Histoire culturelle de l'Europe

Nicolas Cambon, "Georges Vigarello, Histoire de la fatigue. Du Moyen Âge à nos jours, Paris, Seuil, 2020, 470 p."

Compte-rendu

Dans ce travail, Georges Vigarello s’intéresse au sentiment de fatigue. Difficilement objectivable, son expérience est d’abord subjective ; ses seuils de tolérance diffèrent d’un groupe social à un autre, d’une époque à une autre, il se révèle tantôt source de jouissances, tantôt source de souffrances. Telle est la thèse de l’historien, pionnier dans l’histoire des représentations et usages du corps1. Il serait pourtant restrictif de réduire l’auteur à ce champ de recherche, tant, depuis les années 2010, il explore les systèmes d’émotions des sociétés du passé, enquêtant sur les façons dont les individus d’autrefois éprouvaient leur corps2. Son Histoire de la fatigue, parue en 2020 aux éditions du Seuil, se trouve bel et bien au carrefour de ces deux approches ; à travers ce sujet, Georges Vigarello s’attelle, du point de vue français, à une histoire des sensibilités et, du point de vue anglophone, à cette histoire de « l’éprouvé » (history of experience) à laquelle ont appelé, la même année, les historiens Rob Boddice et Mark Smith3.

Le plan choisi est chronologique. Le développement s’ouvre avec l’époque médiévale. L’épuisement résulte, alors, d’un déséquilibre des humeurs (chapitre 1). Il « vient de ce qui se perd4 » lors d’un effort ; la sudation en est le signe le plus manifeste. Le médecin ne peut, cependant, en mesurer les intensités, ni en définir les limites à ne pas franchir. Difficile à verbaliser, la « fatigue » médiévale est valorisée quand elle résulte des pratiques guerrières des bellatores, signifiant leur endurance et résistance (chapitre 2). En dehors de cet ordre, néanmoins, elle est surtout décrite comme un accablement, celui des voyageurs notamment, chez qui « le trajet s’oppose à la sécurité5 » (chapitre 3). Cet accablement peut être néanmoins désiré, par le pénitent ou le religieux soucieux de racheter ses fautes par exemple (chapitre 4). Reste une fatigue, moins décrite car plus ordinaire : celle des travailleurs. En dépit du déficit de sources sur le thème, l’historien montre, en rapportant l’existence de conflits sur la durée du temps de travail en contexte urbain, qu’elle est bien ressentie par les concernés (chapitre 5). La première partie se clôt sur les remèdes du temps contre l’épuisement (chapitre 6). Ici, l’auteur ramasse des analyses détaillées dans un précédent travail : eaux fraîches, talismans, joyaux et épices protègent le corps en rééquilibrant les humeurs6.

Arrivent la première modernité et, avec elle, l’invention de gradations et, surtout, des mots précisant la fatigue : la « langueur », « le corps abattu » ou les « chagrins » (chapitre 7). Le recul de l’esprit chevaleresque au profit de la discipline militaire impose, chez les gradés, une attention plus pragmatique sur cette réalité somatique (chapitre 8). Dans les cours royales, la centralisation monarchique fait de la fatigue un enjeu de pouvoir par la distinction sociale : tandis que les duchesses sont les « dames assises7 », la station debout est le lot épuisant du plus grand nombre des courtisans. Ailleurs, à la campagne comme à la ville, les peines se chiffrent et l’économie des efforts est recherchée pour optimiser l’efficacité des tâches (chapitre 8). Des machines sont pensées afin d’épargner la fatigue des gens. À compter du xviie siècle, une nouvelle prophylaxie contre l’épuisement se fait jour (chapitre 11). Sur ce thème, comme sur bien d’autres8, les pratiques et réflexions amérindiennes inspirent le « Vieux continent » : fumer le tabac restaurerait les forces et le café est regardé comme une « boisson d’éveil9 ».

La troisième partie est consacrée au siècle des Lumières. L’imaginaire de la sensibilité accorde « une place nouvelle aux nerfs10 ». Aux représentations du corps composé d’humeurs, succèdent donc celles d’un corps fait de fibres que trop d’excitations rendraient insensible (chapitre 14). Membres de la cour et notables sont plus diserts sur leurs « états » (chapitre 13) ; ils aspirent à une vie où les fatigues seraient moindres, en conséquence leur « univers domestique est repensé. Des meubles s’inventent, des dispositifs s’ajustent, des surfaces se recomposent, conçus pour réduire les mouvements, limiter les parcours, rapprocher les objets11 ». Dans le même temps, ce corps fait de fibres doit être entretenu par l’exercice : Buffon sonne l’alarme sur ce point en 174912. Des enquêtes s’amorcent pour apprécier la force des êtres humains (chapitre 15). Ajoutons que celles-ci ne se bornent guère à l’Europe cependant : l’expédition scientifique française commandée par Nicolas Baudin (1800-1804) embarque, ainsi, des outils pour mesurer, comparer et hiérarchiser la force musculaire de représentants de diverses sociétés13. De même, chez les navigateurs, dans le cadre des explorations, et les membres de la bonne société, dans le cadre de l’ascension des montagnes, la fatigue physique est aussi pensée comme un défi à surmonter (chapitre 17) ; la sensation du froid est, quant à elle, recherchée : elle retendrait les fibres et tonifierait le corps (chapitre 18). Procédant à l’inventaire des malheurs accablant la société, les Lumières s’attardent enfin sur « l’évocation de l’usure physique, l’estimation quasi décomptée de la durée de vie14 », le thème invite, alors, à la compassion, sentiment cher aux penseurs de ce siècle.

C’est sans doute à compter de la quatrième partie, consacrée au xixe siècle, que l’expression de « fatigue » fonctionne le mieux. En France, au lendemain de la Révolution et la fin de la société d’ordres, « la concurrence, la culture des persévérances, celle de l’ascension sociale, ses dépenses, ses combats15 » propagent le sentiment d’une fatigue à la fois physique et mentale à toute la société (chapitre 19). L’économie des efforts s’impose comme jamais jusque-là : d’elle dépend la productivité. Alors les mouvements humains se théorisent ; le rythme respiratoire retient l’attention des médecins ; l’alimentation obéit à de nouvelles règles, ainsi la consommation carnée garantirait, dorénavant, la robustesse (chapitre 20). Avec la seconde industrialisation, dans les dernières décennies du siècle, ces réflexions accouchent d’applications plus concrètes. En attendant que Frederick W. Taylor pose les « principes de l’organisation scientifique du travail », Angelo Mosso invente, dans les années 1890, l’ergographe afin d’évaluer les résistances et réactions corporelles : « Le corps, au cœur de l’industrie, demeure encore engin premier16 » (chapitre 22). Avec l’importance progressive des ouvriers et de leurs « douleurs éprouvées17 », la question du temps du travail se trouve posée. En effet, les souffrances se multiplient : « Au travail s’ajoutent d’autres causes de fatigue ouvrière, le manque de sommeil, l’affrontement au froid, l’absence de vêtement, les trajets effectués18 », etc. (chapitre 21). Chez le bourgeois, le sentiment de vivre la mêlée sociale stimule de nouvelles angoisses et maladies ; la crainte de la neurasthénie se propage. Hygiénistes, aliénistes et autres médecins s’en inquiètent de plus en plus : « Une foule d’individus imposent à leur cerveau un travail au-dessus de ses forces […] Le système nerveux, sous le coup d’une excitation incessante, finit par s’épuiser19 » écrivent deux contemporains. Avec la démocratisation de l’école, les enfants, soumis à une batterie d’évaluations, assimilant sans cesse des savoirs et comparant leurs performances, sont très tôt familiarisés avec cet univers de lutte pour l’existence sociale. À la Belle époque, la hantise de l’épuisement est grande. Aussi s’agit-il de soumettre les individus à l’effort progressivement, d’« accomplir tous les jours et sans grande fatigue un effort plus grand que la veille20 » ; la notion d’entraînement se répand donc, elle accompagne l’essor des pratiques sportives et leur institutionnalisation. Les notables, astreints à un quotidien mettant à rude épreuve leur système nerveux – selon les croyances du temps –, fréquentent des lieux de ressourcement, véritables « refuges émotionnels » permettant d’échapper à la mêlée sociale : les bains ou les stations thermales (chapitre 24).

Le développement se poursuit avec le xxe siècle. Cette période s’ouvre par l’expérience de la Première Guerre mondiale qui a révélé « des fatigues extrêmes, des formes d’épuisement jusque-là inconnues21 ». Dans l’entre-deux-guerres, l’économie tertiaire gagne en importance, le bureau triomphe et avec lui la station assise, appelant l’endiguement de fatigues nouvelles, propres à cet environnement : « Les tables se déploient, multipliant plans et niveaux, les sièges s’animent, favorisant hauteurs, mobilités, positions réorientées, les objets s’ordonnent, rapprochant distance et disponibilité22 ». Toutefois, à mesure que le corps des travailleurs est épargné, de nouvelles fatigues se font jour ; ainsi en va-t-il du « masque du peintre protégeant des émanations tout en contrariant souffle et respiration23 ». Le tertiaire favorise davantage le travail des femmes, sur lesquelles pèse la charge de l’éducation de la progéniture et l’entretien de l’intérieur ; l’éventail des peines s’élargit : elles sont des travailleuses occupées, des « épouses fatiguées », des « mères surmenées » (chapitre 25). Une promesse surgit alors dans les sociétés capitalistes grâce à l’identification par les scientifiques des hormones ; « [u]ne hormone, la testostérone, s’impose très vite alors comme une des origines ‘de notre énergie vitale’24 ». Les injections de celles-ci, plus largement de stupéfiants, quelques savants l’assurent, affranchiraient de l’expérience de la fatigue et permettraient des réalisations surhumaines (chapitre 26). Les régimes autoritaires et totalitaires entretiennent une propagande sur l’« homme nouveau », capable d’abattre une besogne impressionnante, à l’instar du mythique Alekseï Stakhanov (chapitre 27) ; l’épuisement, quant à lui, devient un régime de mise à mort institutionnalisé (camps de concentration nazi, goulag d’URSS, etc.). Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans les démocraties occidentales, se diffusent « la reconnaissance ‘heureuse’ du loisir, celle du ‘temps libre’, l’accroissement de l’individualisation25 ». L’individu devient un consommateur, supportant moins les contraintes ; la percée du sentiment d’inconfort qui en résulte multiplie, chez lui, l’expérience des peines.

L’auteur en vient aux fatigues de notre époque, placées sous l’empire du stress et du burn out. L’épuisement, ici, « serait d’abord psychologique, avant de se globaliser ». Il serait favorisé par un contexte pluriel : « délocalisations d’entreprises, croissance des métiers précaires, croissance des surveillances numériques, croissance des directives anonymes et distanciées26 ». La dispersion de l’attention, dans le sillage de la « révolution de l’information », joue aussi dans ce contexte sensible nouveau. Dans le même temps, pourtant, les gouvernements français successifs minorent cet éventail de maux ; avec la réforme du Code du travail de 2018, des facteurs de pénibilité cessent même d’exister officiellement : « l’exposition aux postures pénibles, aux vibrations mécaniques, aux risques chimiques ainsi que le port de charges lourdes27 ». Il serait possible dès lors, selon eux, de travailler plus longtemps. L’historien montre pourtant que pénibilités et fatigues existent bien, citant une aide soignante : « Je me suis occupée de beaucoup de cas lourds, c’est là que je me suis foutu l’épaule en l’air ». Il cite encore un conducteur de métro :

On roule sept heures dans un tunnel. Quand vous roulez six heures en voiture sur l’autoroute vous arrivez en quel état ? Ici, il n’y a pas de lumière du jour, le bruit rend sourdingue et il faut être vigilant à chaque station. Ce n’est pas un métier pénible, ça ?28

Le livre s’achève sur une postface de quelques pages consacrées à la pandémie de la Covid 19, le confinement et l’épuisement de nombreux travailleurs, tels que les soignants.

Replacé dans l’œuvre historiographique de Georges Vigarello, ce travail, bien qu’explorant un objet peu étudié jusque-là par les historiens, reste par certains aspects classique. Le lecteur y retrouvera la même trame chronologique, empruntée à Norbert Elias. Partant, il y retrouvera la plupart des contextes régulièrement mobilisés par l’historien. Cela ne va pas sans inspirer un regret. On a parfois l’impression que l’auteur adapte, d’un livre à l’autre, ses différents objets de recherches aux mêmes contextes. Ainsi en va-t-il de l’imaginaire du corps humoral pour l’époque médiévale ; du règne du linge blanc, la toilette sèche et l’angoisse du « venin de l’air » au xviie siècle ; du corps fait de fibre réclamant la confrontation corporelle aux éléments (le froid, le mouvement…) au xviiie siècle ; du corps devenu indissociable de celui qui dit « je » au xixe siècle et ses analogies avec la thermodynamique. Une question émerge alors : la convocation récurrente de ces mêmes représentations ne contribue-t-elle pas à cloisonner quelque peu le champ des possibles en matière d’analyse ? Sur ce point, on regrettera l’absence complète de référence aux travaux anglophones, si féconds en matière d’histoire des émotions et des sensorialités par exemple.

Cette réserve ne porte guère préjudice, en revanche, à l’approche presque phénoménologique de l’historien, celle qui consiste à laisser la parole – lorsqu’ils ont laissé des traces écrites – aux individus d’autrefois. L’historien cite en abondance les hommes et femmes qu’il a lus ; il donne à lire leurs tentatives pour décrire leur état intérieur. Il accorde beaucoup d’importance à leurs mots et au sens qui leur est conféré. Il synthétise ces témoignages avec une écriture simple, précise et élégante. Cette empathie méthodologique charpente les travaux successifs de l’historien et se retrouve, plus encore, dans celui-ci. S’y retrouve également l’attention portée aux mutations des cultures matérielles : les modifications des formes des chaises, des agencements des pièces et de leur mobilier, des environnements de travail. L’historien sait interpréter avec finesse les mutations de sensibilités qu’elles trahissent. Cette approche lui permet de compléter les témoignages en surmontant la sous-verbalisation de certains affects, à laquelle se heurtent les historiens du sensible dans leurs sources. La notion de fatigue, plus peut-être que celle de propreté ou de beauté, invite l’auteur à prêter une grande attention à l’univers psychosomatique des êtres humains de jadis et d’aujourd’hui. Ses analyses de leurs modes de présence au monde, de leurs paysages sensoriels, de leurs différentes manières, en somme, d’éprouver leur quotidien, sont stimulantes. En définitive, dans ce livre, Georges Vigarello nous parle de bien plus que de la fatigue : il nous parle d’êtres humains sensibles, désirant et souffrant différemment selon les contextes historiques.

Nicolas Cambon

FRAMESPA Université de Toulouse Jean Jaurès

Docteur en histoire

Notes

1On lui doit notamment, sur le thème, Le corps redressé. Histoire d’un pouvoir pédagogique, Paris, Le Félin, 2018 (1ère éd. 1978) ; Le propre et le sale. L’hygiène et le corps depuis le Moyen Âge, Paris, Seuil, 1985 ; Histoire des pratiques de santé. Le sain et le malsain depuis le Moyen Âge, Paris, Seuil, 1999 (1ère éd. 1993) ; Histoire de la beauté. Le corps et l’art d’embellir de la Renaissance à nos jours, Paris, Seuil, 2004 ; Les métamorphoses du gras. Histoire de l’obésité, Paris, Seuil, 2010.

2On citera Le sentiment de soi. Histoire de la perception du corps, Paris, Seuil, 2014 ou encore l’ouvrage qu’il a dirigé Histoire des émotions (vol. 1). De l’Antiquité aux Lumières, Paris, Seuil, 2016.

3Rob Boddice et Mark Smith, Emotion, Sense, Expérience, Cambridge, Cambridge University Press, 2020.

4Georges Vigarello, Histoire de la fatigue. Du Moyen Âge à nos jours, Paris, Seuil, 2020, p. 17.

5Ibid., p. 27.

6Georges Vigarello, « Chap. 1. La force des contacts », Histoire des pratiques de santé..., op. cit., p. 17-39.

7Georges Vigarello, Histoire de la fatigue…, op. cit., p. 74

8En 2021, David Graeber et David Wengrow ont appelé à prendre au sérieux l’influence amérindienne sur la pensée et les pratiques occidentales aux xviie et xviiie siècles, voir David Graeber et David Wengrow, Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité, Paris, Les Liens qui libèrent, 2021, p. 45-103.

9Georges Vigarello, Histoire de la fatigue…, op. cit., p. 101.

10Ibid., p. 111.

11Ibid., p. 117

12Ibid., p. 129.

13Jean-Luc Chappey, « François Péron et la question de la civilisation aux antipodes », Annales historiques de la Révolution française, n° 375, 2014, p. 139-159.

14Georges Vigarello, Histoire de la fatigue..., op. cit., p. 144.

15Ibid., p. 170.

16Ibid., p. 216

17Ibid., p. 199.

18Ibid., p. 205

19Ibid., p. 242.

20Ibid., p. 262.

21Ibid., p. 277.

22Ibid., p. 285.

23Ibid., p. 292.

24Ibid., p. 299.

25Ibid., p. 317.

26Ibid., p. 335.

27Ibid., p. 342.

28Ibid., p. 343.

Pour citer ce document

Nicolas Cambon , "Georges Vigarello, Histoire de la fatigue. Du Moyen Âge à nos jours, Paris, Seuil, 2020, 470 p.", Histoire culturelle de l'Europe [En ligne], n° 7, « Culture du pouvoir, pouvoir de la culture autour de la mer Baltique du Moyen Âge au XXIe siècle », 2025, URL : https://mrsh.unicaen.fr/hce/index.php_id_2537.html