Lisa Castro, "Simon Ekström et Leos Müller (eds.), Facing the sea. Essays in Swedish Maritime Studies, Stockholm, Nordic Academic Press, 2021, 292 p."
Facing the sea. Essays in Swedish Maritime Studies fait partie de ces publications récentes plus que bienvenues qui complètent avec grand intérêt l’historiographie consacrée à l’espace baltique, et plus spécifiquement à l’espace maritime suédois. Cet ouvrage résulte de la volonté de ses deux éditeurs, Simon Ekström et Leos Müller, de créer une forte collaboration entre deux acteurs importants : le patrimoine culturel d’une part, incarné par les Musées nationaux suédois de la marine et des transports (Statens Maritima och Transporthistoriska Museer, ou SMTM), et le milieu académique, représenté par le Centre d’études maritimes (Centrum för maritima studier ou CEMAS)1. Fondé en 2010, ce dernier réunit des chercheurs, dont Simon Ekström et Leos Müller, dans un environnement transdisciplinaire, mêlant histoire, ethnologie et archéologie maritimes. Publié à la fin 2021 en anglais, cet essai, qui couvre une période très large allant des années 1000 à nos jours, a pour objectif d’attirer un nouveau lectorat qui ne pourrait accéder à des publications en langue suédoise2. Les différents essais présentés ici recouvrent l’actualité de la recherche du CEMAS. Bien que le volume ne soit pas construit autour d’un axe unique, mis à part le rapport à la mer, ses deux éditeurs mettent en valeur des thématiques abordées sous forme de dualités, comme la vie et la mort, la légalité et l’illégalité, ou encore la terre et la mer. La lecture nous dévoile en outre des constances dans les méthodologies et les questionnements.
La guerre est l’un des sujets que l’on retrouve tout naturellement lorsqu’il s’agit d’étudier l’espace maritime. Sur une période de 600 ans, Henrik Arnstad et Abigail Christine Parkes (Chapitre 2 : “Maritime military archery. Bowmen on European warships, 1000-1600”) se penchent sur le rôle des archers, élément clé dans les combats maritimes. Ils s’emploient à les replacer dans un contexte de guerre, où ils occupent une place importante. Nicklas Eriksson pour sa part retrace l’évolution des moyens de défense, à la fois sur terre et sur mer, qui se trouvent sur les routes menant à Stockholm (Chapitre 1 : “The architecture of the early modern sea routes into Stockholm”). L’exemple le plus fameux est sans nul doute la forteresse de Vaxholm, dont l’édification précède celle de la ville du même nom. Imposée comme passage obligé pour les navires, elle est la porte d’entrée de l’archipel et constitue l’un des points importants de défense de la côte. Avec Fredrik Kämpe (Chapitre 5 “On the honour of the naval ensign. The Swedish navy and the symbolism of naval and merchant flags, c. 1700-1950”), nous en apprenons un peu plus sur le drapeau national suédois, et les stratagèmes utilisés dans un contexte de navigation, certains drapeaux étant plus avantageux à arborer que d’autres en fonction du contexte politique. Loin de son pays d’origine, il en représente une extension : lorsqu’un drapeau est retrouvé dans un sous-marin qui a coulé, il atteste de son identité ; capturé lors d’une bataille, il symbolise le pays défait et ses lois. On y apprend également qu’attirer ses ennemis en arborant un drapeau autre que le sien n’était pas condamnable, tant qu’on affiche le sien lorsque l’on fait feu.
La mer occupe une place importante dans la création de la Suède moderne. Le lien tissé avec elle par les Suédois est fort et s’est développé de manières variées au fil du temps. Ainsi l’identité nationale s’est-elle naturellement construite au contact de la mer. Andreas Lunderoth (Chapitre 7 : “Swedish naval officers and the nation. The discourse of national identity in the magazine Vår flotta, 1905-1920”) étudie la manière dont le magazine suédois Vår flotta (Notre flotte) traduit à travers son contenu très varié (articles historiques, fictions, entre autres) le lien entre identité nationale et puissance maritime. Son lectorat, principalement constitué d’officiers de marine, partage l’idée que la Suède, nation maritime, doit se doter d’une flotte puissante, à la fois marchande et militaire, afin de repousser les menaces extérieures et de renvoyer l’image d’une nation forte et prospère. L’eau – celle de la mer mais aussi des lacs – occupe une place essentielle dans la vie mais surtout dans la mort pour les gens. Bien des caractéristiques présentées comme suédoises sont communes avec celles des marins : bravoure, honnêteté, ou encore sens du devoir et du travail). Respecter ces valeurs, c’est conduire le pays à la réussite, à la prospérité et au futur qu’il mérite. Hanna Jansson (Chapitre 10 : “Here, there and everywhere. Ash disposal at sea and the construction of a maritime memory landscape”) nous donne ainsi à voir des Suédois dont un proche disparu souhaitait que ses cendres soient dispersées dans la mer. Cette pratique révèle la proximité que les Suédois ressentent avec l’eau.
La culture matérielle est aussi un dénominateur commun de plusieurs contributions. Les objets, et plus spécifiquement ceux appartenant aux enfants estoniens et lettons fuyant l’occupation allemande, puis russe, dans les années 1940, permettent ainsi à Mirja Arnshav (chapitre 8 : “Tommi the sea dog. Maritime collections and the material culture of Baltic boat children”) d’étudier ce qu’emportaient parents et enfants qui prenaient le bateau pour rejoindre la Suède. Les objets retrouvés à bord du Vasa (plus de 40 000 !) sont mentionnés par Anna Maria Forssberg (Chapitre 3 “The human factor. The ship Vasa and its people”). Les épaves sont elles aussi, d’une certaine manière, des objets auxquels Simon Ekström s’intéresse dans le chapitre 6 (“Out of water. Wrecks and salvage at the intersection of death, time past, and national glory.”). Il étudie leur place dans la mémoire collective en tant qu’objets du patrimoine culturel, et s’interroge sur le fait que certaines épaves, et plus largement leur naufrage, sont profondément ancrés dans la mémoire collective suédoise, tandis que d’autres ont été oubliés. Le Vasa, dont il est également question au chapitre 3, par son sauvetage puis sa conservation dans le musée éponyme, représente des opérations et des techniques complexes qui en ont fait un objet de fierté nationale.
Certaines sources, par leur originalité ou leur caractère inédit, se démarquent. Anna Maria Forssberg (chapitre 3), tout d’abord, face à de nombreuses questions encore sans réponse entourant le naufrage du célèbre Vasa, se montre optimiste quant à la possibilité de trouver de nouvelles informations en cherchant différemment, et notamment en étudiant les réseaux des différents passagers, comme les réseaux professionnels et personnels. Les sources sont également un outil de travail nécessaire pour Leos Müller qui construit son étude sur les vaisseaux suédois figurant dans les Prize Papers. Les témoignages sont également au cœur du propos dans trois essais. Ida Hughes Tidlund s’appuie sur les témoignages de trois hommes – un contrebandier professionnel, un occasionnel et un garde-côte – pour illustrer son chapitre concernant la contrebande sur l’île d’Åland (chapitre 9 : “How to break the rules just right. Åland smugglers, 1920-1950”). Dans un registre plus dramatique, Hanna Jansson (chapitre 10) donne la parole à neuf personnes touchées personnellement par le deuil d’un proche, souhaitant que ses cendres soient dispersées dans la mer, et qui témoignent de la connexion que ces derniers entretenaient avec ce lieu de sépulture. Le chapitre de Mirja Arnshav est lui aussi alimenté par les témoignages de certains enfants ayant fui leur pays, et dont les jouets sont aujourd’hui conservés au Musée de la marine de Stockholm.
Facing the sea est un ouvrage riche à la fois dans les thèmes abordés et par les bornes chronologiques choisies. La lecture de ses dix chapitres, agréable et fluide, est accessible, que le lecteur vienne y chercher des études récentes sur la Suède, une histoire maritime ou bien militaire, ou des connaissances sur des sujets plus spécifiques comme les migrations, les épaves de navires aux époques moderne et contemporaine, ou encore la contrebande en mer Baltique.
Lisa Castro
FRAMESPA Université de Toulouse Jean Jaurès
Docteure en histoire contemporaine
Notes
1https://www.su.se/centre-for-maritime-studies/
2Voir par exemple Simon Ekström et Leos Müller (dir.), Angöringar – berättelser och kunskap från havet, Göteborg et Stockholm, Makadam, 2017, 221 p.


