Histoire culturelle de l'Europe

Thomas Mohnike

Vers une histoire de la culture du pouvoir autour de la mer Baltique. Quelques réflexions en guise d’introduction

Éditorial

Comment prendre le pouvoir ? Comment le consolider afin que la prise de pouvoir semble naturelle à ceux sur lesquels on souhaite l’exercer ? Et de manière à inspirer le respect à ceux sur lesquels on ne parvient pas à exercer de pouvoir ? Ces questions ont certainement préoccupé de nombreux acteurs historiques et actuels, en particulier ceux qui souhaitaient se placer au centre d’un groupe, non seulement dans la région de la mer Baltique, mais aussi ailleurs. Les articles consacrés à ce dossier thématique de la revue examinent cette question sous différents angles en montrant que les acteurs autour de la mer Baltique l’ont fait en se servant de la culture.

Par contre, la culture est une épée à double tranchant, comme l’avait déjà décrit Timothy Blanning dans son livre The Culture of Power — the Power of Culture (2002), point de départ de ces réflexions.1 En analysant l’histoire sociale et politique notamment du royaume de France, des territoires allemands et du Royaume-Uni de l’ancien régime entre 1660 et 1789, Blanning montre que ce fut notamment par la culture que certaines personnes, et avec elles les États, purent contrôler des populations et exercer un pouvoir sur leurs voisins — mais que cette même culture recréa un pouvoir sur ceux qui voulurent l’utiliser pour dominer.

Prenons un exemple suédois. Quand Gustave II Adolphe trouva la mort le 6 novembre 1632 après un combat qualifié d’héroïque par ses contemporains protestants lors de l’une des nombreuses batailles de la guerre de Trente Ans, ces questions de la légitimation symbolique du pouvoir se posèrent avec urgence. Il fallait organiser des funérailles à la hauteur du héros. La présence attendue de nobles européens ou de leurs représentants diplomatiques dans un pays qui avait des difficultés à sortir de son image d’état barbare accentuait l’enjeu. Or, les châteaux et les villes suédoises n’étaient pas encore aussi splendides que ceux du continent, notamment catholiques, et la noblesse ne maîtrisait pas toujours les codes de comportement exigés pour être reconnue comme égale à ses homologues européens. On n’y possédait pas encore le savoir-faire, les compétences, en un mot : la culture nécessaire pour prouver que les nobles suédois n’étaient plus des barbares.

Les funérailles de Gustave II Adolphe furent organisées au mieux, et dans les années qui suivirent on prit des mesures dignes de la noblesse : on fit venir en 1636 un maître de ballet français, Antoine de Beaulieu, en 1636, chargé de former les jeunes nobles suédois, notamment la reine Christine, à l’art de présenter leur corps.2 On attira des artistes et intellectuels européens pour mettre à jour les savoir-faire à la française, on développa une recherche historique destinée à prouver que le royaume avait des ancêtres prestigieux qui, s’il ne s’agissait pas des Romains, étaient les vainqueurs de ces derniers. On embellit les châteaux, la capitale, on enrichit les collections royales par des achats ou des butins de guerre, de grands trésors, notamment d’œuvres d’art pour créer un capital symbolique digne d’un grand pouvoir. Lors du couronnement de Christine en 1650, tout était donc prêt pour répondre à ces prétentions. Les aristocrates suédois n’étaient peut-être pas encore aussi riches et beaux que leurs collègues en Espagne, en France ou en Italie, mais au moins, ils étaient devenus respectables. Les nouveaux riches savaient se comporter comme de vrais nobles européens, ils étaient à présent dignes d’entrer dans le concert européen.

Parmi les fêtes, le cortège théâtral Lycksalighetens Äre-Pracht (« La gloire de la félicité », 1650) fut particulièrement marquant : un grand défilé mythologique au travers de la ville de Stockholm avec des machines qui semblaient automobiles, comme le chariot du Parnasse dont les mécanismes de propulsion avaient été habilement cachés. Il y avait tout un programme mythologique qu’il était possible de déchiffrer si l’on était cultivé et permettait d’affirmer sa supériorité ; il mettait en scène la reine Christine comme représentante de la paix. Le tout avait été pensé par Georg Stiernhielm, le poète de la cour, qui, avec ses productions, avait démontré que le suédois était une langue civilisée, car on pouvait en faire de la poésie qui respectait le modèle romain, notamment dans ses versions françaises et italiennes, par exemple avec les mètres héroïques comme l’hexamètre ou des formes recherchées comme le sonnet. Ses œuvres complètes étaient présentées comme étant des Musæ Suethizantes, Thet är sång-gudinnor, nu först lärande dichta och spela på swenska (« Muses suédoyantes, c’est-à-dire déesses de la poésie, apprenant maintenant pour la première fois à composer des poèmes et à faire résonner leur lyre en langue suédoise », 1668). Stiernhielm avait aussi composé un commentaire rimé du cortège, bien évidemment en hexamètre ; il fut traduit en français et en allemand pour le public international. Les invités avaient été émerveillés et les sujets impressionnés. La Suède avait par conséquent réussi à s’acculturer à la culture du pouvoir européenne de son époque.

Qu’est-ce donc que la « culture  » ? Blanning s’appuie sur la définition classique d’Edward B. Tylor qui définit la culture comme « that complex whole which includes knowledge, belief, art, morals, law, custom and any other capabilities and habits acquired by man as a member of society »3. La culture, dans ce sens, n’est pas seulement l’ensemble des beaux-arts dont on peut faire l’économie lorsqu’on envisage de faire des économies — et pas non plus, comme le veut souvent le discours politique non réfléchi, un nombre de mœurs inchangeables lié à un peuple. Elle désigne toutes les compétences et tous les codes nécessaires permettant de participer à la société, compétences qui peuvent être acquises au moins théoriquement au cours d’une vie. Mais acquérir ces compétences demande des ressources, et aussi du temps : dans le cas précédent, il n’était pas donné à tout le monde d’engager un maître de ballet français. La culture est donc aussi un « biopouvoir », pour reprendre Michel Foucault, qui sert à discipliner certains corps et esprits — et à en mettre d’autres à l’écart. Avec Pierre Bourdieu, on pourrait dire qu’elle instaure des distinctions entre dominants et dominés, distinctions d’autant plus fortes qu’elles paraissent naturelles.

Ces distinctions se créent notamment à travers des différences subtiles entre ceux qui sont formés à la culture de l’exercice du pouvoir dès leur enfance et ceux qui ne le sont pas. La reine Christine y était parfaitement formée — elle ne perdit jamais sa distinction, sa place dans la société même après sa conversion au catholicisme et son abdication. Cependant, il s’agit d’un pouvoir instable, car les sociétés, leurs cultures, leurs règles et les compétences requises changent. Si l’on voulait écrire une histoire de la culture du pouvoir dont ce numéro est peut-être une étape, ce sont ses changements de culture, de formations et de règles de distinction qu’il faudrait identifier.

Curieusement, Blanning ne définit pas la notion de pouvoir. Il existe, en revanche, tout un éventail de tentatives — comme d’ailleurs pour la notion de culture. Le sociologue Max Weber en a donné la définition suivante : « Macht bedeutet jede Chance, innerhalb einer sozialen Beziehung den eigenen Willen auch gegen Widerstreben durchzusetzen, gleichviel worauf diese Chance beruht. » (« Le pouvoir désigne toute possibilité d’imposer sa volonté dans une relation sociale, même contre la volonté d’autrui, quelle que soit la base sur laquelle repose cette possibilité. »)4

La notion de pouvoir décrit donc la possibilité d’imposer sa volonté contre autrui — « quelle que soit la base sur laquelle repose cette possibilité ». Autrement dit, ce n’est pas uniquement la violence dans son sens restreint ou dans son sens large qui donne du pouvoir, mais aussi toute autre ressource qui peut être utilisée pour influencer l’autre. Cette ressource peut être l’esthétique (selon les normes d’une époque), les groupes d’amis et des membres d’une famille, mais aussi le savoir culturel, notamment narratif, et les compétences à l’adapter aux besoins de sa volonté : celui qui savait citer la Bible de manière convaincante pour soutenir son propos avait un pouvoir important dans une société chrétienne. Celui qui pouvait les combiner avec des références à des textes latins et grecs montrait des compétences culturelles élevées et son appartenance à une couche sociale supérieure. Celui qui, de plus, maîtrisait l’art de la rhétorique, y compris celui de la présentation de son corps, pouvait exercer un pouvoir important sans recourir forcément à la violence.

Pour analyser la culture du pouvoir autour de la mer Baltique, il ne suffit cependant pas d’étudier la culture de la cour royale et celle de la noblesse d’un seul royaume. Il s’agit en effet d’un espace où se croisent de nombreuses traditions de culture du pouvoir : monarchies héréditaires (Danemark, Suède), république aristocratique (Pologne-Lituanie) et oligarchies urbaines (villes hanséatiques). Dans chaque cas, la culture est utilisée comme un moyen de produire et de reproduire la domination : les rois de Suède sont issus des Goths guerriers, les nobles polonais ont trouvé dans la mémoire des Sarmates un langage de domination, les bourgeois hanséatiques ont inscrit leur pouvoir dans la pierre des façades et dans le faste des processions. La culture du pouvoir est partout : elle façonne les gestes, les récits, les bâtiments, les images, les langues.

Écrire une histoire de la culture du pouvoir dans la Baltique revient ainsi à analyser les circulations et les appropriations différenciées de ces ressources : comment les codes européens (latins, romains, chrétiens, renaissants, baroques, etc.) sont-ils traduits dans un contexte local ? comment produisent-ils de nouvelles formes de distinction ? et comment ces cultures, à leur tour, influencent-elles les équilibres politiques dans l’ensemble de l’Europe du Nord et au-delà ? Les contributions à ce numéro en font des études de cas précieux : Marcin Kurdyka suit l’historiographie des souverains polonais du XIIe au xive siècle en montrant de quelle manière elle fut adaptée aux besoins politiques. Natacha Aprile analyse la structure, les origines et les enjeux de la collection d’art de la reine Christine de Suède. Hugo Tardy de son côté étudie la culture visuelle russe de la seconde moitié du xviiie siècle dans le contexte de la mémoire d’une tentative de coup d’État au début du règne de Catherine II comme un élément de la culture du pouvoir. Avec Aleksi Moine, nous quittons les royaumes traditionnels et nous focalisons sur les enjeux et impacts sociaux et politiques de la collecte du folklore en Finlande. Maria Hansson suit pour sa part les réutilisations du folklore dans la littérature scandinave du xixe siècle dans un contexte nationaliste et ecclésiastique. Anne Sommerlat-Michas, quant à elle, analyse des narratives des nobles baltes germanophones dans leur tentative d’expliquer leur position dominante dans les pays baltes. Enfin Martynas Petrikas présente les résultats d’une recherche consacrée aux dispositions des directeurs artistiques des théâtres dramatiques nationaux et d’État en Lituanie à l’égard de la diffusion de la culture russe.

Au cours des siècles, les cultures du pouvoir changent donc de forme. Les royaumes dynastiques comme communauté et système politique imaginés reculent, remplacés par l’invention des nations modernes. Les récits historiques, les mythes littéraires, les collections muséales deviennent les nouveaux instruments de l’autorité bourgeoise. On réinvente le folklore, on l’utilise pour se localiser, se situer dans un contexte national. Les intellectuels et universitaires créent des mémoires collectives dans des formes de transmissions populaires. Les cultures nationales incluent et excluent : elles élèvent certaines populations au rang de « véritables » membres de la communauté et relèguent d’autres — minorités finnoises, baltes, juives, samies, inuites ou allemandes — aux marges. Ici encore, la culture agit comme ressource et comme contrainte, comme instrument de domination et parfois comme outil de résistance.

Aujourd’hui, ces dynamiques n’ont pas disparu. La mémoire nationale, les musées, les commémorations restent au cœur des débats politiques. Les récits environnementaux autour de la mer baltique — sa fragilité écologique, son rôle symbolique comme bien commun — sont devenus à leur tour des ressources de légitimation politique. Gouverner par la culture reste donc une réalité, mais avec de nouveaux codes, de nouveaux récits, de nouvelles contraintes.

Ainsi, des historiographes polonais du Moyen Âge à nos jours, du cortège mythologique de Christine à la diplomatie climatique contemporaine, l’histoire de la mer Baltique montre que le pouvoir ne se réduit jamais à la force brute. Il se fonde toujours sur des récits, des symboles et des compétences culturelles. Écrire une histoire de la culture du pouvoir dans l’espace balte, c’est donc écrire une histoire des appropriations, des traductions et des métamorphoses qui ont façonné la région — et, à travers elle, ont influencé l’Europe entière.

Notes

1Timothy C. W. Blanning dans son livre The Culture of Power — the Power of Culture : old regime Europe, 1660-1789, Oxford, Oxford University Press, 2002. Voir également Hamish Scott and Brendan Simms (dir.), Cultures of Power in Europe during the Long Eighteenth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 2007 et pour une mise au point plus récente Elisabet Carbó-Catalan and Diana Roig-Sanz « Swinging Between Culture and Politics : Novel Interdisciplinary Perspectives » in Carbó-Catalan, Elisabet/ Roig Sanz, Diana (dir.) Culture as Soft Power : Bridging Cultural Relations, Intellectual Cooperation, and Cultural Diplomacy, Berlin Boston, De Gruyter, 2022, introduction, p. 1-20.

2Stefano Fogelberg Rota, « L’introduzione del balletto di corte francese in Svezia », in Mélanges de l’École française de Rome — Italie et Méditerranée modernes et contemporaines, Nr. 125—1 (Januar 2013), https://doi.org/10.4000/mefrim.1291 ; Gunilla Dahlberg, « The Theatre around Queen Christina », Renaissance Studies 23, Nr. 2 (2009), p. 161–85.

3Cité selon Timothy C. W. Blanning, op. cit., p. 4.

4« Max Weber : Macht und Herrschaft », en ligne : https://www.textlog.de/7312.html, consulté le 30 août 2025 ; Isidor Wallimann u. a., « On Max Weber’s Definition of Power », in The Australian and New Zealand Journal of Sociology 13, Nr. 3 (1977), p. 231–35, en ligne : https://doi.org/10.1177/144078337701300308.

Pour citer ce document

Thomas Mohnike , « Vers une histoire de la culture du pouvoir autour de la mer Baltique. Quelques réflexions en guise d’introduction », Histoire culturelle de l'Europe [En ligne], n° 7, « Culture du pouvoir, pouvoir de la culture autour de la mer Baltique du Moyen Âge au XXIe siècle », URL : https://mrsh.unicaen.fr/hce/index.php_id_2520.html