d’une promenade autour du camp on m’a montre des cellules des punis. Il y avait un bâtiment en pierres, à la différence des baraques.

COMMANDANT ELWYN JONES

Si vous répondiez à mes questions, nous irions plus vite.

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Oui.

COMMANDANT ELWYN JONES

Avez-vous vu des cellules absolument sombres ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je dois dire qu’on ne peut pas voir de l’extérieur si une cellule est sombre. Naturellement, les cellules sont obscures comme dans n’importe quelle prison. Je sais cependant, en qualité de président de la Police, que pour les prisonniers révoltés on utilise des cellules qui n’ont pas de fenêtres, mais je n’en ai pas vu. Je veux bien admettre qu’il ait pu y avoir de telles cellules.

COMMANDANT ELWYN JONES

Avez-vous demandé à voir le règlement du camp en ce qui concerne les punitions des prisonniers qui ont commis des délits à l’intérieur du camp ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non, je n’ai pas demandé cela. Le chef du camp, lors de ma visite, nous a tenu une conférence et je n’avais pas les pouvoirs nécessaires pour me permettre de m’im-miscer dans son propre travail, sur lequel je n’ai rien demandé.

COMMANDANT ELWYN JONES

Je voudrais que vous voyiez les règlements tels qu’ils étaient conçus au 20 mai 1944. Je prends le document D922, Monsieur le Président, GB-548. (Au témoin.) Ce sont les règlements pour le camp de Dachau qui se trouvait, en quelque sorte, à votre porte. Vous voyez au paragraphe 3 les punitions que l’on pouvait inniger aux prisonniers :

« Les peines de cellule sont douées, moyennes ou sévères. La durée maximum pour les deux premières est de huit semaines et de trois mois pour les peines sévères. Ce genre de punitions consiste également en un emprisonnement isolé dans le cas des peines moyennesi ; les personnes encourant la punition ont un lit dur et seulement du pain et de l’eau pour nourriture. Les mêmes conditions que pour les peines moyennes sont appliquées à l’emprisonnement sévère, mais en cellule sombre. »

Et maintenant, si vous regardez le paragraphe 8, vous verrez qu’il est donné au commandant du camp de Dachau le droit de vie et de mort.

Le paragraphe 18 définit la procédure à suivre dans le cas d’accusations de désobéissance pour lesquelles la peine de mort est décidée par un tribunal du camp, qui se compose du commandant du camp, d’un ou deux officiers désignés par le commandant du camp et d’un SS appartenant au personnel de garde : « Le Ministère Publie est également exercé par un SS appartenant au service de commandement du camp qui est désigné par le commandant du camp. Dans le cas où un vote intervient, le président a voix décisive. Le président est toujours le commandant du camp. »

Saviez-vous qu’il avait été donné pouvoir de vie et de mort à ces SS qui dirigeaient les camps de concentration, témoin ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Ce document n’a ni en-tête, ni signature ; puis-je le faire remarquer ? Je n’ai pas vu ces règlements.

COMMANDANT ELWYN JONES

Je vous serais reconnaissant de répondre à ma question : saviez-vous que le pouvoir de vie et de mort était donné aux SS qui étaient promus à la garde de tous ces camps par décret, déjà dès 1933 ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je n’en sais rien, et je ne peux pas du tout me l’imaginer. Je suppose que les exécutions devaient être ordonnées par les hautes personnalités. Je n’ai naturellement pas la possibilité de vous répondre parce que je n’ai aucune compétence.

COMMANDANT ELWYN JONES

Mais vous étiez depuis un certain nombre d’années le plus haut SS et le chef de la Police, vous étiez un homme de Himmler, n’est-ce pas ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

J’ai dans ma déclaration répété à plusieurs reprises que le chef des SS, l’Oberabschnittsführer de SS et le chef de la Police n’avaient rien à voir dans l’organisation intérieure du camp. Ils n’étaient pas non plus les supérieurs des chefs de camp.

COMMANDANT ELWYN JONES

Mais que vous ayez eu de l’influence ou non, vous étiez un confident de Himmler, son représentant personnel et vous dites que vous ne connaissiez pas les détails de l’organisation des assassins de Himmler ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Pour ce qui est de ces règlements disciplinaires qu’on me reproche et qui ressortent d’une juridiction, je ne puis que dire qu’ils m’étaient inconnus et que Himmler, pas une seule fois, n’a parlé avec moi de ces choses. Je n’ai non plus jamais reçu de règlements concernant les camps de concentration.

COMMANDANT ELWYN JONES

Avez-vous jamais entendu parler d’Oswald Pohi ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Oui.

COMMANDANT ELWYN JONES

Il était chef du Service central économique et administratif des SS, du WVHA, n’est-ce pas ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Oui.

COMMANDANT ELWYN JONES

Saviez-vous que cette organisation qui employait du personnel SS se servait de l’assassinat sur une énorme échelle en vue du pillage, au bénéfice des Waffen SS et des autres organisations SS ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Oui, j’ai entendu dire cela dans les rapports au cours de ce Procès dans le camp où je suis interné ; avant je n’avais jamais entendu dire qu’on collectait des dents en or, etc.

COMMANDANT ELWYN JONES

Saviez-vous qu’il se pratiquait un gros commerce avec les morts qui apportait des millions de Mark à la caisse de la Reichsbank ? Et que cela englobait de nombreux ministères du IIIe Reich ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non, Monsieur le Procureur, je n’en savais rien.

COMMANDANT ELWYN JONES

Je veux vous lire la déclaration sous serment de Pohi, remise au Dr Kempner, relative à cette question : c’est le document PS-4045, c’est-à-dire GB-549, de sorte que cela vous rafraîchira peut-être la mémoire. On lit dans ce document : « Je m’appelle Oswald Pohi. Je suis né à Duisbourg, Allemagne, le 30 juin 1892. Depuis le 1er février 1934, j’étais chef du Service central et administratif des SS (WVHA). J’ai occupé ce poste en permanence jusqu’à la capitulation de l’Allemagne.

« En raison de mon activité comme chef de la WIVHA, je me rappelle clairement deux grandes affaires entre mon bureau et le ministre du Reich de l’Économie et de la Reichsbank, Herr Walter Funk. Une des affaires concernait les textiles des personnes tuées dans les camps de concentration. En raison de cela, Himmler a essayé de procurer par l’entremise du ministre de l’Économie du Reich, Walter Funk, un plus grand contingent d’uniformes pour les SS. La deuxième affaire concernait les bijoux, bagues, dents en or, monnaies étrangères et autres articles de valeur se trouvant en la possession de personnes, surtout des Juifs, qui avaient été tuées dans les camps de concentration.

« 3. La liaison de mon service avec la Reichsbank, en ce qui concerne les articles textiles des personnes tuées dans les camps de concentration, fut établie en 1941 ou 1942 sur l’ordre du Reichs-führer SS et chef de la Police allemande, Heinrich Himmler, qui était mon chef. Il me demanda de prendre contact avec le ministre du Reich des Affaires économiques, Walter Funk, en vue d’obtenir un plus grand contingent de textiles pour les uniformes des SS. Himmler me donna des instructions pour que nous obtenions de Funk un traitement de faveur. Le ministre de l’Économie recevait des camps de concentration des grandes quantités de textiles. Ces textiles étaient ramassés dans le camp d’extermination d’Auschwitz et d’autres camps d’extermination et envoyés dans des services spéciaux pour être utilisés.

« 4. A la suite de cet ordre de mon supérieur Himmler, j’ai fait une visite au ministre de l’Économie Funk dans ses services. J’ai attendu un petit moment dans l’antichambre et ensuite je l’ai rencontré seul dans son bureau. J’ai informé Funk que j’avais ordre de lui demander plus de textiles pour les uniformes des SS, étant donné que nous avions été à même de livrer de très grosses quantités de vieux textiles provenant des actions contre les Juifs. L’entrevue dura environ 10 minutes. Il fut discuté ouvertement de la possibilité que nous ayons un traitement privilégié, compte tenu des livraisons des vieux vêtements des Juifs morts. Ce fut une conversation amicale entre Funk et moi-même, et il m’a dit qu’il allait régler la question d’une façon favorable avec ceux qu’elle concernait. Je ne sais pas comment l’affaire fut réglée par le détail entre Funk, ses subordonnés et les miens.

« 5. La seconde affaire traitée entre Funk et les SS avait trait à la livraison à la Reichsbank des objets de valeur des Juifs morts. C’était en 1941 ou 1942 ; de grandes quantités d’objets de valeur, tels que bijouterie, bagues en or, plombages ’en or, lunettes, montres en or et autres, se trouvaient alors massées dans les camps d’extermination. Ces objets de valeur parvenaient en caisses au WVHA à Berlin. Himmler avait ordonné que tous ces objets soient livrés à la Reichsbank. Je me souviens que Himmler m’expliqua que des négociations avaient été menées à ce sujet avec la Reichsbank, c’est-à-dire Herr Funk. A la suite de cet accord que mes chefs avaient réalisé, je discutai avec le directeur de la Reichsbank, Emil Puhl, des modalités de la livraison. A la suite de cette conversation, aucun doute ne subsistait que les objets qui devaient être livrés étaient la bijouterie et les objets de valeur des pensionnaires des camps de concentration, spécialement des Juifs qui avaient été tués dans les camps d’extermination. Les objets en question étaient des bagues, des montres, des lorgnons, des lingots d’or, des broches, des épingles, des verres taillés, des monnaies étrangères et d’autres objets de valeur. D’autres discussions sur les modalités de livraison de ces objets eurent lieu entre mes subordonnés et Puhl et d’autres personnalités de la Reichsbank. Il y avait une quantité énorme d’objets de valeur, car il y avait eu un flot considérable d’envois depuis des mois et des années.

« J’ai vu moi-même une partie de ces objets de valeur de gens tués dans les camps une fois, quand le président de la Reichsbank, Funk, et le vice-président, Puhl, nous invitèrent à visiter les caves de la Reichsbank, et à un dîner qui a suivi. Je ne me souviens pas exactement si c’était en 1941 ou 1942, mais je me souviens que je connaissais déjà Funk personnellement, à la suite de l’affaire des textiles dont j’ai parlé plus haut. Le vice-président Puhl et d’autres messieurs de mon état-major visitèrent les caves de la Reichsbank. Puhl nous conduisit lui-même à cette occasion et nous montra les lingots d’or et autres richesses de la Reichsbank. Je me souviens parfaitement que plusieurs coffres contenant des objets en provenance des camps de concentration furent ouverts. A ce moment, Puhl ou Waldhecker, qui l’accompagnaient, déclara en ma présence et en la présence des membres de mon état-major qu’une partie de ces objets de valeur avait été livrée par mon service.

« Après avoir inspecté les différentes richesses qui se trouvaient dans les caves de la Reichsbank, nous sommes remontés dans une salle où nous fut servi un déjeuner en présence du président de la Reichsbank, Funk. Il avait été prévu comme devant faire suite à notre visite. Étaient présents, en plus de Funk et de Puhl, les membres de mon état-major ; nous étions environ dix ou douze personnes. J’étais assis à côté de Funk et nous parlâmes, entre autres choses, des richesses que nous avions vues dans ses caves.

« Au cours de cette conversation, il fut nettement établi qu’une partie des richesses que nous avions vues provenait des camps de concentration. »

Maintenant, témoin, les choses révélées dans cette déclaration sous serment sont-elles nouvelles pour vous ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Oui, c’est absolument neuf pour moi.

COMMANDANT ELWYN JONES

Vous n’en avez jamais eu connaissance ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non.

COMMANDANT ELWYN JONES

Saviez-vous que le personnel SS était utilisé à la chasse à l’homme contre les Juifs dans toute l’Europe ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Au cours de ce Procès, j’ai appris qu’un nommé Eichmann, membre des SS, aurait eu cette tâche. Je n’ai jamais vu Herr Eichmann ; je n’ai jamais eu affaire à lui. Je connais ces choses d’après le rapport du présent Procès.

COMMANDANT ELWYN JONES

Saviez-vous qu’un des buts de cette chasse à l’homme, à part l’assassinat, était de permettre le pillage aux SS et à d’autres organisations SS ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non, je n’en savais rien. Je tiens à ajouter que je suis toujours resté dans le pays et que je n’avais absolument rien à faire avec ces questions.

COMMANDANT ELWYN JONES

Connaissiez-vous votre collègue, le chef supérieur SS et chef de la Police, Globocznik ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Oui, j’ai rencontré Globocznik une fois à une réception du Führer. Je lui ai parlé une fois.

COMMANDANT ELWYN JONES

Il était haut dignitaire des SS et chef de la Police des SS, comme vous, n’est-ce pas ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non, autant que je sache. Il était alors Oberführer ou Brigadeführer. A ce titre, il ne pouvait pas être haut dignitaire SS et chef de la Police. Et ce n’était certainement pas en Allemagne, je le sais.

COMMANDANT ELWYN JONES

Nous ne parlons probablement pas de la même chose. Je parle de l’an 1934. A ce moment, Globocznik était haut dignitaire SS et chef de la Police sur le théâtre d’opérations de la côte de l’Adriatique, n’est-ce pas ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

C’est possible. Je ne sais pas. C’est possible, mais pas en Allemagne.

COMMANDANT ELWYN JONES

Vous avez dit que vous-même, comme chef supérieur des SS et chef de la Police, vous n’avez aucun pouvoir de commandement sur les SS ni aucune autorité sur la Police, et il semble que ce soit là le sommaire de vos fonctions comme chef des SS et chef de la Police, n’est-ce pas ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Oui, je tiens à vous faire remarquer que j’ai déjà expressément spécifié, non seulement devant ce Tribunal, mais déjà devant la commission, que, quant au pouvoir des chefs de la Police et des SS dans les régions hors du territoire de l’Allemagne, je ne peux rien vous déclarer car leurs tâches étaient différentes.

COMMANDANT ELWYN JONES

Cela suffit. Je puis vous aider dans ce cas. Je voudrais que vous regardiez le rapport de votre collègue Globocznik sur « l’action Reinhardt » contre le peuple juif de Pologne. C’est le document PS-4024 qui est devenu GB-550. C’est un long rapport, Monsieur le Président, il mérite l’attention du Tribunal.

Témoin, vous verrez que c’est un rapport de Globocznik à Himmler, du 5 janvier 1943, et la lettre commence ainsi :

« Reichsführer, je prends la liberté de vous soumettre le document ci-joint sur le rapport économique de l’action Reinhardt. »

Et au paragraphe suivant :

« Un véritable développement et mes explications sont nécessaires, car j’ai mené à bien cette action dans le cadre du travail des SS — je crois devoir souligner ces mots « dans le cadre du travail des SS » — et ceci doit être particulièrement signalé aux autorités compétentes du Reich. »

Dans un autre paragraphe, il poursuit :

« Le sommaire comprend deux parties :

1. La partie économique de l’action Reinhardt avec les chapitres : a) Compte rendu sur la livraison des biens saisis, etc. ; b) Compte rendu des biens acquis par le travail.

2. L’association économique des colons dont l’activité économique dépendait également de mes fonctions, et que l’on est en train de transférer, maintenant, entre les mains d’autorités civiles. »

Témoin, ces genres de colonisations étaient une des fonctions de l’organisation des SS ? (Pas de réponse.)

Vient ensuite, à la page 2 du texte allemand de ce rapport :

« Il faut toujours avoir présent à l’esprit, lorsqu’on rend compte de l’action Reinhardt, que les pièces justificatives qui s’y rapportent doivent être détruites dès que possible ».

Maintenant, le document suivant, page 3 du texte allemand et page 2 du texte anglais...

LE PRÉSIDENT

Où est le passage disant que les pièces justificatives doivent être détruites ?

COMMANDANT ELWYN JONES

Paragraphe 3, Monsieur le Président, Globocznik avait marqué : « 2. L’association économique des colons », et la phrase suivante, (se tournant vers le témoin) page 2 du texte anglais, il y a un rapport sur l’aspect économique de l’action Reinhardt. Il n’y a que quatre copies de ce rapport. On les a trouvées au Service central administratif et économique des SS.

Il y est dit : « L’action économique est divisée en quatre paragraphes : A. L’expulsion elle-même ; B. L’emploi de la main-d’œuvre ; C. L’exploitation de la propriété ; D. La saisie des biens cachés et de la propriété immobilière ».

A. La déportation

Ceci est complètement réglé. Dans ce cas, il faut saisir les gens avec les petites forces disponibles et de façon à causer le moins de dommage économique possible à la production de guerre par des mesures méthodiques appropriées. Dans l’ensemble, ceci a été réalisé. Il y a des dommages considérables à Varsovie qui sont dus à l’ignorance de la situation et parce que les méthodes appliquées au cours de l’action -finale étaient entièrement mauvaises.

Je passe au paragraphe B, l’emploi de la main-d’œuvre :

« Toute la main-d’œuvre a été mise dans des camps fermés, auxquels une production de guerre essentielle a été transférée.

« Dans ce but, on doit procéder aux aménagements suivants :

1. Création des camps ;

2. Établissement d’ateliers avec tout l’équipement nécessaire, acquisition de machines, fourniture de force motrice, etc. ;

3. Organisation du ravitaillement ;

4. Hygiène et santé. »

Je voudrais attirer votre attention sur :

« Mesures de sécurité : a) Menées à bien grâce à des précautions appropriées de sécurité ; b) Par une organisation de protection à l’intérieur du camp ; c) Par un service de garde approprié.

« Dans ce but, on a créé des gardes SS, dont la plupart, dirigées par des Allemands, ont rempli leur tâche d’une façon satisfaisante. Leur efficacité a été renforcée en adjoignant à ces gardes des gardes d’Allemands du Reich provenant des camps de concentration. Les conditions préalables pour un système satisfaisant de sécurité ont été créées par le service des camps de concentration du WfVHA.

« 6. L’administration convenable et le traitement méthodique ont été rendus possibles grâce à l’entraînement intensif du personnel allemand. Il est devenu évident que la capacité de travail des Juifs dans les camps augmente constamment. »

Et maintenant il décrit la création d’un système de conduite du travail, sous le nom de « Osti » et les travaux d’équipement allemand :

« Un total de 18 usines ont été installées ; il était question d’en ajouter d’autres. Environ 52.000 travailleurs étaient disponibles. Ces conditions ont permis d’accepter des commandes urgentes émanant aussi bien de l’inspection de l’armement que du ministère du Reich Speer, et ceci a permis de remplacer des usines détruites par les bombardements. Les demandes de ces services étaient considérables. « Osti » et les travaux d’équipement allemand étaient de mon ressort, de même que d’autres usines ; ainsi les usines d’aviation Heinkel ne dépendaient que de moi. »

Et maintenant, paragraphe C, à la page 5 du texte allemand :

« L’exploitation de la propriété ». Il a été complété, ainsi que le montre l’annexe C, à laquelle je reviendrai dans un moment.

« Paragraphe D

Les saisies de biens cachés, l’exploitation de la propriété cachée sont divisées en : a) Propriété telle que machinerie, matières premières, etc., remises par les « Osti » aux Aryens. Le résultat actuel, 6.300.000 Reichsmark, sera porté de 7.000.000 à 8.000.000.

« Paragraphe 2. — Saisie de toutes possessions juives chez eux ou à l’étranger en obligeant les pensionnaires des camps à céder ces biens aux « Osti » qui procédaient au recouvrement. Le premier essai aboutit à la cession d’un montant de 11.000.000 de zlotys, dont la moitié semblait pouvoir être réalisée. Puisqu’il a été possible de découvrir de l’argent qui avait été transporté à l’étranger, cette action a pu permettre d’apporter des monnaies étrangères dans le Reich.

« Paragraphe 3. — La propriété immobilière a été transférée à l’administration des biens immobiliers du Gouvernement Général pour administration ».

Les mesures prises ont alors été les suivantes :

1. Le 13 août 1943, les camps d’entraînement des SS deTrawniki ont été remis par l’Obergruppenfuhrer Pohi ;

2. Le 7 septembre 1943, dans une conférence avec l’Obergrup-penführer SS Pohi, le transfert des dix camps SS de travail du district de Lublin a été décidé et, en plus, le transfert d’autres camps de travail au Gouvernement Général.

« Le chef du camp de concentration de Lublin a reçu des contrats appropriés. Cette conférence eut lieu à la suite d’une visite du SS-Obergruppenführer Krùger et du SS-Standartenfuhrer Schellin ». Puis, paragraphe 3 : « A la suite de cela, une lettre du commandant du camp de concentration de Lublin, datée du 14 septembre 1943, adressée aux camps de travail SS, annonçait qu’ils étaient devenus annexes du camp de concentration de Lublin ».

Puis suit la phrase : « On a également commencé de mêler des gardes de race étrangère aux gardes allemands des camps de concentration du Reich ».

Je vais passer le reste de ce document. A la page 8 du texte allemand, vous verrez : « Rapport sur le développement administratif de l’action Reinhardt ». Deux pages plus loin, dans le texte anglais, le premier paragraphe donne le détail des gains de cette action Reinhardt.

Il est dit dans le paragraph 3 du texte :

« Les biens que j’ai recueillis étaient régulièrement remis au service central économique et administratif SS, contre reçu, qui les passait à son tour à la Reichsbank, au ministre des Finances du Reich, aux services des textiles, etc. »

Puis, paragraphe suivant :

« Sur les ordres du Reichsführer SS, il était possible de déplacer les articles dont avaient besoin les personnes de race allemande. Le SS-Reichsführer défendit toute attribution dans l’intérêt des SS. » Mais vous verrez plus tard comment ceci fut jugé. « Ce qui est à remarquer au sujet de ce compte rendu, est qu’il n’existait aucune base solide pour le montant des biens collectés, car la collecte était faite sur ordres, et seulement la décence et l’honnêteté, aussi bien que la surveillance des SS qui étaient utilisés pour ce travail, pouvaient garantir une livraison entière. »

Page 9 du texte allemand... J’espère que vous suivez, témoin, car ce n’est pas sans intérêt, vous savez. Page 9 du texte allemand, il donne le détail des avoirs, premières sommes en Reichsmark et zlotys.

« De loin, la plus grande part a été placée à la disposition des économistes du Gouvernement Général et les montants en ont été crédités à l’action Reinhardt en Reichsmark par le Service central économique et administratif SS au moyen d’une opération comptable, et remis à la Reichsbank. »

A la page suivante, paragraphe 2 :

« Les valeurs étrangères en billets de banque ou en pièces d’or ont été ramassées, triées et envoyées aussi à la Reichsbank par l’intermédiaire du Service central économique et administratif SS. »

Puis, page 10 de votre texte allemand :

« Les bijoux, pierres précieuses, les montres et les objets précieux ont été triés d’après leur valeur et remis au WVHA. Sur les ordres de ce service, les montres en métaux non précieux ont été remises aux troupes : les lunettes étaient réparées et mises à dispositions des blessés et les articles sans valeur remis à la Wehrmacht pour couvrir les besoins urgents. »

« Paragraphe 4. — Les textiles, les vêtements, sous-vêtements, literies et chiffons, étaient collectés et triés selon leur qualité. Ils étaient fouillés, puis finalement désinfectés. Plus de 1.900 wagons ont alors été mis à la disposition des autorités, désignées par le ministre du Reich de l’Économie sur ordre de l’administration centrale économique et administrative des SS. Avec ces stocks, non seulement les ouvriers étrangers ont été habillés, mais encore une grande quantité a été reconnue facturée. Les meilleurs vêtements étaient mis à part et, sur ordre du Reichsführer SS, utilisés pour les besoins de personnes de race allemande. Les chaussures étaient également triées selon leur degré d’usure et remises aux personnes de race allemande, ou aux camps de concentration, pour les pensionnaires, ou bien mises en pièces et transformées en galoches pour les prisonniers.

« Paragraphe 5. — Les biens individuels d’un certain genre tels que timbres-poste, pièces de monnaies et autres étaient triés et remis au Service central économique et administratif SS ».

Paragraphe 8, page 11 du texte allemand :

« Les meubles de valeur et les ustensiles de ménage étaient réparés et mis à la disposition des colons de race allemande. Les meubles étaient aussi prêtés aux autorités de la Wehrmacht et aux Allemands. Les objets de moindre valeur ont été détruits ou remis à la population en récompense pour son bon travail pendant la moisson, etc. »

Dernier paragraphe : « La valeur totale des objets collectés, en accord avec la liste ci-jointe, se monte à peu près à 180.000.000 de Reichsmark. Toutefois, ce sont là des valeurs minima, de sorte que la valeur totale réelle est probablement double, de même que pour les textiles dont plus de 1.900 wagons ont été mis à la disposition de l’industrie allemande. »

Suit le détail de ces articles, page 12 du rapport : « Objets livrés provenant de l’action Reinhardt :

« Les objets suivants provenant de l’action Reinhardt ont été livrés à l’administration centrale administrative et économique des SS à Berlin pour y être transférés ultérieurement à la Reichsbank ou au ministère des Affaires économiques du Reich. a) Reichsmark, pour un total de 53.013.133,51 ; b) Monnaies étrangères en billets de tous les principaux pays du monde (en particulier un demi-million de dollars), pour une valeur totale de 1.452.904,65 Reichsmark ; c) Valeurs étrangères en monnaie d’or d’une valeur totale de 843.802,75 Reichsmark ; d) Métaux précieux pour une valeur totale de 5.353.943 Reichsmark ; e) D’autres objets de valeur, tels que bijoux, montres, lunettes (environ 16.000 montres de valeur en état de marche et environ 51.000 à réparer qui ont été mises à la disposition des troupes), pour une valeur totale de 25.089.800 Reichsmark ; f) Environ 1.000 wagons de textiles d’une valeur totale de 13.294.400 Reichsmark.

« Total : 100.047.983,91 Reichsmark.

« 1.000 wagons de textiles et autres objets pour une valeur d’environ 50 % de celle mentionnée plus haut qui sont encore à décompter et évaluer sont stockés ici.

« On devrait noter que les valeurs estimées étaient basées sur les cours des changes ou prix officiels et seraient plus élevées sur le marché libre, par exemple si les pierres et métaux précieux étaient vendus à l’étranger, car la différence avec les valeurs stables y est plus accentuée que chez nous. A côté de cela, ces ventes nous procureraient des devises étrangères. Si ces prix ont été pris comme base d’évaluation, c’est afin de donner une idée des biens livrés ; en général, cette évaluation n’est pas absolue. La valeur repose sur le fait principal que de telles quantités de matières premières dont on a un besoin urgent ont pu être acquises et que les devises étrangères peuvent être mises en circulation et permettre aux autorités du Reich l’achat de matériel neuf. »

Ensuite, il y a une liste (propriété des Juifs) jusqu’au 3 février 1943.

« En caisse : 53.000.000 ;

« Devises étrangères ou billets : 14.000.000.

Et, page 15 du rapport :

« Valeurs en monnaie d’or de tous les pays pour une valeur de 843.000 Reichsmark ;

« Métaux précieux : 5.000.000 de Reichsmark.

Ensuite, je voudrais que vous regardiez à la page 16 : « 5 stylomines en or, 578 montres-bracelets pour hommes, 13.455 montres pour hommes, bijouterie diverse pour femmes, » et ensuite « 22.324 lunettes et 11.675 bagues », puis toutes les petites choses précieuses de ces gens : des colliers, broches en nacre, broches en or, une paire de jumelles de spectacle en nacre, tout cela évalué jusqu’au dernier Reichsmark. A la page suivante, page 17, il y a d’autres articles et des objets individuels donnant un total de 26.000.000 de Reichsmark.

M. PELCKMANN

Monsieur le Président, je vous prie de me permettre d’interrompre un instant cette lecture.

J’élève une objection contre la valeur de ce document, lors de l’interrogatoire de ce témoin. Le témoin doit être entendu sur la véracité de ses dires. La présentation de ce document ne sert à rien dans ce but. Le témoin a déjà dit qu’il n’était pas compétent pour l’administration des camps de concentration ; malgré cela vous lui présentez un document qui concerne les punitions dans les camps de concentration. Il vous a répondu qu’il ne les connaissait pas. Le Ministère Public tente de continuer ce système et présente là un document dans ce sens.

LE PRÉSIDENT

Le Tribunal est parfaitement averti que c’est là un nouveau document et qu’il doit apprécier tout ce que dit ce témoin.

M. PELCKMANN

Pardon, Monsieur le Président ?

LE PRÉSIDENT

Je dis que le Tribunal se rend parfaitement compte qu’il s’agit d’un nouveau document. Pour apprécier le crédit à accorder au témoin, le Tribunal prendra en considération tout ce qu’il dit et ce qu’il a à voir avec ce document. Votre objection est, de ce fait, repoussée. Nous suspendons maintenant l’audience.

(L’audience est suspendue).
COMMANDANT ELWYN JONES

Je lis un certain nombre d’autres extraits disant que le total des avoirs des Juifs polonais étaient de 26.000.000. Pour les textiles, il y avait 462 wagons de chiffons, 251 wagons de literie, 317 wagons de vêtements et sous-vêtements, et ainsi au total de plus de 100.000.000 de Reichsmark. Sautons les pages 18 et 19.

Passons à la page 20 du texte allemand, 16-a du texte anglais. Il y a un rapport sur le travail d’esclaves d’un de ces camps qui avait été créé pour le bénéfice de l’industrie allemande de l’armement. On voit le détail du travail pour les divers articles manufacturés.

41 aryens du personnel de maîtrise surveillaient 4.545 Juifs qui ont fourni 1.115.000 journées de travail dans les dix premiers mois de l’année 1943, et 31.000.000 de zlotys en banque. Puis, page suivante, 21 du texte allemand :

« Commandes passées aux camps d’esclaves : 83 pour la Wehrmacht et 17 % pour le secteur civil. »

Page 23 du texte allemand, 19 du texte anglais. C’est la balance provisoire du compte de l’action Reinhardt au 15 décembre 1943. Les valeurs suivantes en espèces et en nature ont été amenées dans le Reich allemand durant l’action Reinhardt, de Lublin, au cours de la période du 1er avril 1942 au 15 décembre 1943 inclus. Le Tribunal verra par ces chiffres que, dans cette période, de nouveaux pillages ont été commis :

« En caisse : 17.470.796,66 Reichsmark ;

« Reichsmark en billets et pièces : 3.979.523,50 à la Reichsbank à Berlin ;

« Zlotys en billets et pièces : 5.000.461 Reichsmark, à la Reichs-bank à Berlin ;

« Au service économique SS de Cracovie : 50.416.181,37 Reichsmark.

« Prêts pour l’entretien des SS : 8.218.878,35 Reichsmark. »

A la page suivante, détails des devises étrangères volées : monnaies et billets de banque, puis encore une liste des biens privés des Polonais et Juifs qui ont été enlevés : bagues, montres-bracelets d’or pour dames, montres en or pour homtmes, montresi-bracelets avec brillants pour dames, montres en platine pour dames, 29.391 lunettes, nécessaires à raser, couteaux de poche, réveille-matin, lunettes solaires, étuis à cigarettes en argent, thermomètres médicaux, la tout détaillé jusqu’au dernier mark pour une valeur totale de 43.662.000 Reichsmark. Puis le nombre des travailleurs de l’industrie passe à 9.000.000. Puis 1.901 wagons de textiles, vêtements, sous-vêtements, literie, chiffons, pour une valeur totale de 26.000.000 de Reichsmark. Total des pillages au mois de décembre 1943 :

178.745.000 Reichsmark.

Page 28 du texte allemand, 23 du texte anglais : « Compte rendu de l’État-Major personnel du Reichsführer SS sur la déportation nationale par laquelle des fermes et des villages ont été évacués pour faire de la place aux Allemands. »

« Paragraphe 3. — Tous les Polonais, y compris ceux amenés dans le Reich pour y travailler, doivent avoir des certificats mentionnant ce qu’ils ont abandonné. Ils seront informés qu’ils recevront une compensation à un certain moment sous la forme de biens ou d’argent. »

« Paragraphe 6. — Les communications de personnes envoyées antérieurement dans le Reich qui déclarent qu’elles y sont bien traitées et le fait que les gens se rendent compte que, jusqu’à présent, personne n’a été traité comme les Juifs, ont déjà dissipé l’atmosphère de terreur entourant ce système de groupements. »

Je voudrais maintenant que vous passiez à la page 31 du texte allemand, page 26 du texte anglais :

« Mesures pour le transfert des populations » portant l’en-tête de l’État-Major personnel du Reichsführer SS.

« Comme bien des personnes s’opposent au transfert des populations sous le prétexte qu’il occasionne une fatigue aux étrangers, ce qui gêne la production, les mesures suivantes ont été décidées :

1. Une propagande verbale sera faite sur la cessation de ces transferts.

2. Aucune autorité n’annoncera rien avant le moment où le transfert des populations doit avoir lieu. Le plan sera donc fait en secret.

3. Le moment de l’immigration sera fixé pour après les travaux agricoles de printemps, si bien que les étrangers continueront de cultiver leurs biens et que les nouveaux colons pourront profiter de la récolte. Ceci a l’avantage, étant donné les circonstances, que les étrangers continueront de cultiver leurs champs dans tous les districts alors que les colonisateurs allemands ne courront pas de danger d’être gênés dans leurs travaux printa-niers en raison du peu de temps dont ils disposent.

4. Le transfert des Polonais sera exécuté de telle façon que les bons éléments seront autant que possible volontairement mis dans des districts nettoyés par la Police de sécurité, et le transfert aura pour titre : « Établissement de sécurité dans les districts de partisans ».

« Les mauvais éléments seront graduellement évacués s’ils ne sont pas employés comme travailleurs subalternes.

5. L’annonce de la date de l’immigration sera faite seulement le jour du transfert de la population.

6. Tous les villages faisant l’objet de l’établissement d’organisations des colons seront précédemment occupés par la « Landwacht » (garde rurale), ce qui permettra d’économiser nos propres forces de SS. »

A la page suivante, mémorandum de Globocznik sur les détails relatifs à la technique de cette colonisation, et je passe au document suivant, page 34 du texte allemand, 29 du texte anglais. C’est la lettre de Globocznik sur ce rapport, concernant l’action Rein-hardt, datée du 4 novembre 1943. Comme le Tribunal peut le voir, Globocznik était le chef supérieur des SS et chef de la Police dans la zone d’opérations de la côte de l’Adriatique. Cette lettre est adressée à Himmler :

« Reichsführer,

« J’ai terminé l’opération Reinhardt que j’avais dirigée dans le Gouvernement Général, le 19 octobre 1943, et j’ai dissous tous les camps. »

Le troisième paragraphe : « Au cours d’une visite, vous, Reichsführer, m’avez laissé espérer que quelques Croix de fer pourraient être attribuées pour les tâches spéciales dans cette œuvre difficile, après que le travail aurait été terminé. Je vous prie de m’aviser si je puis soumettre des propositions à ce sujet. Je voudrais signaler qu’une telle promotion aurait également été accordée aux forces du chef SS et de la Police de Varsovie. Le travail de Varsovie constituait comparativement une partie minime de tout le travail.

« Je vous exprime mes remerciements et ma reconnaissance pour les grands et uniques services que vous avez rendus à tout le peuple allemand en réalisant l’action Reinhardt. »

Témoin, dites-vous toujours que vous ne connaissiez pas l’emploi des SS pour la collecte des pillages, l’usage de la déportation, l’arrachement des igens à leur maison et l’asservissement des Polonais et des Juifs ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non, je n’avais aucune connaissance de ces affaires.

COMMANDANT ELWYN JONES

Quand avez-vous découvert pour la première fois que les Juifs et d’autres peuples étaient exterminés dans les camps de’ concentration ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je l’ai déjà dit tout à l’heure, j’ai entendu parler de ces exterminations après mon arrestation.

COMMANDANT ELWYN JONES

Le fait que vous ayez été mêlé à l’affaire Rascher, au printemps 1944, a dû vous donner une idée très claire sur l’existence de ces exterminations ?

Je répète ma question : est-ce que votre relation avec l’affaire Rascher au printemps 1944 ne vous a pas montré clairement que des exterminations, des tueries avaient lieu dans les camps de concentration ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je ne peux me référer qu’à mon expérience et à ce que j’ai vu personnellement et il m’est apparu pour la première fois avec l’affaire Rascher que de telles choses étaient arrivées, mais je ne puis que répéter qu’à l’intérieur de l’Allemagne il était impossible d’avoir connaissance de choses telles que le document les révèle.

COMMANDANT ELWYN JONES

Vous avez fait arrêter Rascher pour fraude, n’est-ce pas ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Rascher était, comme je l’ai déjà exposé samedi dernier, soupçonné d’abord de...

COMMANDANT ELWYN JONES

Un moment. Pouvez-vous essayer de répondre directement à ma question ? Avez-vous arrêté Rascher pour fraude ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je ne puis que répéter qu’il était déjà arrêté lorsque l’on a eu connaissance de ces nouveaux crimes ; il a été gardé en état d’arrestation jusqu’à la fin. C’était un hasard qu’il soit détenu pour l’autre crime, les deux crimes dont il a été accusé. Alors, naturellement, il fut gardé plus sérieusement.

COMMANDANT ELWYN JONES

Vous saviez que Rascher avait procédé à des expériences sur des êtres humains et qu’au cours de ces expériences il les avait tués. Vous le saviez, n’est-ce pas ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je l’ai appris lors d’un entretien avec le chef du camp et le médecin du camp.

COMMANDANT ELWYN JONES

Est-ce que Rascher a jamais été accusé de meurtre ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je l’ai déjà exposé samedi, cela aussi. Malheureusement Himmler ne l’a pas accusé. Himmler seul pouvait l’accuser car il était le juge compétent auprès du tribunal.

COMMANDANT ELWYN JONES

Et, bien que vous sachiez au printemps 1944 que l’organisation de Himmler n’était pas seulement criminelle, mais meurtrière, vous avez continué à la servir pendant un an encore ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

J’ai exposé ici les raisons impé-ratives pour lesquelles il. m’était impossible de me soustraire aux ordres de mes supérieurs.

COMMANDANT ELWYN JONES

Lorsque vous avez témoigné devant la commission sur ce cas Rascher, vous souvenez-vous d’avoir dit — cela se trouve page 2261 du procès-verbal du 6 juillet 1946 — que lorsque vous avez découvert que Rascher était responsable des expériences sur les êtres humains, « vous avez veillé à ce que ce crime ne soit plus exécuté ». Avez-vous dit cela ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Oui, certainement, le fait qu’on ne relâche plus cet homme était significatif, autrement on l’aurait certainement relâché, puisque le reste avait été éclairci. Il n’y avait plus de danger qu’il échappe à la justice. Autrement, l’homme aurait été relâché. Toutefois, nous l’avons gardé parce que nous avions eu connaissance de ce nouveau crime.

COMMANDANT ELWYN JONES

Avez-vous pris des mesures pour que Rascher n’ait pas comme successeur un autre meurtrier SS ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je ne comprends pas ce que vous voulez dire par cette question ?

COMMANDANT ELWYN JONES

Je m’expliquerai donc. Les expériences de Rascher sur des êtres humains ont continué à Dachau après la disgrâce de Rascher pour fraude, n’est-ce pas ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non. Le médecin dont j’ai déjà parlé, qui m’a été amené par le chef du camp (il était son aide), n’a pas poursuivi de telles expériences. C’était lui qui avait dénoncé ce Rascher et il m’avait déclaré qu’il refuserait de continuer ce travail.

COMMANDANT ELWYN JONES

Dites-vous à ce Tribunal que les expériences, les recherches biologiques sur des êtres humains à Dachau ont cessé après l’arrestation de Rascher ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Oui, j’en suis convaincu.

COMMANDANT ELWYN JONES

Je voudrais que vous regardiez le journal de l’Ahnenerbe (F organisation-mère de ces recherches), de 1944, tenu par Sievers, l’iadmiinistraitieur de cette organisation. C’est la pièce PS-3546 qui deviendra GB-551. J’ai relevé certains extraits pertinents pour la commodité du Tribunal. Accordez votre attention à ces extraits, et comparez-les avec l’original si vous voulez. Vous verrez que le nom de Rascher paraît en janvier, qu’il y a eu des conférences les 28 et 29 janvier, et à la page suivante, en mars, puis en avril, il y a eu des conférences à la station de Rascher.

Quand, exactement, Rascher a-t-il été arrêté ? De quel mois date son arrestation ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Quel mois ?

COMMANDANT ELWYN JONES

Quel mois était-ce quand vous l’avez arrêté ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je ne puis vous le dire. Mais vous le trouverez certainement dans les archives. J’ai déclaré samedi que c’était au printemps 1944 ; je ne puis vous donner la date exacte. Toutefois, je tiens pour certain qu’au début du mois de mai j’avais déjà vu Himmler avec tout le dossier ; à la fin de l’instruction, je me rendis voir Himmler et pris le dossier, de sorte que ces choses ont dû cesser du moment que Rascher était arrêté.

COMMANDANT ELWYN JONES

Regardez ces extraits en ce qui concerne le mois de mai. Vous verrez les conférences du Reichsarzt SS auxquelles le Hauptsturmfuhrer Dr Plötner a pris part. Est-ce que vous savez que Plôtner avait pris la place de Rascher à Dachau ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je ne connais pas les noms des différents médecins.

COMMANDANT ELWYN JONES

Dans les notes du 27 juin et dans le sommaire du 31 mai, vous verrez que Sievers a eu une conférence avec le SS-Hauptsturmführer Dr Plôtner, tout d’abord en ce qui concerne le Professeur Schilling. Je pense que vous savez qui est le Professeur Schilling, témoin, n’est-ce pas ? Connaissez-vous le Professeur Schilling ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Oui. certainement.

COMMANDANT ELWYN JONES

Il a récemment été condamné à mort pour ses expériences à Dachau, n’est-ce pas ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je l’ai lu dans le journal.

COMMANDANT ELWYN JONES

En mai, vous le voyez, il a eu une conférence avec le Dr Plôtner. Le 27 juin, il y a eu une conférence pour la création d’une station die recherches scientifiques dans le camp de concentration. Le 25 juillet, une conférence avec le SS-Standartenführer Maurer à Oranienburg sur l’utilisation des internés dans des buts scientifiques ; puis, à la même page, le 26 juillet, le Hauptsturmfuhrer Dr Figcher fait une courte visite dans tous les camps de concentration pour choisir les personnes ; et le 21 octobre les procédés de recherches du SS-Sturmbannführer Professeur Dr Hirt ; et, d’après les notes du 23 octobre 1944, le SS-Standartenführer Dr Poppendiek prenant en charge les recherches biologiques du SS-Hauptsturmführer Dr Plôtner à Dachau.

Dites-vous encore à ce Tribunal que les expériences sur les êtres humains à Dachau cessèrent après que Rascher en fut éloigné ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je ne puis que dire que le nom de Rascher n’apparaît plus et ce que j’ai déclaré sous mon serment que cet homme était resté en détention. Je ne sais pas ce qui a pu se passer en dehors de cela. De toute façon, quand j’ai eu connaissance des faits, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir afin que l’affaire soit portée devant un tribunal. Que d’autres expériences aient pu avoir lieu dans le camp, comme indiqué ici, je ne sais pas.

COMMANDANT ELWYN JONES

Témoin, vous avez dit au Tribunal que les expériences humaines n’avaient plus eu lieu après la destitution de Rascher. Vous avez dit cela au président de la commission, n’est-ce pas ? Cela n’est-il pas vrai ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je ne puis que préciser ce que j’ai déjà dit : Rascher arrêté, je supposais que les expériences de Rascher étaient terminées.

COMMANDANT ELWYN JONES

Plaise à votre Honneur. Je n’ai pas l’intention de contre-interroger ce témoin sur les questions qui ont été traitées à la commission. Le Tribunal possède tous les documents en ce qui concerne les questions générales dont j’ai traité au cours de ce contre-interrogatoire.

LE PRÉSIDENT

Docteur Peickmann, est-ce que vous voulez interroger à nouveau ce témoin ?

M. PELCKMANN

Témoin, le représentant du Ministère Public vous a exposé les règlements relatifs aux sanctions appliquées dans le camp de concentration de Dachau. Il vous a montré un document à ce sujet. Je dois vous demander à nouveau : par principe, étiez-vous impliqué d’une façon quelconque dans l’administration, l’internement ou le relâchement d’internés de ce camp de concentration ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je ne puis que répéter que ni moi ni d’autres chefs supérieurs des SS et de la Police n’avions affaire avec l’internement ou la libération dans les camps de concentration. Cela a été, à tout moment et jusqu’à la fin, de la compétence du service IV du RSHA (Gestapo).

M. PELCKMANN

Avez-vous remarqué, témoin, que la copie tout au moins de ce document D-922 ne porte pas de date pour ces ordonnances et leur application ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Puis-je demander la photocopie ?

M. PELCKMANN

Oui, le premier document que vous avez reçu, D-922.

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je m’étais permis de remarquer qu’il n’y avait ni en-tête, ni signature, ni date.

M. PELCKMANN

Dans mon exemplaire, je vois tout simplement qu’une lettre d’un certain M. Wintersberger, du 29 mai 1933, a été ajoutée au document.

Témoin, je vous demande, est-ce que le 29 mai 1933 vous étiez à Munich ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non. A ce moment, j’étais à Weimar, en Thuringe.

M. PELCKMANN

Le représentant du Ministère Public vous a cité comme homme de confiance des SS et comme représentant personnel de Himmler. Voulez-vous prendre position à ce sujet ou dire si vous étiez le représentant personnel de Himmler ?

TÉMOIN VON EBERSTËIN

Je crois qu’il s’agit d’une mauvaise compréhension de mon exposé de samedi dernier. Puis-je répéter encore une fois que, d’après le décret du ministre de l’Intérieur du Reich de l’année 1938, les chefs supérieurs d’es SS et de la Police étaient les représentants du Reichsführer SS et chef de la Police allemande. En ce qui concerne toutefois leur autorité et leur pouvoir, d’après le texte même de ce décret, les chefs effectifs de la Police étaient les chefs des services de la Police d’ordre et de la Police de sécurité du ministère de l’Intérieur. Les chefs supérieurs des SS et de la Police, selon les termes du décret, n’avaient que le droit, non pas le devoir, de procéder à des inspections et il leur était purement et simplement permis de faire des suggestions.

M. PELCKMANN

Aviez-vous le droit d’inspecter les camps de concentration ?

TÉMOIN VON EBERSTËIN

Non, les camps de concentration étaient uniquement de la dépendance de l’Amtsgruppe D du Service central économique et administratif. Ils avaient leurs propres services et une voie hiérarchique personnelle. Il n’était possible de se rendre dans les camps qu’avec l’accord de ce service.

M. PELCKMANN

Au sujet du document PS-4045, déclaration de Pohl, je voulais vous demander : est-ce que vous avez jamais eu une conversation avec Pohl au sujet du problème des camps de concentration ?

TÉMOIN VON EBERSTËIN

Pas une seule fois, car j’ai rendu visite à Pohi une fois dans son bureau à Berlin, (Lichterfelde). La conversation portait uniquement sur l’acquisition d’une propriété à Munich pour un service SS qui dépendait de moi. Nous avons discuté de l’achat de cette propriété. C’était, je crois, en 1940. Autrement, je n’ai parlé à cet homme ni du problème de camps de concentration, ni d’autres problèmes. De plus, je n’étais pas en bons termes avec lui et je n’avais rien de commun avec lui.

M. PELCKMANN

Vous avez vu les rapports de M. Globocznik, document PS-4024. Vous avez dit que ces rapports vous étaient complètement inconnus. Mais avez-vous promulgué des décrets similaires ou des décrets qui rappelaient ceux-là ? Avez-vous donné des instructions analogues aux services qui dépendaient de vous, ou en avez-vous reçu d’analogues des services qui étaient au-dessus de vous ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je n’ai jamais reçu de mes services supérieurs des ordres me chargeant de telles actions et, jamais, pendant toute mon activité, je n’aurais promulgué un tel ordre.

Je ne suis pas au courant de ces affaires en particulier. Je répète que mes camarades et moi nous avons vu et entendu avec horreur ce qui se passait dans les camps où nous sommes maintenant détenus.

M. PELCKMANN

En parlant de vos services, parlez-vous en votre qualité de chef des SS et de préfet de Police aussi bien que de haut dignitaire SS et chef de la Police ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Oui,, cela comprend tous les services que j’ai pu remplir et toutes les fonctions que j’ai pu occuper pendant mon activité.

M. PELCKMANN

Si vous regardez les documents de Globocz-nik, vous pouvez peut-être, en raison de vos connaissances générales, nous dire si Globocznik a été chef des SS et si c’est en cette qualité qu’il a fait ces choses ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Globocznik était un chef SS d’Autriche, pour autant que je puisse m’en souvenir. Comme je l’ai déjà dit, je ne l’ai vu et n’ai parlé avec lui qu’une seule fois dans ma vie. Comme le document le montre, ce document porte l’en-tête « chef supérieur SS » et chef de la Police du « Kùsten-land » (zone côtière) qui semblerait être la côte Adriatique. Il était donc le chef supérieur SS et de Police en territoire occupé. Je me suis permis d’exposer que l’activité des chefs SS et de Police des territoires occupés était totalement différente de celle des chefs SS et de Police dans le Reich. Pour autant que je suis informé, les chefs SS et de la Police en territoire occupé, en raison des conditions locales, recevaient leurs ordres de Himmler. Cet ordre, dont vous avez le rapport d’exécution dans ce document, est différent et ne se trouve pas du tout dans la ligne des tâches qui nous étaient assumées. Ce sont des mesures économiques avec lesquelles, en Allemagne, nous n’avions rien à voir.

M. PELCKMANN

Est-ce qu’en Allemagne, en votre qualité de chef des SS et de Police, vous aviez à vous occuper de mesures économiques ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non, pas du tout.

M. PELCKMANN

Le Ministère Public vous a demandé si les expériences avaient continué à Dachau. Comme vous l’avez fait devant la commission, vous avez dit ici devant le Tribunal qu’à votre conviction, « non ». Vous avez justifié cela du fait que Rascher était arrêté. Regardez à nouveau le document PS-3546, s’il vous plaît, et voulez-vous me dire à partir de quelle date, d’après ce document, le nom de Rascher ne figure plus dans les conversations avec Sievers ?

LE PRÉSIDENT

Est-ce que nous ne pouvons pas le voir nous-même ? Nous pouvons le voir aussi bien que lui.

M. PELCKMANN

Oui. J’attire l’attention du témoin sur le point litigieux, mais je passe à la question suivante. (Au témoin). Pour quelles raisons supposiez-vous que les expériences n’avaient pas continué à Dachau ? Vous avez dit : « Parce que Rascher était arrêté » ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Jusqu’à l’heure présente où l’on m’a montré la copie de ce document, j’ignorais qu’à part Rascher il y avait encore ce Professeur Schilling. Je ne l’ai appris que depuis mon arrestation par la lecture du procès de Dachau. Jusqu’à ce moment, je ne connaissais que le service scientifique de Rascher et qu’il y avait un autre homme après Rascher, mais je ne sais pas son nom. Il est possible que ce soit celui qui a été cité ici, le dénommé Dr Plôtner. C’est possible. Je ne connais pas le nom de cet homme. Cet homme était horrifié de l’activité de son supérieur Rascher, et il me l’a dit.

LE PRÉSIDENT

Vous nous faites perdre notre temps ; c’est une perte de temps absolue. Le témoin a dit qu’il n’y avait pas d’autres expériences et quand on lui a soumis ce document il a dit :

« Je le présumais ». A quoi cela sert de le questionner là-dessus ?

M. PELCKMANN

Témoin, est-ce qu’une autre raison de croire que les expériences ne continuaient pas se trouvait dans le résultat de votre première protestation auprès de Himmler ?

S’il vous plaît, souvenez-vous comment Himmler réagit à votre intervention, et dites au Tribunal si, à la suite de cette réaction de Himmler, vous deviez supposer qu’à partir de ce moment il veillerait à éviter la continuation de ces expériences ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Quand je fis ce rapport à Himmler, il entra dans une violente colère et me dit que ces affaires-là ne me concernaient pas et qu’à côté de cela Rascher avait rendu de grands services en ce qui avait trait à des recherches dont je ne comprenais absolument rien. Je l’ai contredit et lui ai dit que c’était impossible. Himmler dit alors, en retenant le papier, qu’il remettrait cette affaire entre les mains du tribunal suprême SS et de Police. A cette époque, évidemment, je ne pouvais pas supposer que Himmler connaissait cette affaire par le détail.

M. PELCKMANN

Témoin, en résumant votre déposition et ce que vous venez de dire à l’instant, je voudrais vous demander en conclusion : est-ce que vous êtes convaincu aujourd’hui que la masse des membres des SS a le sentiment d’avoir été déçue par ses chefs les plusi haut placés qui ont outrageusement abusé de leur conception de loyauté ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Oui, après des conversations multiples avec mes camarades — j’ai parlé à beaucoup de mes camarades depuis mon arrestation — je dois dire que la masse de ces hommes a été amèrement déçue en apprenant ces choses.

Ils ne peuvent pas comprendre comment Himmler pouvait les lier à des affaires aussi ignobles. Les hommes des SS — je ne parle pas pour moi uniquement, mais pour tous les autres — ont gardé fidélité jusqu’à la dernière heure à la cause de leur patrie. Mais les chefs n’ont pas été fidèles envers nous. Nous avons suivi les chefs dans un bon sentiment de fidélité, nous étions inspirés par un idéalisme pur.

LE PRÉSIDENT

Témoin, qu’avez-vous voulu dire par cette déclaration que les SS avaient cessé d’exister durant la dernière phase de la guerre ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Votre Honneur, je voulais simplement faire remarquer qu’il n’y avait plus de SS dans le pays : ils étaient pratiquement dissous. Par exemple, en temps de paix, il y avait 10.000 SS dans ma province et à la fin de 1944, lorsqu’on a appelé le Volkssturm — c’était la première fois que nous pouvions nous rendre compte de combien d’hommes nous disposions encore — il n’y en avait seulement 1.200, et encore ils ne pouvaient faire leur service, car ils étaient employés dans les services participant à la guerre, aux chemins de fer, aux services postaux, aux travaux des champs, de sorte que, pratiquement, ils étaient dissous. De même, les postes de commandement de la Sturmbann et de la Standarte avaient été dissous. Une preuve de plus que rien d’autre n’existait est qu’au moment où il fallait une garde d’honneur, si je puis l’appeler ainsi, elle ne pouvait plus être fournie, car ces hommes étaient sous les drapeaux ; donc pratiquement les SS étaient dissous. Nous devions, pour notre service social, nous servir de femmes, de vieillards et d’hommes qui n’étaient pas membres des SS, mais simplement sympathisants.

LE PRÉSIDENT

Dites-vous qu’il n’y avait pas de SS utilisés dans les camps de concentration en Allemagne ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non, je ne l’affirme pas. Depuis le début, il y avait des membres des SS avec les États-Majors, mais c’étaient des hommes qui ne recevaient plus leurs ordres des services des SS. Ils étaient rayés de nos listes et ne figuraient plus dans nos cadres. Ils ont pu être dans ces camps de concentration depuis, disons 1934, et y ont vécu. Je puis certifier combien il y avait de ces hommes. En proportion avec le chiffre total des SS, ils n’étaient qu’un petit nombre. Je ne sais pas le nombre exact, mais je crois ne pas trop m’avancer en disant qu’à Dachau il y avait peut-être 50 ou 60 hommes à l’État-Major du commandant.

LE PRÉSIDENT

Dites-vous que ces 50 ou 60 hommes à Dachau avaient cessé d’être membres des SS ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non, je ne veux pas dire réellement cela. Ils portaient toujours notre uniforme et étaient détachés auprès des commandants des camps de concentration, mais ils n’avaient plus rien de commun avec nous, parce que nous n’avions presque plus de contact avec eux. Nous ne les voyions qu’incidemment.

LE PRÉSIDENT

Est-ce que vous n’aviez pas de responsabilité envers eux ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non, Votre Honneur, je n’en avais pas.

LE PRÉSIDENT

Une autre question : est-ce que les Waffen SS avaient des contacts ou des rapports avec les Allgemeine SS, sauf par l’intermédiaire du Reichsführer SS Himmler ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Uniquement, au début, à la création des Verfùgungstruppe (troupes de remplacement). C’était l’organisation d’où provenaient les Waffen SS. Les hommes qui voulaient y être soldats se présentaient aux Allgemeine SS. C’est là une question sur laquelle un général des Waffen SS pourrait témoigner, car il est mieux documenté que moi sur cette question. Nous entretenions des rapports amicaux ; nous nous rendions visite. Pour ce qui est de donner des ordres.

LE PRÉSIDENT

Après cette première phase, vous êtes d’accord que les Waffen SS, sauf par l’intermédiaire de Himmler, n’avaient pas de rapport avec les Allgemeine SS ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non, ils n’en avaient pas. Ils portaient le même uniforme, avaient également les mêmes buts politiques. Mais, je l’ai déjà dit, je ne suis pas en mesure de donner plus de renseignements à ce sujet car je n’ai jamais fait de service dans les Waffen SS et ne reçus le rang de général des Waffen SS qu’au moment où l’organisation des ptrisanniers de guerre fut remise entre nos mains.

LE PRÉSIDENT

Savez-vous si des Waffen SS ont été utilisés dans les camps de concentration ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Il y avait des troupes spéciales de garde en temps de guerre. En temps de paix, c’étaient les troupes « Tête-de-Mort » qui portaient leurs propres insignes. A la place des deux S des Waffen SS, ils avaient sur leur col la tête de mort. Ils étaient, en quelque sorte, une autre unité de troupe et comme ils ne comprenaient que des jeunes gens, ils furent remplacés pendant la guerre par des hommes plus âgés.

LE PRÉSIDENT

Oui, mais répondez à ma question qui était : Est-ce que les membres des Waffen SS ont été employés dans les camps de concentration ? Ne me parlez pas des « Têtes-de-Mort ».

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Il a pu y avoir, durant la guerre, des blessés ; peut-être ces hommes des SS n’étaient-ils plus aptes au service sur le front. Ils étaient transférés à des unités de garde, ceux qui venaient des hôpitaux, je suppose. Si vous considérez que cela a une relation, c’est ce que je suppose.

LE PRESIDENT

Passons à une autre question.

Ce Gauleiter et Commissaire du Reich pour le district de Munich et le Sud de la Bavière, combien de temps a-t-il été en fonctions ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Le Commissaire à la Défense du Reich Giesler — je crois que c’est à lui que vous faites allusion — a été en fonction depuis l’été 1942 jusqu’à la fin.

LE PRÉSIDENT

Et vous étiez en contact étroit avec lui je pense ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Oui, je devais recevoir de sa part les ordres qui touchaient la défense du territoire. Mes relations officielles, si je puis m’exprimer ainsi, et comme je l’ai déjà dit, consistaient en ce fait qu’étant moi-même préfet die Police, donc un membre officiel de l’administration bavaroise, et Giesler étant le commissaire à la Défense du Reich et également ministre bavarois de l’Intérieur, il se trouvait, de ce fait, mon. supérieur.

LE PRÉSIDENT

Est-ce qu’il y avait d’autres officiers supérieurs de la Police auxquels vous étiez subordonné ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Je vous demande pardon, je n’ai pas compris la fin de la question. Il semble y avoir eu un dérangement technique.

LE PRÉSIDENT

Est-ce qu’il y avait un autre officier de la Police à Munich au-dessus de vous ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non.

LE PRÉSIDENT

Et quelle police se trouvait sous vos ordres ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Comme préfet de Police jusqu’en 1942 — je n’étais plus chef de la Police après 1942, j’ai été remplacé par un autre — jusqu’en 1942 j’étais chargé de la police de protection. Dans chaque grande ville d’Allemagne, il y avait un commandant de la police de protection qui assistait le chef de la Police, pour la circulation et autres fonctions ayant trait à la vie publique. En plus de cela, il y avait au quartier général de la Police un service de la Police criminelle. Les chefs de la Police n’avaient rien à voir avec la police politique, la Gestapo, ou le service de sécurité. C’étaient là des organismes qui travaillaient d’une manière indépendante.

LE PRÉSIDENT

Est-ce que la Gestapo vous étaît subordonnée ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non.

LE PRÉSIDENT

Et le SD (service de sécurité) ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Non.

LE PRÉSIDENT

Alors, quels services de police vous étaient subordonnés ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Comme préfet de Police, j’avais la responsabilité de la ville de Munich et de tous les autres...

LE PRÉSIDENT

Je n’entends pas la réponse. Quelles formes de police vous étaient subordonnées ?

TÉMOIN VON EBERSTEIN

Quelle était la police qui dépendait de moi ? J’ai déjà dit que comme préfet de Police je commandais à la Police d’ordre et à un détachement de la Police de protection avec environ 1.700 hommes que je pouvais utiliser uniquement quand besoin en était dans la ville. De plus, j’avais la supervision de la Police criminelle. Je pouvais lui donner des instructions en ma qualité de préfet de Police, mais non en qualité de chef supérieur SS et chef de Police. Mes autres collègues qui n’étaient pas préfets de Police, et par conséquent pas personnalités officielles, ne pouvaient que procéder à des inspections et faire des suggestions.

Ces choses sont très difficiles à expliquer ; mais tels sont les faits.

LE PRÉSIDENT

C’est tout. Le témoin peut se retirer.

M. PELCKMANN

Monsieur le Président, désirez-vous que je n’appelle le témoin suivant qu’à 14 heures ?

LE PRÉSIDENT

Non. Appelez le témoin.

M. PELCKMANN

J’appelle le témoin Brill. (Le témoin gagne la barre.)

LE président

Voulez-vous nous donner votre nom, je vous prie ?

TÉMOIN BRILL

Robert Brill. 361

LE PRÉSIDENT

Répétez ce serment après moi : « Je jure devant Dieu tout puissant et omniscient que je dirai la pure vérité et que je n’ajouterai ni ne cèlerai rien ». (Le témoin répète la formule du serment.)

LE PRÉSIDENT

Vous pouvez vous asseoir.

M. PELCKMANN

Témoin, quelle était votre activité qui puisse vous permettre de déposer ici sur les affaires des SS ?

TÉMOIN BRILL

Pendant douze années, j’ai été dans les Waffen SS. J’y entrai en 1933 comme simple soldat dans la Leibstandarte. J’y devins officier et, pendant quatre années, avec des interruptions lors de mon service au front, j’ai travaillé au Ergänzunsamt (centre d’entraînement) des Waffen SS. A la fin de la guerre, j’étais officier d’ordonnance dans une division blindée SS.

M. PELCKMANN

Qu’est-ce que cela veut dire « Ergänzungsamt des Waffen SS » ?

TÉMOIN BRILL

L’« Ergänzungsamt des Waffen SS » s’occupait du recrutement, de l’examen médical et de l’appel des recrues des Waffen SS, ainsi que de la supervision militaire des membres des Waffen SS. Dans ce service, j’étais chef de division et j’avais sous mes ordres le service chargé de l’appel des recrues et la supervision militaire. Mais j’ai pu me rendre compte de ce qui se passait dans les autres services des Waffen SS suffisamment pour pouvoir faire une déposition à ce sujet.

M. PELCKMANN

Est-il exact que, notamment, le développement numérique parmi les Waffen SS vous est particulièrement bien connu ?

TÉMOIN BRILL

Oui.

M. PELCKMANN

Voulez-vous donner maintenant des indications aussi précises que possible au Tribunal, particulièrement en ce qui concerne l’enrôlement dans les Waffen SS, s’il était volontaire ou non ?

TÉMOIN BRILL

Les Waffen SS provenaient des SS-Verfügungstruppe (troupes de remplacement). Le squelette des SS-Verfügungstruppe était constitué par quelque cent hommes de la Leibstandarte qui avait été mise sur pied en 1933 comme troupe représentative et garde de la Chancellerie du Reich. En raison de l’élargissement des tâches de surveillance et de représentation de ces troupes-là, les Verfugungstruppe, de 1934 jusqu’en 1939, ont été augmentées en effectifs par des volontaires de toutes classes de la population allemande. Lors du déclenchement des hostilités, les Verfugungstruppe disposaient d’environ 18.000 hommes. Le service était un service militaire. En outre, le 1er septembre 1939, il y avait encore l’unité « Tête-de-Mort » disposant d’environ 8.000 hommes.

A ces deux unités s’ajoutèrent, de l’automne 1939 jusqu’au printemps 1940, environ 36.000 hommes qui, par suite de mesures spéciales, avaient été appelés comme effectifs de renforcement pour la Police. Ces 36.000 hommes, avec les Verfugungstruppe et l’unité « Tête-de-Mort », formèrent les Waffen SS.

Une ordonnance de l’OKW du printemps 1940 qui fut publiée plus tard, en décembre 1940, comme une note de service de l’Armée, traitait de la supervision militaire, de la composition et du recrutement des Waffen SS. Au début de 1940, nous avions 100.000 hommes dans les Waffen SS, 36.000 appelés et 64.000 volontaires.

LE PRÉSIDENT

L’audience est suspendue.

(L’audience est suspendue jusqu’à 14 heures.)