Histoire culturelle de l'Europe

Victor Barabino, "Nicolas Meylan et Lukas Rösli (dir.), Old Norse Myths as Political Ideologies. Critical Studies in the Appropriation of Medieval Narratives, Turnhout, Brepols, Acta Scandinavica, vol. 9, 2020, 257 p."

Compte-rendu

La publication des actes du colloque qui s’est tenu du 6 au 8 septembre 2017 à Bâle, sur le thème « Old Norse Myth and völkisch Ideology », constitue une contribution majeure à la repolitisation de l’étude de la mythologie scandinave ces dernières années, à travers une pluralité de points de vue disciplinaires, méthodologiques et historiographiques.

Cette diversité est d’abord visible au niveau des éditeurs du volume. Nicolas Meylan (université de Lausanne), spécialiste d’histoire des religions, a fait porter la grande majorité de ses travaux sur la mythologie scandinave, tout en publiant régulièrement au sujet de l’épistémologie des études religieuses1. De son côté, Lukas Rösli (université Humboldt de Berlin), spécialisé en langues et littératures scandinaves, témoigne dans sa bibliographie d’un intérêt plus global pour les études médiévales2. Avec des contributeurs et contributrices issus de disciplines diverses, à savoir l’histoire médiévale (Richard Cole, Margaret Clunies Ross), les études germaniques (Margot Damiens, Verena Höfig), les études scandinaves (Lea Baumgarten, Merrill Kaplan, Courtney Marie Burrell), l’histoire des religions (Horst Junginger, Fredrik Gregorius) et les Game Studies (Laurent Di Filippo), le sujet est au croisement entre divers domaines d’étude et la notion d’idéologie politique. Les auteurs et autrices de l’ouvrage émanent par ailleurs de pays différents (Danemark, Allemagne, Suisse, Australie, Suède, France, États-Unis) et présentent des statuts universitaires variés (doctorants, assistent et senior lecturers, professeur honoraire et émérite), permettant ainsi des points de vue découlant de traditions historiographiques, de terrains d’étude et de niveaux d’expertise divers. Le tour de force de l’ouvrage est de réunir ces perspectives dans une remarquable unité d’ensemble, fondée sur la mise au jour des soubassements idéologiques sur lesquels repose l’interprétation de l’Edda poétique et de l’Edda de Snorri, deux sources médiévales scandinaves abondamment redécouvertes à partir du xixe siècle, dans le contexte du romantisme allemand et jusqu’aux productions culturelles les plus récentes.

D’un point de vue formel, le volume, entièrement en anglais, est de bonne tenue, avec des citations en langue originale aux traductions précises et une reprise appréciable de l’orthographe norroise des noms de divinités. Une bibliographie parfois très exhaustive est donnée à la fin de chaque contribution. On peut simplement regretter le manque de structuration de certains textes, sans plan apparent dans le cas de celle de Lea Baumgarten et de Merill Kaplan notamment, ainsi que l’absence d’illustrations, mis à part un tableau intéressant proposé par Laurent Di Filippo (p. 181). L’ouvrage comprend, suite à la préface (p. 7-8) et avant un index détaillé (p. 251-257), une introduction des éditeurs du volume (p. 9-24), puis onze contributions, réparties en trois grandes parties. La première, « Usages médiévaux » (p. 25-46) ne comprend qu’une seule contribution de Richard Cole, contrairement à la deuxième, « Usages universitaires » (p. 49-128), et à la troisième, « Les mythes scandinaves dans la culture populaire » (p. 129-250). On peut donc noter une forme de déséquilibre entre les considérations ayant trait au contenu idéologique des mythes médiévaux eux-mêmes par rapport à celles portant sur les interprétations contemporaines de ces mythes. Néanmoins, toutes les contributions témoignent d’une connaissance approfondie de la mythologie scandinave par l’ensemble des auteurs et des autrices. D’autre part, l’objectif explicite de l’ouvrage est de donner à lire des études sur des pans de l’historiographie restés dans l’ombre, parce que « dérangeants » (p. 13), notamment l’instrumentalisation de ces mythes par les idéologies politiques des xxe-xxie siècles.

Ce point est précisément l’apport principal de l’ouvrage, avec des éclairages riches et variés sur divers aspects idéologiques de la reprise des mythes scandinaves à l’époque contemporaine. Les contributeurs et contributrices se sont attachés à montrer la manière dont ces mythes ont fait l’objet d’appropriation par diverses idéologies modernes, telles que le romantisme, le mouvement völkisch, le nazisme mais aussi, grâce à la contribution de Fredrik Gregorius sur le cas suédois (p. 155-173), le féminisme, l’écologisme et l’égalitarisme. Sont ainsi étudiées avec finesse des oppositions internes à l’Ahnenerbe SS lui-même, avec notamment la place singulière de Friedrich von der Leyen étudiée par Lea Baumgarten (p. 67-89), opposé à Otto Höfler, dont le cas est présenté par Courtney Marie Burrell de façon très complète, plus précisément sur la question des Männerbünde (p. 91-115). Des démarches inspirées de l’observation participante sont également proposées dans le cas états-unien par Verena Höfig (p. 209-231) et Merrill Kaplan (p. 233-243), bien qu’elles conduisent parfois à l’expression d’un point peut-être excessivement individuel dans certains passages. Leurs analyses des discours de l’alt-right et du néo-paganisme américain (heathenism), ainsi que de la création d’un « Vinland » imaginaire sur les réseaux sociaux (4chan.org par exemple) tirent néanmoins leur intérêt de leur caractère totalement inédit, tant du point de vue thématique que des méthodes utilisées pour étudier ces phénomènes extrêmement récents.

L’autre grand intérêt de cet ouvrage est de montrer, au-delà du politique, la persistance des mythes dans les productions culturelles contemporaines, malgré le désenchantement du monde souligné par maints historiens au sujet de l’époque contemporaine3. Concernant le xixe siècle, l’héritage complexe de cette mythologie, à réconcilier avec le protestantisme, est ainsi analysé de façon stimulante par Margot Damiens dans le cas du romantisme allemand de Jacob Grimm (p. 49-65). Pour les xxe-xxie siècles, dans la continuité d’une historiographie récente sur le metal viking4, la littérature contemporaine5 ou encore les mouvements néo-païens6, les actes de ce colloque témoignent de toute la puissance d’inspiration de ces mythes pour la culture populaire actuelle. Leur emploi dans le world-building de certains univers de fantasy est ainsi bien mis en avant par Laurent Di Filippo au sujet du jeu vidéo Age of Conan (p. 175-188). Le cas des productions audiovisuelles, telles que la série Vikings et le film russe Viking (2016), permet également d’inscrire l’ouvrage au sein des Gender Studies, avec la contribution de Barbora Davidek (p. 189-207). L’ouvrage se présente ainsi comme à la pointe des tendances les plus récentes de l’historiographie.

La troisième et dernière force de cet ouvrage réside dans son introduction riche et claire, faisant la synthèse historiographique de la question de l’interprétation idéologique des mythes scandinaves. Les thèses de Bronislaw Malinowski sur l’analyse fonctionnelle des mythes comme expressions d’une organisation sociale sont ainsi astucieusement mises en perspective avec les travaux qui, dans les années 1950, ont mis en évidence la manière dont les mythes façonnent à leur tour les sociétés elles-mêmes (Roland Barthes, Bruce Lincoln, Georges Dumézil). Partant de ce constat, les auteurs soulignent l’instrumentalisation des mythes comme « un type de discours idéologiques » (p. 14), dans la continuité des thèses marxistes et engeliennes. Par la prise en considération d’un nouveau corpus ne se limitant pas aux eddas médiévales mais s’étendant jusqu’à nos jours, l’ouvrage s’inscrit également dans un champ de recherche émergent7. De manière générale, la « vénération presque cultuelle pour le ‘Nord’ » (p. 16) est présentée comme riche de perspectives de recherches : dans la continuité des études portant sur le boréalisme, la contribution d’Horst Junginger propose ainsi un panorama très varié des divers domaines actuellement touchés par cette fascination tels que les arts martiaux historiques et l’occultisme contemporain (p. 131-153). Cette introduction trouve aussi un complément précieux dans la contribution de Margaret Clunies Ross, soulignant les difficultés de concilier l’étude des sources archéologiques et des sources textuelles, séparées de plusieurs siècles dans le cas scandinave (p. 117-128).

L’ouvrage tient donc sa promesse en entraînant une repolitisation efficace de l’étude des mythes scandinaves. Même si le fait d’aborder des sujets occultés par l’historiographie entraîne parfois des passages quelque peu descriptifs, la problématisation reste tout à fait satisfaisante dans l’ensemble de l’ouvrage et apporte une contribution cruciale à un champ d’étude en plein essor.

Victor Barabino

CRULH Université de Lorraine

Docteur en histoire médiévale

Notes

1D. Barbu, Ph. Borgeaud, M. Lozat, N. Meylan, A. Rendu-Loisel (dir.), Le savoir des religions. Fragments d'historiographie religieuse, 2014, Gollion, Infolio.

2L. Rösli et S. Gropper (dir.), In Search of the Culprit – Aspects of Medieval Authorship, Berlin – Boston, De Gruyter, 2021.

3N. Meylan et N. Rösli, « Introduction », p. 9.

4J. K. Helgason, Echoes of Valhalla, Londres, Reaktion Books, 2017.

5L. Sprague de Camp et F. Pratt, The Incomplete Enchanter, Londres, Millenium, 1989.

6T. M. Lurhmann, Persuasions of the Witch’s Craft, Cambridge, Harvard University Press, 1989.

7M. Clunies Ross (dir.), Pre-Christian Religions of the North. Research and Reception, 2 vol., Turnhout, Brepols, 2018.

Pour citer ce document

Victor Barabino , "Nicolas Meylan et Lukas Rösli (dir.), Old Norse Myths as Political Ideologies. Critical Studies in the Appropriation of Medieval Narratives, Turnhout, Brepols, Acta Scandinavica, vol. 9, 2020, 257 p.", Histoire culturelle de l'Europe [En ligne], n° 7, « Culture du pouvoir, pouvoir de la culture autour de la mer Baltique du Moyen Âge au XXIe siècle », 2025, URL : https://mrsh.unicaen.fr/hce/index.php_id_2536.html