Histoire culturelle de l'Europe

Anne Sommerlat-Michas

L’effondrement germano-balte dans La tragédie balte de Siegfried von Vegesack : entre autobiographie historique et imaginaire colonial

Article

Résumé

Dans ses romans, l’écrivain germano-balte Siegfried von Vegesack (1888-1974) retrace la fin de la présence de la minorité allemande dans les provinces baltes, des années 1880 jusqu’à son exil durant l’entre-deux-guerres. Ces réflexions sur une identité perdue l’ont conduit à examiner la dimension historique de la relation entre domination culturelle et pouvoir politique, en d’autres termes, à décrire de l’intérieur les mécanismes de l’effondrement d’une civilisation que ses partisans croyaient immuable. Sa trilogie romanesque et largement autobiographique, La Tragédie balte, qu’il a écrite entre 1933 et 1935 et qui lui a valu la célébrité, montre comment le désir de préserver une germanité immuable a accéléré son déclin entre 1880 et 1919. L’auteur n’applique pas la méthode de l’historien, mais vise à faire connaître l’existence d’une minorité presque oubliée à laquelle il appartenait. L’article se concentre sur l’utilisation répétée du concept colonial dans la trilogie pour décrire l’histoire locale, ce qui soulève un certain nombre de questions, ainsi que sur l’identité germano-balte (ancrée dans l’espace et pendant longtemps seulement très faiblement liée au pangermanisme) et ses divisions (germanité, liens avec l’Empire tsariste, relations complexes avec les Estoniens et les Lettons). La construction polyphonique des romans montre que l’auteur est ambivalent quant à la pertinence et à la relativité de cet imaginaire colonial. Bien qu’une telle approche fasse partie de la perception contemporaine de ses romans, Vegesack lui-même s’est tourné vers une interprétation « postcoloniale » après 1945, ce qui se reflète dans les lectures actuelles de son œuvre.

Abstract

In his novels, the Baltic German writer Siegfried von Vegesack (1888-1974) traces the end of the German minority’s presence in the Baltic provinces, from the 1880s until its exile in the interwar period. These thoughts about lost identity led him to examine the historical dimension of the relationship between cultural domination and political power, in other words, to describe from the inside the mechanisms of the collapse of a civilisation that its advocates believed to be immutable. His novelistic and largely autobiographical trilogy The Baltic Tragedy, which he wrote between 1933 and 1935 and which brought him fame, shows how the desire to preserve an unchanging Germanness accelerated its decline between 1880 and 1919. The author does not apply the historian’s method, but aims to make known the existence of an almost forgotten minority to which he belonged. The article focuses on the repeated use of the colonial concept in the trilogy to describe the local history, which raises a number of questions, as well as on the Baltic German identity (rooted in space and for a long time only very loosely connected to Pangermanism) and its divisions (Germanness, ties to the Tsarist Empire, complex relations with the Estonians and the Latvians). The polyphonic construction of the novels shows that the author is ambivalent about the relevance and relativity of this colonial imaginary. While such an approach is part of the contemporary perception of his novels, Vegesack himself turned to a ‘postcolonial’ interpretation after 1945, which is reflected in today’s readings of his work.

Texte intégral

L’écrivain germano-balte Siegfried von Vegesack (1888-1974) a consacré son œuvre romanesque à retracer la fin de la présence de la minorité allemande dans les provinces de la Baltique, depuis les années 1880 jusqu’à l’exil de l’entre-deux guerres. Or cette réflexion sur l’identité perdue le conduit à interroger dans sa dimension historique le rapport entre domination culturelle et pouvoir politique, c’est-à-dire à décrire, de l’intérieur, les mécanismes de l’effondrement d’une civilisation que ses défenseurs, jusqu’à son terme, pensèrent immuable. Sa trilogie romanesque et largement autobiographique La tragédie balte, rédigée entre 1933 et 19351, qui lui apporta la notoriété, montre comment la volonté de préserver à l’identique la germanité précipite son déclin durant la période qui s’étend de 1880 à 1919. « Ma tragédie balte est délibérément une œuvre autobiographique […]. Je n’ai pas considéré que ma tâche consistait à écrire une épopée objective de la tragédie balte »2, note du reste l’écrivain dans sa correspondance. Fort de ce pacte autobiographique, en contrepoint de romans présentés comme des « documents sur l’époque »3, l’auteur n’adopte pas la méthode de l’historien, mais cherche à sensibiliser l’époque à l’existence d’une minorité quasiment oubliée, décrite à travers une pensée d’inspiration coloniale. Siegfried von Vegesack interprète en effet l’histoire allemande dans la région comme celle d’une colonisation, longue de sept cents ans, qui s’achève dans la guerre entre nationalités et le début de l’exil définitif des Germano-Baltes, ce que l’auteur qualifie de « tragédie ».

Cette contribution interrogera l’usage récurrent de la notion coloniale dans la trilogie pour décrire l’histoire de la région, qui n’est pas sans poser problème, et ce que furent l’identité germano-balte (s’ancrant dans l’espace et pour une grande partie peu liée jusqu’à une date tardive au pangermanisme) et ses divisions (germanité, attachement à l’empire tsariste, relations complexes avec les Estoniens et les Lettons). La construction polyphonique des romans indique que l’auteur porte lui-même un regard ambivalent sur la pertinence et la relativité de cet imaginaire colonial. Avant le xixe siècle, la minorité germano-balte ne s’est jamais définie comme une communauté de « colons allemands », mais comme enracinée dans cet espace baltique. Si une telle approche est donc inscrite dans une perception contemporaine des romans, Vegesack évolue après 1945 vers une interprétation « postcoloniale » des situations d’alors, à laquelle fait écho la lecture de son œuvre aujourd’hui.

L’imaginaire colonial dans le contexte germano-balte

La dimension coloniale qui irrigue la perception de Siegfried von Vegesack à l’époque de sa trilogie romanesque, comme celle d’une partie de la minorité allemande, doit être précisée dans sa genèse et ses ressorts. L’origine transculturelle de l’auteur y est étroitement liée que nous rappellerons dans un premier temps. Siegfried von Vegesack est un auteur d’origine russe mais de langue allemande, issu de Livonie, l’une des provinces baltiques de l’Empire tsariste. Après des études d’histoire à l’université russe de Dorpat (Tartu), il poursuit sa formation en histoire et en histoire de l’art dans les universités de Heidelberg, de Berlin, et de Munich. Alors qu’il rentre à Riga pour exercer le métier de journaliste à la Rigasche Rundschau, survient la guerre, dont il est réformé (il a perdu son œil gauche dans un entraînement au sabre) ; il poursuit ses activités de journaliste politique en Suède, puis à Berlin, au bureau de presse du Ministère des Affaires étrangères, où travaillent de nombreux Baltes exilés. Il s’installe en 1917 dans une tour en ruine à Weißenstein, en Bavière, à la frontière de la République Tchèque ; il fait de cette demeure son premier sujet de roman4. Sa position critique sur l’idéologie du IIIe Reich le conduit à refuser que soit hissé le drapeau national-socialiste au sommet de sa demeure en mars 19335 ; arrêté, il est placé en détention préventive, et termine le premier tome de sa trilogie, Blumbergshof. Après la guerre, durant laquelle il s’est engagé comme interprète sur le front de l’Est (en 1941)6, il rejoint définitivement Weißenstein. Malgré la vie heureuse qu’il y mène comme écrivain « rural », le mal du pays reste permanent. La lecture et l’écriture jouent un rôle important, en particulier sa correspondance qui est la matérialisation d’une patrie intellectuelle où il exprime sa spécificité culturelle germano-balte dans l’exil allemand, même s’il n’emploie pas ce terme d’exil, considérant qu’il a rejoint la « terre-mère » (Mutterland). A côté de l’œuvre autobiographique, il publie des traductions d’écrivains russes et des récits sur la culture sud-américaine, en particulier argentine, qu’il a observée lors de trois voyages (en 1936/38, en 1959/60 et en 1966).

Le monde social et politique que décrit Vegesack est celui de la domination d’une élite de langue allemande sur des classes inférieures issues de la paysannerie et parlant estonien ou letton, qui cesse après la Première Guerre mondiale et l’indépendance nationale des Républiques baltes7. Les provinces baltiques de l’Empire, Estonie, Livonie et Courlande, ne peuvent pas être qualifiées au sens politique de colonie allemande, puisqu’elles n’ont pas de lien de dépendance de pouvoir à une métropole allemande, et ne sont pas exploitées sur le plan économique par l’Allemagne, alors qu’elles sont intégrées à l’Empire russe. Lorsque la mention de colonie figure chez les auteurs, jusqu’au xviiie siècle, elle renvoie à la mission contre le paganisme (à la fin du xiie siècle) ; ces terres sont encore perçues à l’époque de la Réforme comme une « colonie » protestante, c’est-à-dire un territoire à convertir à la doctrine ecclésiale. Toutefois, avec la vogue des récits de voyage, quelques Aufklärer réexaminent la colonisation et l’origine du servage, faisant évoluer le regard sur la domination allemande dans ces provinces. On assiste à l’émergence, par le biais de transferts culturels, d’un imaginaire de type colonial, qu’on associe globalement à un pouvoir politique hégémonique. Les lois agraires et le sort des paysans apparaissent alors particulièrement problématiques8. Les comparaisons de ces provinces baltes avec des sociétés coloniales outre-mer questionnent la superposition des divisions de classe et des frontières ethniques et linguistiques, tandis que le servage des paysans locaux est assimilé à un esclavage humain. La terminologie anticoloniale reste minoritaire, surtout le fait des voyageurs et des immigrés, mais contribue à réactiver un imaginaire colonial sur place. Par un mécanisme d’appropriation sélective, la noblesse germano-balte l’interprète comme une légitimation séculaire de sa position, et un argumentaire en vue de poursuivre la colonisation germanique ; cette vision constitue le cœur de l’identité germano-balte au xixe siècle9. Elle s’appuyait sur les stéréotypes de la colonisation germanique « à l’Est », et sur le devoir de s’y « maintenir », faisant de ces provinces une région modèle de ce que pouvait être le paradigme colonial européen. Après la révolution d’inspiration socialiste de 1905, qui leur révèle l’hostilité des populations locales à leur égard, et la rivalité croissante des cultures, les Germano-Baltes envisagent une seconde expansion à l’Est avec l’appui de l’Allemagne, par analogie avec le modèle médiéval, jusqu’à la Première Guerre mondiale.

L’interprétation coloniale explique la structure de l’ouvrage de Siegfried von Vegesack en trois parties. Chacun des volumes de La tragédie balte est conçu comme l’un des actes de la pièce qui va se jouer en trois temps. Dans le premier roman, qui porte le nom de la propriété familiale, Blumbergshof (1933), l’écrivain retrace l’enfance du jeune Aurel Heidenkamp au sein d’une famille aristocratique de la minorité allemande, une existence cloisonnée par l’expérience de la différence avec un environnement letton qui lui apparaît le plus souvent étranger ; le second roman, intitulé Des maîtres sans armée (Herren ohne Heer, 1934), décrit la cristallisation des conflits avec l’instauration d’une politique de russification dans les provinces baltes, jusqu’à la révolution de 1905 qui remet en question les rapports de domination et annonce la fin d’une « société des manoirs »10 ; le troisième volume, Danse macabre en Livonie (Totentanz in Livland, 1935)11 dépeint la guerre de 14-18 sur le front de l’Est et la guerre civile qui la prolonge ; il s’interroge sur l’échec du « modèle » germano-balte, compte tenu de l’obligation de choisir entre un devoir de loyauté envers le tsar et le sentiment d’appartenance à la germanité, mais aussi de la difficulté à accepter les revendications d’indépendance nationale des Lettons et des Estoniens.

Blumbergshof, ou l’enfance derrière un mur de verre

Le titre du premier roman, Blumbergshof, dessine le décor dans lequel va se jouer La tragédie balte, celui de la société germano-balte12. Dans les provinces de la Baltique, rattachées à la Russie en 1721 pour l’Estonie et la Livonie, en 1795 pour la Courlande, la minorité allemande jouit de divers privilèges, en particulier l’aristocratie, pas uniquement sur le plan culturel (langue allemande et confession protestante), mais aussi sur le plan social et économique (elle est dispensée d’impôt et exerce les hautes charges localement et à la cour de Russie), enfin il lui est garanti une autonomie juridique et administrative13. Même s’il faut rappeler la diversité des situations locales, et la participation de ces territoires aux Lumières européennes, qui ont favorisé le développement de l’instruction et de la vie matérielle et les imbrications entre les diverses nationalités14, les provinces baltiques sont particulièrement inégalitaires. Les populations locales sont assujetties à des charges fiscales lourdes, et malgré la suppression du servage entre 1816 et 1819, la réussite sociale ne peut être réalisée que par la germanisation, alors que le système féodal en vigueur n’encourage l’assimilation qu’à la marge.

Cette mémoire divisée, l’écrivain Siegfried von Vegesack en remonte à la source, en faisant revivre les souvenirs dans lesquels elle s’enracine autour de 1900 : le monde d’hier, un paradis perdu décrit à travers l’enfance protégée et insouciante du jeune Aurel Heidenkamp : « Au commencement était une grande et douce pénombre, une chaleur bienfaisante et le sentiment profond d’être protégé »15. Les tableaux successifs de la géographie du premier âge, et la galerie de portraits qui l’habitent, forment la matière du premier roman, dans lequel le récit peine à s’accrocher à une autre ligne narratrice que l’anecdote : aucune péripétie ne vient troubler véritablement l’ordre immuable avant la révolution de 1905 et l’entrée en guerre. La géographie l’emporte sur l’histoire, et le roman dépeint la nature et les paysages lettons. Cette béance de l’événement peut s’expliquer par la situation de la Livonie à la périphérie de l’Europe ; elle est surtout à mettre en rapport avec la perception sélective du jeune enfant, dont l’éducation et la formation vont de pair avec la satisfaction des désirs affectifs et matériels, par un personnel letton tout dévoué dont Karlomchen la vieille nourrice et Mila qui l’élève et l’aime comme son propre enfant. A leur contact, bienveillant, Aurel comprend qu’il est le « jeune maître » et acquiert la certitude de sa place dans le monde. « Qu’est-ce qu’un jeune maître ? » demande Aurel. « C’est toi », lui répond son cercle familial, « parce que chacun doit être ce qu’il est »16. Ces figures familières composent avec des apparitions de marchands russes ou juifs et de familles tsiganes une constellation transnationale de personnages, avec lesquels les propriétaires du manoir interagissent le plus souvent dans un rapport de domesticité et d’assujettissement des autochtones, par ailleurs évoqués marginalement. Les visites fréquentes de la nombreuse parenté contribuent à bercer Aurel dans l’illusion d’un monde ordonné, dont la cartographie se calque sur celle des manoirs et des terres que l’on possède.

À l’inverse, le monde extérieur reste tenu à distance par un mur de verre : la métaphore apparaît dès l’incipit du premier roman, dans la rencontre d’Aurel avec le personnel qui travaille dans le manoir de ses parents. Le motif du mur de verre infranchissable, au-delà duquel on ne parle plus la même langue, on ne se comporte plus de la même façon, et les activités quotidiennes diffèrent, scande les années de l’enfance, tel un moment retardateur. Le mur isole, il trace l’unique frontière de cette civilisation, alors que la cartographie familiale n’en comporte pas17. Et le mur, surtout, semble masquer un monde de grande liberté, qui apparaît à Aurel comme une utopie inverse de l’éducation qu’il reçoit. Le « mur » est aussi révélateur de ses premiers doutes sur les ressorts de cette société.

La problématique de l’inclusion et de l’exclusion, particulièrement structurante dans le premier roman, s’applique d’abord aux descendants des premiers colons et aux émigrés allemands : la noblesse, les pasteurs protestants, les gens de lettres, défenseurs de l’ordre et de la pérennité sociale. L’horizon des terres cultivées et des forêts des domaines dessine un espace immense, que ni le regard de l’enfant ni celui de sa nourrice ne sauraient entièrement embrasser ; par métonymie, il signale la hiérarchie des positions sociales, ainsi que Mila instruit Aurel : « car la terre n’appartient qu’aux maîtres, comme le ciel n’appartient qu’à Dieu »18.

L’aporie d’une lecture de l’époque selon ces deux termes d’inclusion/d’exclusion pour caractériser des siècles de coexistence et de brassage est peu abordée par l’écrivain, dont les personnages restent rétifs à l’hybridation culturelle. Dans le cours de la trilogie, l’idée de la pureté, quoique tardivement, apparaît cependant comme un mensonge de civilisation, lorsque Petterchen, le camarade d’études d’Aurel, apprend que son arrière-grand-mère était la gouvernante lettone de son aïeul, à qui ce dernier s’est uni pour fonder la lignée dont il est issu19. Mais cette allusion au métissage reste isolée car frappée d’interdit social, alors qu’il était monnaie courante, soit d’un commun accord, soit comme conséquence d’un ius primae noctis de type féodal et patriarcal20.

L’épisode de la transmission filiale de l’identité germanique est un topos de la littérature mémorielle germano-balte21. Les descendants lointains évoquent alors le souvenir des colons venus de Brême (Kolonisten), autrement dit l’arrivée des marchands et des prêtres par la mer (Aufsegelung). Dans le décor du manoir familial, il s’agit du moment-clé de la construction coloniale imaginaire, en référence à un espace fictif qui tranche avec les mondes socio-économiques contemporains. Plusieurs fois énoncé dans la trilogie, ce mythe est raconté en premier par la mère d’Aurel, « en détail » :

Sa mère dut lui raconter en détail comment les Allemands, de vrais chevaliers en armures étincelantes et armés d’épées, avaient conquis les terres païennes, converti au christianisme les Lettons, les Lives et les Estoniens, puis avaient été vaincus par la suite par les Russes ; comment le général dont le portrait est accroché dans la salle de lecture avait combattu si vaillamment les Russes que Pierre le Grand le prit à son service et lui promit pour tous ses descendants qu’ils pourraient conserver la langue et la foi allemandes. – « Et voilà pourquoi nous sommes Allemands et parlons allemand », conclut sa mère.22

Ce récit s’articule donc sur la conquête d’une terre et la soumission des autochtones, le combat contre les rivaux russes, apportant le point essentiel qui est la garantie de la germanité. Or, la pierre angulaire de cette identité, la langue allemande, reste très minoritaire, alors que « beaucoup, beaucoup de millions » parlent le russe, ajoute la mère d’Aurel. Car des signes de déséquilibre menacent ce microcosme pour qui sait les voir : ils nourrissent les mauvais pressentiments d’Aurel, et correspondent au sentiment de gâchis rétrospectif de l’écrivain Vegesack. Ce sont d’abord les allusions des domestiques, qui parlent devant Aurel de la minorité numérique des maîtres, à qui appartient la terre quand « eux » ne cessent de croître ; ensuite le constat que les pourtours de la propriété de Blumbergshof, dont la rivière délimite les parcelles des paysans locaux, sont insensiblement grignotés et repoussés par des travaux d’endiguement ; l’échange enfin, dans les dernières pages du roman de l’enfance, entre le vieux Jaunsem, qui creuse la terre boueuse les pieds nus, un rire sur son visage rose et ridé et le père d’Aurel, affaibli et qui va être emporté par une attaque : « on ne sait jamais quand la terre nous appelle »23, annonce Jaunsem, comme pour désigner l’inconscience des « maîtres » à l’égard des rancœurs qui s’accumulent autour d’eux.

La russification et la fin de la société des manoirs

L’intégration des provinces baltes dans le giron russe a été suivie d’une volonté de maintenir l’équilibre entre le pouvoir impérial russe et l’aristocratie germano-balte et de garantir la continuité sociale. Du point de vue russe, jusqu’au milieu du xixsiècle, ces provinces sont vues comme allemandes, c’est-à-dire européennes, et jugées indispensables pour que l’empire ait part à la « mission civilisatrice » européenne24. Toutefois, la montée des nationalismes fait apparaître la domination allemande comme une menace pour l’intégrité territoriale russe25. Avec la diffusion des idées panslavistes dans la seconde moitié du xixe siècle, et l’éveil simultané des peuples estoniens et lettons, dont Saint-Pétersbourg pense pouvoir se faire des alliés, la position de la minorité allemande se dégrade. L’entrée en vigueur d’une réglementation russe prévoyant de rendre obligatoire l’apprentissage et l’usage de la langue russe dans les écoles, l’administration et les lieux publics à partir de 1887 fait l’effet d’une trahison du pouvoir, interprétation presque univoque dans la trilogie : « Et voilà que les Russes rompaient eux-aussi leur promesse. Le pays devait devenir russe »26.

Vegesack consacre le second volume de la trilogie à montrer les effets de la russification comme moment de cristallisation et comme catalyseur des tensions nationales qui précèdent la Première Guerre mondiale. Dans le récit, l’interprétation de ce phénomène par la presse allemande témoigne de la désapprobation des journalistes, dont l’hostilité préfigure la rivalité conflictuelle entre groupes ethniques ; on n’emploie pas le terme de réformes, mais celui de « nouveautés », comme pour réduire les lois russes à une série de nouvelles mesures ponctuelles. Les préjugés nationaux contre les Russes, à l’écoute desquels Aurel a grandi, évoluent sur la période vers une russophobie. Dans les romans comme dans la réalité historique, les deux camps s’affrontent par métonymie à travers la controverse de deux historiens : Carl Schirren (1826-1910), professeur d’ethnographie à l’université (alors allemande) de Dorpat depuis 1860, et Iouri Samarine (1819-1876), panslaviste partisan de l’assimilation complète des « terres frontalières » (Grenzländer). Contestant les visées slavophiles, Carl Schirren publie une Réponse Livonienne à M. Iouri Samarine27, qui entraîne sa révocation, puis son expulsion de Livonie, et son exil à Kiel où il poursuit ses enseignements à l’université. Dans le passage le plus cité de son ouvrage, il réaffirme la place légitime des Allemands sur les terres de l’Est, leur loyauté face à la Russie, et fait d’une idéologie de la résistance le dogme de la politique balte ; cette résistance a pour finalité de maintenir la colonie germanique et d’en préserver l’héritage culturel : « persévérer, voici ce que doit être la somme de notre politique »28.

L’ouvrage devient dès sa parution un manifeste pour la minorité allemande. Dans La tragédie balte, Vegesack s’y réfère à plusieurs reprises. L’oncle Rembert fait lire le livre à Aurel et ce dernier se sent rempli d’admiration pour l’auteur « courageux » dont il embrasse le parti contre Samarine ; sa démarche est comparée par Aurel à celle de David contre Goliath ; il décèle à la lecture de l’ouvrage une déclaration de guerre contre des transformations imposées : « Les phrases brillaient comme des lames d’épée, chaque coup était tranchant comme un rasoir »29. Vegesack met en lumière les différentes positions de ses proches face aux événements de l’époque, en faisant représenter les points de vue par des personnages individuels. Ainsi, l’oncle Jegor, qui se dit citoyen du monde, et passe pour déjà « russifié » (angerusst), est favorable à une union avec les Russes30. Sa compréhension transnationale s’accompagne de réformisme social. A l’inverse, l’oncle Rembert, chevalier des temps modernes, veut s’allier avec les Lettons contre les Russes. Il défend l’idée d’un partage du pouvoir entre Lettons et Allemands, et la représentation au parlement des Lettons contre la russification. Face aux Russes, il se réfère à l’argument juridique employé par Schirren et le paraphrase : « Persévérer – c’est la somme de la politique qui nous reste »31. Vegesack choisit de mettre en exergue du second roman une citation de la Réponse livonienne dont le message est le même que celui de l’oncle Rembert : « Le pouvoir doit reconnaître qu’il existe un droit intangible »32. De son côté, l’oncle Ferdinand Graf Zeppelin (également parent de Vegesack, inventeur de l’aéronef), qui vit à Stuttgart et chez qui Aurel se rend pendant ses études, donne l’exemple d’une humanité simple et sans préjugés dans ses rapports avec son personnel33.

La position mesurée que représente la mère d’Aurel reste isolée : « On ne peut haïr un peuple, pas même les Russes »34 - voix minoritaire, peut-être parce qu’elle est féminine, alors que la politique est surtout débattue par les personnages masculins. Si les femmes sont souvent confinées à un rôle de mère qui semble épuiser leur substance, à l’image de la mère d’Aurel, de nombreuses figures féminines, souvent lumineuses, traversent les romans, qui co-administrent les affaires du manoir, affrontent les deuils, et accordent le pardon, comme sa tante Madeleine. Parmi les personnages féminins qui participent à sa formation, la tante Ara énergique, moderne, tournée vers l’avenir, le pousse à poursuivre ses études à Berlin et à cultiver son talent de pianiste. C’est elle encore qui l’incite à lire August Bebel pour prendre la mesure des idées politiques à Riga. De son côté, sa cousine Sonjetschka, fille du baron Torklus, et russe par sa mère, lui fait comprendre qu’il est trop tard pour rallier le mouvement constitutionnel letton (et estonien). Figure de l’interculturalité, Sonjetschka est aussi un personnage qui se trouve en surplomb des frontières et des milieux ; en intellectuelle rigoureuse, elle fait des études à Moscou, et ses lectures « révolutionnaires » (Karl Marx, Mikhaïl Bakounine) font de la jeune femme une observatrice éclairée pour comprendre l’insurrection de 1905.

Les réformes du pouvoir russe coïncident avec l’éveil national des peuples autochtones, letton et estonien. Cet éveil a été précédé de l’expérience de plusieurs décennies de suppression du servage, de la diffusion des idées libérales et de la défense de la diversité des langues de la part des lettophiles et des estophiles. En 1867, l’écrivain letton Christian Woldemar (Krišjanis Valdemārs, 1825-1891), dans la préface de son ouvrage sur L’émigration des Lettons à Novgorod en 1865 et la presse allemande dans la Baltique35, prononce un plaidoyer pour le libéralisme culturel, auquel il adjoint une critique de la domination des germanophones qui lui apparaît comme un reliquat féodal : « Les provinces doivent perdre leur caractère allemand pour qu’y devienne possible, enfin, un gouvernement juste pour les 93 ou au moins 90 pour cent de non-allemands »36. La dialectique minorité/majorité est d’autant plus problématique, que partout en Europe s’expriment des revendications sur la démocratisation du pouvoir. C’est pourquoi, l’idée même d’une alliance tardive entre Lettons et nobles allemands pour résister aux pressions russes ne saurait être qu’un leurre37. L’incompréhension des communautés se manifeste aussi à Blumbergshof, où l’administrateur (letton) des domaines s’avère être un escroc qui brigande. Partout les trahisons se multiplient. Les paysans nouvellement installés sur les parcelles modifient la nature du paysage si familier de l’enfance, qui prend une apparence « étrangère et presque hostile »38. Les prédictions alarmantes se multiplient : la tante Ara met en garde contre l’incapacité de son entourage à comprendre le cours du temps39. Si Aurel joue encore au chevalier, « il sentait obscurément que le temps des chevaliers était révolu »40, et que l’oncle Jegor, le citoyen du monde, avait raison – contre l’oncle Rembert.

Politisation du conflit culturel : défaite militaire ou échec « colonial » ?

De culturel, le conflit prend une tournure politique au tournant du xxe siècle, alors que le soulèvement révolutionnaire à Saint-Pétersbourg s’étend aux provinces baltiques, où des formations révolutionnaires se retournent contre les propriétaires allemands ; ces derniers ne comprennent pas les revendications, et y voient un déchaînement collectif programmé par la propagande russe41. Avec la précision ethnographique qui caractérise l’écriture balte42, Vegesack reconstitue des scènes de la révolution de 1905 qui se déroulèrent dans les domaines de Livonie : les bandes aux drapeaux rouges se rassemblent devant les églises, les manoirs sont pillés, les propriétaires des lieux fuient ou sont abattus, l’abandon du gouvernement russe précède l’évacuation des populations rurales vers Riga. A Riga se succèdent des manifestations et une grève générale, des rassemblements populaires massifs, la désignation d’un comité révolutionnaire letton, des affrontements entre révolutionnaires et troupes impériales du tsar, jusqu’à l’octroi par ce dernier d’une constitution, suivie d’une amnistie générale pour les « criminels politiques »43. La « terreur rouge » continue de s’étendre, le manoir de Altschwanensee, où Aurel a été pensionnaire, est brûlé. La minorité allemande se sent trahie par le pouvoir russe.

Trois éléments vont révéler l’anachronisme des mesures de « résistance » envisagées : l’idée soutenue par le frère d’Aurel d’établir « des colons allemands » de Volhynie (Ukraine) à la place des paysans lettons44 ; la prise du maquis par les insurgés lettons, les « frères de la forêt » qui refusent de rentrer dans les domaines ; enfin, la situation de guerre civile qui s’installe.

L’effondrement de son monde familier conduit Aurel à un état de confusion intérieure, qui le prive d’une conscience claire des événements : sa perception est d’abord sensorielle, il « ressent obscurément » la situation qui l’environne. Alors que les tracts anti-allemands se multiplient, les doutes assaillent Aurel, et la mauvaise conscience : « Les Allemands n’avaient-ils pas autrefois conquis ce pays, asservi les Lettons, les propriétaires terriens ne vivaient-ils pas mieux que les paysans ? »45 Le refoulement de la réalité afflige le personnage de cauchemars, après la disparition de son frère, et malgré son retour miraculeux, il est hanté par « un mauvais rêve tourmenté »46, le manoir de l’oncle de Mojahn lui apparaît comme « un château ensorcelé et merveilleux »47 ; sur les arbres généalogiques, les aïeux n’ont plus qu’une existence fantomatique, et le réel semble contaminé peu à peu par l’apparition de figures spectrales, comme les cosaques dans la nuit à Riga, agitant leur fouet de cuir, la nagaïka48. Les fantômes ne sont pas créés uniquement par l’imagination ou la superstition : la génération d’Aurel se sent autant spectrale que vivante, elle-même réincarnation des fantômes du passé. On imagine aisément la part autobiographique dans l’insistance sur les cauchemars : la correspondance postérieure de l’écrivain porte la trace des cauchemars liés au trauma de la révolution malgré l’éloignement du temps, et des lieux49.

Des craintes comparables se rencontrent parmi la population lettone, sous la menace des représailles sans distinction, et la rumeur se répand notamment alors que sévissent « les Cent noirs – un spectre horrible »50, nom qui désigne des troupes imaginaires réunissant barons baltes et cosaques pour faire expier les insurgés. Selon l’oncle Rembert, c’est une erreur de rejoindre les opérations punitives organisées par les Russes, puisque la réconciliation entre les nationalités devient impossible. Aurel se durcit de son côté à la nouvelle de l’assassinat de son oncle Oscha51 ; son évolution apparaît comme une préfiguration de l’enlisement de la situation et du glissement vers le conflit mondial : selon l’oncle Jegor, la guerre est précisément cela, une « incitation à la haine entre peuples »52.

Par ailleurs, les Baltes se sentent abandonnés par les Allemands de l’Empire (Reichsdeutsche) et au premier chef l’empereur Guillaume II, qui s’est « abaissé » à leurs yeux à apporter son soutien au tsar dans la guerre qui l’oppose au Japon. Les sociaux-démocrates allemands, qui soutiennent leurs camarades lettons, brocardent les « barons baltes »53. Toute la destinée balte semble tenir dans l’adversité de l’expression « tout de même » (trotzdem) : « Ailleurs, on est allemand parce que tout est allemand autour de soi. Ici, on est allemand ‘tout de même’ »54. La métaphore du Baltikum comme un îlot isolé, menacé et abandonné à sa propre survie date de cette période ; elle est un des leitmotivs des romans, tout comme l’auto-perception des Allemands comme « une poignée mince et faible de quelques-uns »55.

La rencontre d’Aurel, alors étudiant en Allemagne, avec un paysan à la tombée du jour, et le salut en langue allemande que lui adresse ce dernier dans son dialecte, agit comme une révélation : « ici les paysans sont allemands. Ici, la terre est allemande. Ici, tu n’es pas un individu isolé, un corps étranger dans un monde hostile »56. Il faut donc attendre la fin du second roman, pour qu’à travers cette métaphore organique du rejet par le corps balte de la greffe culturelle, s’exprime une véritable prise de conscience de la situation conflictuelle des nationalités.

Depuis la révolution de 1905, les Germano-Baltes se trouvent dans une situation délicate entre leur « ennemi » russe, la « mère-patrie » allemande, et les populations locales. Le troisième tome de la trilogie est consacré au front de l’Est durant la Première Guerre mondiale et aux combats pour les indépendances estonienne et lettone en 1918/19. Avec l’entrée des troupes russes en Prusse orientale dès l’automne 1914, ces provinces russes sont entraînées dans le conflit mondial sous divers aspects dont nous rappellerons ici les grandes lignes. La minorité germano-balte salue l’avancée des troupes allemandes en Courlande (février 1915), et voit leur entrée à Riga en septembre 1917 comme une libération ; la reconquête de la ville par les troupes bolchéviques favorise toutefois, comme on le craint, le mouvement d’autonomie local et garantit l’autonomie de futures républiques baltes. Si la paix germano-soviétique de Brest-Litovsk (3 mars 1918) contraint la Russie à céder sa sphère d’influence dans la Baltique à l’Allemagne, la défaite allemande rend caducs les projets d’annexion de ces provinces par la Prusse, mais ravive l’offensive russe ; la Lettonie proclame son indépendance le 18 novembre 1918, et l’Estonie, après un premier pas vers l’autonomie politique dès 1917, se constitue à son tour comme État indépendant après les élections d’avril 1919, tandis que se poursuivent les guerres de libération contre la soviétisation, et contre la présence de corps-francs allemands (la division « de fer ») rejoints par des Germano-Baltes. La paix est signée avec la Russie soviétique le 2 février 1920 pour l’Estonie, et le 11 août 1920 pour la Lettonie.

Cet arrière-plan historique figure dans le dernier volume de la trilogie, à travers la perception de l’entourage d’Aurel. Ses frères s’enrôlent d’abord dans la guerre comme officiers dans les régiments russes, qu’ils servent par loyauté et par devoir, combattant contre le peuple allemand ; la question n’est pas la défense de la patrie, puisque comme le formule le frère aîné de Aurel tombé au combat, Christof, « nous n’en avons pas »57. Mais l’équilibre (ou le déséquilibre) préexistant entre les nationalités étant rompu, la perception change, et Aurel voit très vite la guerre comme un affrontement « frère contre frère »58, tandis que le « cœur est en face »59. Les défaites russes amènent à leur tour des représailles contre les Allemands, devenus « l’ennemi intérieur »60. Les dernières écoles associatives sont fermées, les associations dissoutes, des fouilles sont organisées dans les manoirs pour détruire les télégraphes, confisquer les armes, la langue allemande n’est plus tolérée dans la rue ni sur les monuments, le théâtre de Riga est fermé, suivi d’arrestations et de déportations en Sibérie – ce qui constitue le dernier et le plus terrible acte de la tragédie balte61. Aurel et une partie de son entourage sont arrêtés, les Baltes, indépendamment de leur nationalité, sont visés par les exécutions sommaires de la « terreur rouge ».

Avec l’inversion des fronts, le roman décrit une « souffrance pour la germanité » qui réactive la rhétorique du Drang nach Osten (la poussée vers l’Est) et conduit à présenter les provinces baltes comme le « poste extrême de la culture allemande à l’Est »62. Selon l’opinion répandue, la révolution soviétique doit faire craindre à l’Allemagne de perdre « sa plus ancienne colonie »63, les provinces russes de la Baltique. Le frère d’Aurel, Christof, dépose son uniforme d’officier de cavalerie russe pour prendre celui d’un simple soldat allemand. L’entrée des troupes allemandes est accueillie avec espoir par la minorité allemande qui espère le retour à la « terre-mère », comme le formule la mère d’Aurel64. A l’inverse, ces dernières s’attirent l’hostilité des Lettons, qui se voient rudoyés parce qu’ils parlent une langue différente65. L’aggravation de leurs divergences de vues réduit à l’état d’illusion une épiphanie transnationale contre le bolchévisme : la lutte des populations locales pour obtenir la reconnaissance d’un État national repousse au contraire la fin de la guerre sur le front de l’Est. Vegesack choisit deux épisodes de la guerre pour l’indépendance estonienne et lettone comme épilogue de La tragédie balte, mais n’emploie pas le terme local de « guerres de libération »; ce sont d’une part l’action conjointe des troupes lettones et celles de la Landeswehr, noyau de la défense germano-balte contre l’Armée Rouge, pour reprendre Riga aux troupes soviétiques (22 mai 1919) ; d’autre part, la défaite de la Landeswehr à Cesis (Wenden), décimée par les troupes estono-lettoniennes avec le soutien anglais (23 juin 1919). L’accession à l’indépendance des nations tutélaires met un terme à la domination allemande. Pour la minorité allemande, la situation résulte d’une défaite militaire, mais elle commence à s’interroger sur le bien-fondé de son emprise culturelle locale et sur son conservatisme social. Considérant qu’il n’est qu’un « petit personnage secondaire » (kleine Nebenfigur), selon l’expression de Sonjetschka66, Aurel quitte définitivement la Livonie pour l’Allemagne.

Vingt ans plus tard, l’écrivain fait publier un épilogue à la trilogie, Le dernier acte67, qui montre la vie des Baltes pendant l’entre-deux-guerres : désormais les Allemands mènent une existence paysanne modeste sur le reste des propriétés que leur accorde le nouvel État national letton. Pour compléter sa chronique familiale, Vegesack lui adjoint encore un prologue, Ancêtres et descendants68 ; ce dernier ouvrage consistant en une biographie documentée de la branche maternelle, qui puise dans les archives familiales entre 1669 et 1887.

Lectures « postcoloniales » de La tragédie balte

Le regard de Vegesack évolue, avec le recul du temps, vers une compréhension « postcoloniale » de la période balte de sa vie, qu’il note à plusieurs reprises dans sa correspondance dans les années 1960 ; la distance aux événements s’ajoute à l’exil de l’écrivain, à l’expérience du front de l’Est lors de la Seconde Guerre mondiale et à son parcours migratoire. Selon lui, sa position au moment de la trilogie s’explique par les stéréotypes qui étaient alors très répandus :

Je ne pouvais faire autrement, dans ma Tragédie balte, que de présenter évidemment ce que j’ai vécu à l’époque : les Lettons et les Estoniens figuraient un arrière-plan obscur de la vie que nous, la classe privilégiée, nous menions. Il est évident que je ne porte plus le même regard aujourd’hui 69.

S’il reconnaît avoir davantage interprété son époque que s’en être fait l’historien, Vegesack rappelle la permanence des préjugés, malgré les évolutions sociales et la réalité des rapports entre nationalités : dans la littérature germano-balte, les personnages lettons et estoniens figurent alors « l’étranger »70. Devenu plus âgé, il évoque au contraire une société soudée par ce qu’il appelle « une communauté de destin germano-lettono-estonien »71, c’est-à-dire une histoire partagée jusqu’aux bouleversements liés à l’entrée en guerre. C’est à cette période qu’il compose le récit Jaschka et Janne72 qui est la rencontre amoureuse d’un étudiant allemand de Dorpat et d’une couturière estonienne à la veille de la Grande Guerre. Ce récit a été analysé récemment sous l’angle postcolonial73, dans la mesure où le conflit culturel germano-estonien se trouve ici surmonté par le motif de l’attirance mutuelle, qui est absent chez les personnages de La tragédie balte.

Depuis trois décennies, il existe dans l’historiographie sur la Baltique un courant important de recherches concernant l’interprétation du rapport au passé pluriel à travers les études postcoloniales. Ces travaux portent d’abord sur le bilan de l’époque soviétique en Estonie et en Lettonie74. Alors que l’héritage de la minorité allemande avait été rejeté dans l’élaboration d’un récit national estonien et letton durant les années de l’entre-deux-guerres, le contentieux historique avec la Russie soviétique a conduit à valoriser comparativement l’époque allemande dans ses aspects positifs ; on rappelle avec l’écrivain estonien Anton Hansen Tammsaare (1878-1940), dans son roman J’aimais une Allemande75 écrit à la même période que la trilogie de Vegesack, l’empreinte profonde de la culture allemande, en ce qu’elle a constitué, jusqu’aux années 1930, le noyau de la culture baltique76. En Lettonie comme en Estonie, des travaux ont été publiés sur les écrivains germano-baltes qui sont à nouveau traduits, lus ou mis en scène, dont la trilogie de Siegfried von Vegesack, car ils donnent un accès par l’imagination à des événements lointains pour lesquels peu d’ouvrages sont disponibles dans les langues nationales. La redécouverte de la littérature germano-balte s’explique certes par le fait que les ruptures historiques et l’occupation soviétique ont fait oublier les antagonismes d’autrefois entre l’élite allemande et la population rurale « subalterne »77 ; une littérature composée de personnages inférieurs reste cependant étrangère au lecteur et ne peut combler les zones blanches de la mémoire collective78. Selon le traducteur de La tragédie balte en langue lettone, Peteris Bolšaitis, la trilogie de Siegfried von Vegesack ne doit pas être lue comme la grande synthèse de l’époque, mais plutôt comme un fragment des différentes strates mémorielles qui constituent la région, que doivent compléter d’autres récits, en particulier lettons et estoniens. Cette approche peut être mise en regard avec la question de l’élaboration d’une mémoire de la Baltique, qui ne soit pas nécessairement une mémoire « commune », et où se croisent les identités sous différentes modalités dans les récits.

Notes

1Siegfried von Vegesack, Die baltische Tragödie. Eine Romantrilogie, Graz, V.F. Sammler, 2004 (réédition Graz, Leopold Stocker Verlag, 2021). Les trois romans sont publiés en un seul tome dès 1936. Cf. la présentation des volumes infra. Il n’existe pas de traduction française.

2« Meine Baltische Tragödie ist ganz bewusst ein autobiographisches Werk […]. Meine Aufgabe sah ich nicht darin, ein überpersönliches Epos der Baltischen Tragödie zu schreiben ». Lettre de Vegesack à Werner Wien, 31 janvier 1941, in Siegfried von Vegesack, Briefe 1914-1971, éd. par Marianne Hagengruber, Grafenau, Morsak Verlag, 1988, p. 230.

3« Dokumente der Zeit ». Lettre de Vegesack au baron Arend von Pahlen, 8 avril 1939, in Siegfried von Vegesack, Briefe 1914-1971, idem, p. 208.

4Siegfried von Vegesack, Das fressende Haus. Roman, Berlin, Universitas, 1932.

5Pour une analyse des positions de l’écrivain durant le Troisième Reich, et des controverses sur l’émigration intérieure, on consultera Günter Scholdt, « Siegfried von Vegesack. Ein Deutschbalte im Dritten Reich », in Europäische Dimensionen deutschbaltischer Literatur, éd. Par Frank-Lothar Kroll, Berlin, Duncker & Humblot, 2005, p. 93-132 ainsi que Michael Garleff (éd.), Deutschbalten, Weimarer Republik und Drittes Reich, Köln; Weimar; Wien, Böhlau, tome 1, 2001; tome 2, 2008.

6Vegesack consigne ses observations sur le traitement par la Wehrmacht des populations des territoires de l’Est, qui n’est pas moins brutale à ses yeux que celle résultant de l’avancée soviétique. Siegfried von Vegesack, Als Dolmetscher im Osten: Ein Erlebnisbericht aus den Jahren 1942 – 1943, Hannover-Döhren, v.Hirschheydt, 1965.

7Pour une approche récente de l’histoire des États baltes, on pourra consulter le volume collectif sous la direction de Karsten Brüggemann, Detlev Henning et Ralph Tuchtenhagen, Geschichte einer europäischen Region, t. 2: Vom Beginn der Frühen Neuzeit bis zur Gründung der modernen Staaten, Stuttgart, Hiersemann Verlag ; sur la minorité germano-balte, voir les deux synthèses Yves Plasseraud et Suzanne Pourchier-Plasseraud, Les Germano-Baltes, Crozon, Editions Armeline, 2022, et Wilfried Schlau, (dir.) Die Deutschbalten, München, Langen Müller, 2001 ; sur l’histoire interculturelle, cf. Ulrike von Hirschhausen, Die Grenzen der Gemeinsamkeit : Deutsche, Letten, Russen und Juden in Riga 1860-1914, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2006, Erwin Oberländer et Kristine Wohlfart (dir.), Riga: Porträt einer Vielvölkerstadt am Rande des Zarenreiches 1857 – 1914, Paderborn [et al.], Schöningh, 2004, Andrejs Plakans, The Latvian : a short story, Stanford, Hoover Institution Press, 1995.

8Erich Donnert, Agrarfrage und Aufklärung in Lettland und Estland, Frankfurt am Main, Peter Lang, 2008; Anne Sommerlat, La Courlande et les Lumières, Paris, Belin, 2010.

9La constitution d’un imaginaire colonial dans les provinces baltiques à l’époque des Lumières est étudié par Ulrike Plath, Esten und Deutsche in den baltischen Provinzen Russlands: Fremdheitskonstruktionen, Lebenswelten, Kolonialphantasien 1750 - 1850, Wiesbaden, Harrassowitz, 2011, p. 262-285 ; Anne Sommerlat-Michas « Die Ostseeprovinzen in kolonialer und nationaler Perspektive », in idem (éd.), Das Baltikum als Konstrukt (18.-19. Jahrhundert). Von einer Kolonialwahrnehmung zu einem nationalen Diskurs, Würzburg, Königshausen & Neumann, 2015, p. 7-22.

10L’expression se réfère aux propriétés de la noblesse germano-balte, cf. Yves Plasseraud et Suzanne Pourchier-Plasseraud, Les Germano-Baltes, op. cit., p. 103.

11Dans les citations de la trilogie qui suivent, nous indiquons le nom du tome dont est extrait le passage, sous le titre allemand : Blumbergshof, Herren ohne Heer et Totentanz in Livland.

12Blumbergshof, qui était situé dans la province de Livonie, à la frontière linguistique estono-lettone, porte aujourd’hui le nom letton de Loberģu muižas.

13Vers le milieu du xixe siècle, les Allemands créèrent le néologisme de « balte » pour désigner l’ensemble des minorités germaniques des provinces baltiques de l’empire russe ; le terme désigna ensuite, après la création des États nationaux, toutes les nationalités peuplant les territoires baltes.

14Michel Espagne et Thomas Serrier (dir.), Villes baltiques. Une mémoire partagée. Revue germanique internationale 11/2010, Paris, CNRS Éditions ; Michael Jaumann et Klaus Schenk (éd.), Erinnerungsmetropole Riga. Deutschsprachige Literatur und Kulturvielfalt im Vergleich, Würzburg, Königshausen & Neumann, 2010.

15« Im Anfang war eine große, weiche Dunkelheit, eine wohlige Wärme und tiefes Geborgensein », Blumbergshof, p. 27.

16Les deux citations Blumbergshof, p. 31.

17Heinrich Bosse, « Die gläserne Wand : Der lettische Mensch in der deutsch-baltischen Literatur », Journal of Baltic Studies, 4/XVII (1986), p. 329-349. Le motif est abordé également par Anna Bers, « Deutsch-baltisch-russische Bildungsnarration um 1900. Michail Prišvins Die Kette des Kastschej und Siegfried von Vegesacks Die baltische Tragödie », in: Silke Pasewalck, Anna Bers, Reet Bender (dir.), Zum Beispiel Estland. Das eine Land und die vielen Sprachen, Valerio 19/2017, p. 65-78. La métaphore donne son titre à un récit de voyage récent à travers la géographie et l’histoire de l’Estonie et de la Lettonie, et sur les traces de l’écrivain Siegfried von Vegesack : Max Egremont, The Glass Wall : Lives on the Baltic Frontier, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2021.

18« Denn die Erde gehört nur den Herren, wie der Himmel nur Gott gehört. » Blumbergshof, p. 43.

19Herren ohne Heer, p. 292.

20Liina Lukas, « Deutsch-estnische postkoloniale Mesalliancen », in Silke Pasewalck, Anna Bers, Reet Bender (éd.), Zum Beispiel Estland, op. cit., p. 95-110, ici p. 95.

21Cf. Gero von Wilpert, Deutschbaltische Literaturgeschichte, München, Verlag C.H. Beck, 2005. Sur les enjeux politiques de la littérature germano-balte, cf. Liina Lukas, Michael Schwidtal, Jaan Undusk (dir.), Politische Dimensionen der deutschbaltischen literarischen Kultur, Berlin, Lit Verlag, 2018.

22« Die Mutter musste ihm ausführlich erzählen, wie einmal die Deutschen, richtige Ritter in blitzenden Rüstungen und mit Schwertern, das heidnische Land erobert, Letten, Liven und Esten zum Christentum bekehrt hatten und dann später von den Russen besiegt wurden; wie der General, dessen Bild im Lesezimmer hängt, so tapfer gegen die Russen kämpfte, dass Peter der Große ihn in seine Dienste nahm und ihm für alle seine Nachkommen versprach, dass sie die deutsche Sprache und den deutschen Glauben behalten sollten. – Und darum sind wir Deutsch und sprechen Deutsch!” schloss die Mutter. » Blumbergshof, p. 66.

23« Man kann nie wissen, wann einen die Erde ruft », idem.

24Karsten Brüggemann, « Als Esten und Letten die imperiale Bühne betraten. Russische Vorstellungen von den multikulturellen Ostseeprovinzen im späten Zarenreich », in Silke Pasewalck, Anna Bers, Reet Bender (dir.), Zum Beispiel Estland, op. cit., p. 11-26, ici p. 13.

25Karsten Brüggemann, idem, p. 15.

26« Und nun brachen auch die Russen ihr Versprechen. Das Land sollte russisch werden. » Heeren ohne Heer, p. 194.

27Carl Schirren Livländische Antwort an Herrn Jury Samarin, Leipzig, Duncker & Humblot, 1869.

28« Ausharren, das soll die Summe unserer Politik sein ». Idem.

29« wie Schwertklingen blitzten und funkelten die Sätze, messerscharf sass jeder Hieb », Herren ohne Heer, p. 195.

30Idem, p. 230.

31« Ausharren – das ist die Summe der Politik, die uns bleibt. » Ibid., p. 253.

32« Die Macht hat anzuerkennen, dass es ein unbeugsames Recht gibt! » Ibid., p. 175.

33Ibid., p. 337.

34« Man kann kein Volk hassen, auch nicht die Russen. » Ibid., p. 179.

35Die Lettenauswanderung nach Nowgorod im Jahre 1865 und die baltische deutsche Presse. Von C. Woldemar, Bautzen, Schmaler & Pech,1867. [Consultable sur: https://utlib.ut.ee/eeva/index.php]

36« Ihren deutschen Charakter müssen diese Provinzen verlieren, falls endlich ein gerechtes Regiment dort für die 93 oder mindestens 90 Procent Nichtdeutsche möglich sein soll », Idem, p. VI.

37Herren ohne Heer, p. 299.

38« etwas Fremdes, fast Feindliches » Ibid. p. 232.

39Ibid., p. 231.

40« dunkel fühlte er, dass die Zeit der Ritter vorbei war », ibid., p. 240.

41L’écrivain Eduard von Keyserling formule une interprétation du même ordre dans une lettre du 24 janvier 1906 à son neveu Hermann von Keyserling, cf. Gabriele Radecke, „… denn wir leiden ja alle an unverdauten Fragezeichen“. Eduard von Keyserling: Briefe an seinen Neffen Hermann von Keyserling, in Holger Dauer , Benedikt Descourvières et Peter W. Marx (dir.), „Unverdaute Fragezeichen“. Literaturtheorie und textanalytische Praxis, Sankt Augustin, Gardez! Verlag, 1998, p. 174.

42Klaus Schenk, « Literarische Ethnographie realistischen Erzählens bei Theodor Hermann Pantenius », in Anne Sommerlat-Michas (éd.), Das Baltikum als Konstrukt (18.-19. Jahrhundert), op  cit., p. 173-193.

43Herren ohne Heer, p. 279.

44Idem, p. 259 et p. 344.

45« Hatten nicht die Deutschen einmal dieses Land erobert, die Letten geknechtet, lebten die Gutsbesitzer nicht besser als die Bauern ? » Ibid., p. 261.

46« ein böser, quälender Traum », ibid., p. 266.

47« ein verwunschenes Wunderschloss », ibid., p. 273.

48Ibid., p. 257.

49Siegfried von Vegesack, Briefe 1914-1971, op. cit., p. 448.

50« ‘Schwarzes Hundert’ – ein grausiges Schreckgespenst », Herren ohne Heer, p. 267.

51Idem, p. 312.

52« Völkerverhetzung », ibid., p. 362.

53Ibid., p. 255.

54« Anderswo ist man deutsch, weil alles rundherum deutsch ist. Hier ist man deutsch „trotzdem“. » Ibid., p. 253.

55« ein dünnes, schwaches Häuflein », ibid., p. 255. Cf. Carola L. Gottzmann, « Die baltische Tragödie in Aurel von Heidenkamp », in Carola L. Gottzmann et Petra Hörner (dir.), Studien zu Forschungsproblemen der deutschen Literatur in Mittel- und Osteuropa, Frankfurt am Main, Peter Lang, 1998, p. 185-204 ; Michael Garleff, « Verlorene Welt und geistiges Erbe. Geschichtsdeutung deutschbaltischer Schriftsteller. Siegfried von Vegesack und Gertrud von den Brincken », in Carola L. Gottzmann (dir.), Unerkannt und (un)bekannt: deutsche Literatur in Mittel- und Osteuropa, Tübingen, Francke, 1991, p. 299-322.

56« Hier sind die Bauern deutsch. Hier ist die Erde deutsch. Hier bist du nicht ein einzelner, ein Fremdkörper in feindlicher Welt. » Herren ohne Heer, p. 339.

57« Wir haben keines », Totentanz in Livland, p. 352.

58Idem, p. 355.

59Ibid., p. 353.

60Ibid., p. 361.

61Ibid., p. 453.

62Les deux citations: « für sein Deutschtum leiden » ; « äußerster Posten deutscher Kultur im Osten », Totentanz in Livland, p. 370.

63Idem, p. 406.

64Ibid., p. 405.

65Totentanz in Livland, p. 431.

66Ibid., p. 373.

67Siegfried von Vegesack, Der letzte Akt. Roman, Heilbronn, Salzer, 1957.

68Siegfried von Vegesack, Vorfahren und Nachkommen. Aufzeichnungen aus seiner altlivländischen Brieflade 1669-1887, Heilbronn, Salzer, 1960.

69« In meiner Baltischen Tragödie musste ich natürlich alles so darstellen, wie ich es damals erlebt habe, - die Letten und Esten waren nur der dunkle Hintergrund, auf dem sich unser Leben, - der „Oberschicht“, – abspielte. Aus der Sicht von heute sehe ich natürlich das anders ». Lettre de Vegesack à Otto von Taube, 21 octobre 1965, in Siegfried von Vegesack, Briefe 1914-1971, op. cit., p. 518.

70Māra Grudule, « ‹...sie empfinden nur, dass sie leben...› Der Lette in deutschbaltischer Prosa um die Wende vom 19. zum 20. Jahrhundert », in: Carola L. Gottzmann (éd.), Deutschsprachige Literatur im Baltikum und in Sankt Petersburg, Berlin, Duncker & Humblot, 2010, p. 107-126 ; Liina Lukas, « Die Überbrückung des Fremden in der deutschbaltischen Literatur », in: Armands Gūtsmanis, Michael Schwidtal (éd.), Das Baltikum im Spiegel der deutschen Literatur. Carl Gustav Jochmann und Garlieb Merkel, Heidelberg 2001, p. 263–280.

71« In Jaschka und Janne habe ich versucht, das gemeinsame deutsch-lettisch-estnische Schicksal darzustellen. » Lettre de Vegesack à Otto von Taube, 21 octobre 1965, in Siegfried von Vegesack, Briefe 1914-1971, op. cit., p. 518.

72Siegfried von Vegesack, Jaschka und Janne. Baltische Erzählungen, Reinbek bei Hamburg, Rowohlt, 1965.

73Cf. Liina Lukas, « Deutsch-estnische postkoloniale Mesalliancen », in Silke Pasewalk et al., Zum Beispiel Estland, op. cit., p. 95-110, ici p. 100-101 ; Rolf Füllmann, « Eine transkulturelle Liebesgeschichte im postkolonialen Estland zwischen Zarenreich und Stalinismus: das estnisch-deutsche Verhältnis von Jaschka und Janne (Siegfried von Vegesack) », Glf-Journal 3/2018, p. 132-143.

74Siegfried Huigen, Dorota Kołodziejczyk (dir.), East Central Europe between the Colonial and the Postcolonial in the Twentieth Century, Cham, Palgrave Macmillan, 2023; Epp Annus, Soviet Postcolonial Studies: a View from the Western Borderlands, London, New York, Routledge, 2018; Silke Pasewalck, Anna Bers, Reet Bender (dir.), Zum Beispiel Estland. Das eine Land und die vielen Sprachen, Valerio 19/2017; Violeta Kelertas, Baltic Postcolonialism, Amsterdam, New York, Rodopi, 2006; Benedikts Kalnačs, 20th Century Baltic Drama: Postcolonial Narratives, Decolonial Options. Bielefeld, Aisthesis Verlag, 2006.

75Anton Hansen Tammsaare, Ma armastasin sakslast, Tartu, Noor-Eesti, 1935 ; traduction allemande de Edmund Hunnius : Ich liebte eine Deutsche, Tallinn, Verlag Periodika, 1977. Sur la discussion de l’héritage allemand, cf. Thomas Serrier, « Nier ou intégrer l’héritage allemand ? A propos de l’appropriation culturelle de Danzig, Königsberg et Reval à Gdansk, Kaliningrad et Tallinn », Revue germanique internationale 11/2010, p. 223-234 ; dans la même revue Céline Trautmann-Waller, « Écrire l’histoire de l’université de Tartu. Entre revendication d’appartenance et transnationalité », Revue germanique internationale 11/2010, p. 175-189.

76Liina Lukas, « Kultur als Scham: Zur Soziologie der Liebe aus postkolonialer Sicht. Eduard von Keyserling und Anton Hansen Tammsaare », in Stéphane Pesnel (dir.), Erzählte Adelswelten. Zur Poetik Eduard von Keyserlings, Würzburg, Königshausen & Neumann, 2020, p. 81-98, ici p. 92 sq.

77Maris Saagpakk, « Einige Betrachtungen zu Übersetzungen der deutschbaltischen Literatur ins Estnische 1991-2013 », in Zur Rezeption deutschbaltischer Literatur im 20. Jahrhundert, éd. par Michael Garleff, Lüneburg, Carl-Schirren-Gesellschaft, 2019, p. 215-237, ici p. 215.

78Pēteris Bolšaitis, « Die Rezeption von Übersetzungen deutschbaltischer Literatur ins Lettische am Beispiel Siegfried von Vegesacks. » in Michael Garleff, idem, p. 203-214, ici p. 210.

Pour citer ce document

Anne Sommerlat-Michas , « L’effondrement germano-balte dans La tragédie balte de Siegfried von Vegesack : entre autobiographie historique et imaginaire colonial  », Histoire culturelle de l'Europe [En ligne], n° 7, « Culture du pouvoir, pouvoir de la culture autour de la mer Baltique du Moyen Âge au XXIe siècle », 2024, URL : https://mrsh.unicaen.fr/hce/index.php_id_2526.html

Quelques mots à propos de : Anne Sommerlat-Michas

Anne Sommerlat-Michas est maîtresse de conférences en Études germaniques à l’Université de Picardie Jules Verne, à Amiens. Ses travaux se situent dans le champ des études aréales, et portent sur la minorité allemande dans la Baltique et sur la civilisation germanique depuis le xviiisiècle (imaginaires sociaux et réception des textes en contexte plurilingue). Elle a publié sa thèse sous le titre La Courlande et les Lumières, Paris, Éditions Belin, 2010 et a dirigé le volume collectif Das Baltikum als Konstrukt (18.-19. Jahrhundert). Von einer Kolonialwahrnehmung zu einem nationalen Diskurs, Würzburg, Königshausen & Neumann, 2025. Articles récents « Une autre histoire des origines au siècle philosophique : Wannem Ymanta de Garlieb Merkel, un récit des peuples de la Livonie » (à paraître chez Classiques Garnier 2026) ; « La littérature germano-balte entre deux horizons : Johanna Conradi et Theodor Hermann Pantenius, et leur réception en Lettonie » dans la revue Slovo. https://slovo.episciences.org/.