Sport et société

Depuis les années 1990, l’impératif de « l’attractivité des territoires » s’est peu à peu diffusé et imposé. Mis à l’agenda des politiques publiques, cet enjeu imprègne l’action du plus haut sommet de l’État jusqu’au niveau local. C’est cette dernière échelle que le programme émergent entend explorer. En effet, qu’ils soient en charge de municipalités, d’intercommunalités, de départements ou de régions, les élus et les professionnels travaillant à leurs côtés – personnels des collectivités et des organisations satellites mais aussi consultants et partenaires externes – se perçoivent comme engagés dans une concurrence interterritoriale généralisée et permanente. La captation de capitaux est ainsi devenue une préoccupation forte, si ce n’est centrale. Il s’agit d’attirer les investissements, les entreprises, les touristes, les consommateurs ou encore les résidents aisés et autres « talents ». À ce titre, le sport, dans son acception large, constitue une composante de l’offre territoriale et du récit façonné par les outils du marketing. Équipements et sites sportifs emblématiques, événements ponctuels et récurrents, performances des clubs et athlètes de haut-niveau, clusters d’entreprises et pôles de compétitivité, loisirs et activité physique reliés aux thématiques du tourisme, de la santé et du bien-être sont utilisés pour rayonner et construire une image séduisante, renforcer l’identité compétitive du territoire, vanter ses atouts et particulièrement la qualité du cadre de vie, générer des externalités positives, fédérer la population locale.

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Croisant les regards disciplinaires, le programme émergent entend s’insérer dans la dynamique nationale et internationale des travaux de sciences sociales menés autour de « l’attractivité territoriale ». Le sport (dans la diversité de ses facettes) est appréhendé comme une porte d’entrée heuristique pour analyser les enjeux entourant cette notion et étudier les catégories d’acteurs diversement investies dans le travail de valorisation territoriale, dans une perspective à la fois diachronique et synchronique. Le programme de recherche est fondé sur des investigations empiriques prenant pour terrain privilégié la Normandie. Celle-ci offre en premier lieu une variété d’échelles précieuse : une Région unifiée, cinq départements, trois aires urbaines (Caen, Le Havre, Rouen) au sein desquelles se concentrent des équipements et des événements sportifs d’envergure, mais aussi une façade maritime et des espaces naturels où se déploient, notamment autour des stations et communes touristiques, des activités sportives de plein air, enfin des localités dynamiques et d’autres qui se paupérisent. Outre qu’elle présente l’avantage de la proximité géographique pour les chercheurs du programme, la Normandie se pose par ailleurs comme un observatoire de choix de par la multiplication des initiatives et des projets au croisement des politiques d’attractivité et du sport : création d’agences d’attractivité et de marques territoriales (par la Région Normandie, les départements du Calvados et de la Manche, etc.), stratégies événementielles, pôles de compétitivité autour de la filière équine et nautique, plans cheval ou vélo, aménagements de sites naturels, patrimonialisation, etc.

Dans la mesure où l’attractivité territoriale se décline au moins selon trois volets (attractivité productive/économique, attractivité touristique, attractivité résidentielle), le programme entend explorer plusieurs axes de recherche.

Axes de recherche

Une première orientation de travail porte sur les localités qui font face, de manière plus ou moins ancienne, au déclin économique et démographique, de manière plus récente au changement climatique. On pense ici en particulier aux communes confrontées à la problématique de l’érosion du littoral et à la transformation des paysages. Dans quelle mesure le sport apparait-il comme un levier pour mobiliser les forces vives d’un territoire fragilisé et marqué par un avenir incertain, dynamiser l’économie locale, préserver ou restaurer un pouvoir d’attraction ? Peut-on repérer des périodes charnières, des points de bascule concernant de tels usages du sport à des fins de construction plus large d’une « offre territoriale attractive » ? Peut-on identifier des logiques identiques par-delà la diversité des espaces géographiques ? Sur les terrains normands par exemple, la mise en tourisme et la patrimonialisation des Plages du Débarquement sont-elles comparables aux initiatives prises pour revitaliser les zones rurales de l’arrière-pays ?

Depuis le XIXe siècle, la Normandie dispose de stations balnéaires et thermales caractérisées par le développement croisé de pratiques corporelles et de soins, d’activités sportives et de distractions. Loin d’être linéaire, leur histoire est aussi marquée par des phases de déclin et de remise en cause des modèles traditionnels. Capter des visiteurs, touristes et clients suppose ainsi un ajustement permanent à la demande. De nos jours, les préoccupations liées au bien-être et à la préservation de la santé sont omniprésentes. Cet axe de recherche consiste alors à étudier le travail de modernisation de l’offre territoriale et la production d’une image cherchant à organiser la perception de ces territoires en tant que destinations favorisant le bien-être et la qualité de vie. Pour ce qui concerne la période contemporaine, la fabrique des démarches de « marketing territorial » est scrutée, jusqu’à leur réception par les cibles visées (touristes, résidents, etc.).

Une troisième orientation de travail porte sur les transformations des espaces sportifs, dédiés à la pratique et au spectacle, opérées au nom de l’attractivité et de la compétitivité territoriales. Cet axe amène à observer les modes d’enrôlement des acteurs économiques dans l’action publique, d’abord leur investissement dans la production et la gestion des équipements sportifs dits « structurants », que ces derniers nécessitent d’être rénovés et modernisés ou bien qu’ils soient complètement neufs : stades, arénas, complexes aquatiques, patinoires. C’est ensuite, plus largement, l’offre de loisirs sportifs qui retient l’attention, particulièrement l’implantation d’enseignes privées venant concurrencer le mouvement associatif et fédéral : développement de pôles de loisirs et de consommation pariant sur une « montée en gamme » de la clientèle, opérations de requalification de quartiers « vitrines » de centre-ville, de front de mer ou de fleuve, zones d’activité périphériques anciennes nécessitant une relance de l’attractivité commerciale. En somme, comment l’extension des mécanismes du marché et des logiques de concurrence, déjà bien documentée par les chercheurs travaillant sur les politiques territoriales, trouve-telle une traduction dans le domaine du sport ? Existe-t-il des spécificités ?

Un dernier axe de recherche porte sur l’implication des acteurs que l’on pourra qualifier « d’entrepreneurs de l’attractivité » par le sport : élus, personnels des administrations et professionnels du développement territorial (chargés de mission et managers, consultants et spécialistes du marketing territorial), mais aussi partenaires des autorités publiques, qu’ils soient marchands (milieux d’affaire) ou associatifs (mouvement sportif fédéral). Les dynamiques de projets sont notamment des séquences temporelles pertinentes pour saisir les convergences d’intérêts, les coopérations et coalitions qui se constituent (traduites sous forme de sociabilité et de réseaux), mais aussi les conflits qui peuvent éclater entre pouvoirs publics et acteurs privés, voire les éventuelles résistances et contestations que certains projets peuvent rencontrer dès lors qu’ils sont publicisés. Deux problématiques méritent une attention particulière. Comment, d’une part, les objectifs de l’attractivité territoriale s’articulent-ils avec les enjeux du développement durable et de la préservation de l’environnement ? Comment, d’autre part, les logiques inclusives sont-elles intégrées par les édiles dans l’espace urbain, tant du point de vue de l’ergonomie et attractivité des équipements sportifs que de leur mise en mémoire (toponymie) ? En somme, la question centrale consiste ici à comprendre les modalités de construction d’une vision partagée du « bien commun territorial » passant par les activités physiques et sportives.

Organisation et ambitions

Le programme s’articule autour :

  • d’un séminaire interdisciplinaire annuel, ayant pour vocation de rassembler des chercheurs travaillant sur le phénomène sportif (séances de travail portant sur des dimensions théoriques et méthodologiques, invitations de collègues extérieurs à l’université de Caen Normandie et de professionnels des institutions ou organisations locales et régionales)
  • du montage de projets de recherche
  • de la réalisation d’enquêtes de terrain
  • d’une activité de publication
  • de la programmation de manifestations scientifiques ponctuelles d’envergure (journées d’études, colloques, congrès)

Séminaire

Programme 2024

– 11 janvier 2024 :

Table-ronde : regard sur les agences d’attractivité du territoire normand

MRSH, Amphi MRSH, 14h-17h30

Michael Dodds, directeur général de Normandie Attractivité (Région Normandie)

Paul-Vincent Marchand, directeur d’Attitude Manche (Département de la Manche)

– 25 janvier 2024 :

Valeur et valorisation (1)

BU Sciences-STAPS, campus 2, 14h-16h30

Manuel Schotté, professeur de sociologie à l’Université de Lille : « La valeur du footballeur. Socio-histoire d’une production collective »

Conférence en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=Ff7bjVirAYw

– 14 mars 2024 :

Valeur et valorisation (2)

MRSH, Salle 126, 14h-16h30

Arnaud Esquerre, sociologue, directeur de recherche au CNRS (IRIS) : « L’économie de l’enrichissement » 

– 28 mars 2024 :

Espaces protégés, espaces convoités

BU Sciences-STAPS, campus 2, 14h-17h

Isabelle Bureau, chargée de mission au Conservatoire du Littoral : « Usages et préservation du patrimoine naturel de l’estuaire de l’Orne » 

Arnaud Sébileau, sociologue à l’Université Catholique de l’Ouest et Ludovic Martel, sociologue à l’Université de Corse : « La difficile production d’une unité territoriale : conflictualité des usages du littoral et concentration des pouvoirs sur l’espace. Le cas du Parc naturel martin du Bassin d’Arcachon »

– 4 avril 2024 :

Autour du développement durable

BU Sciences-STAPS, campus 2, 14h-17h

Discussion croisée en Clémence Perrin-Malterre, sociologue à l’Université de Savoie Mont Blanc et Judith Raoul-Duval, chargée de mission développement durable, Zogma

Rendez-vous

Pas d'événement à venir

Membres

Pour son lancement en 2022, le programme émergent fédère neuf chercheurs appartenant à quatre laboratoires de l’Université de Caen Normandie et exerçant leur activité d’enseignement au sein de l’UFR STAPS. Il est amené à s’étoffer et à rassembler des chercheurs appartenant aux laboratoires de la MRSH de Caen. Il vise également à stimuler des recherches pluridisciplinaires menées par des étudiants de deuxième et troisième cycles (master, doctorat).

Productions scientifiques

Auvray E. (2020). « Essai de toponymie des piscines publiques françaises : un patrimoine urbain dénommé entre mémoires et territoires (1884-2018) », Histoire, Economie & Société, vol. 2, p. 64-85.

Auvray E. (à paraître). « La place des femmes dans la toponymie des piscines publiques françaises (1884-2021). Revue STAPS.

Dutheil F. (2012). « Bains de mer, sports et loisirs sur les plages du Débarquement de Normandie. Le cas d’Arromanches après la Libération 1945-1960 », in Robène L. (dir.), Le sport et la guerre. XIXe-XXe siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes, p. 367-375. 

Dutheil F. (à paraître). « L’événementiel sportif au service de la mise en tourisme et patrimonialisation des Plages du Débarquement », Mondes du tourisme.

Dutheil F., Lemonnier J.-M. (à paraître). « L’Ultra D-Day Trail : entre défi sportif, commémoration et valorisation patrimoniale des plages du Débarquement de Normandie », Loisir et Société. Society and Leisure.

Dutheil F., Lemonnier J.-M. (2021). « Jean Calbrix, un randonneur hébertiste bas-normand. Micro-analyse d’un tourisme sportif en transformation (1960-2000) », Téoros, vol. 40, n°1. URL : http://journals.openedition.org/teoros/9801

Dutheil F., Lemonnier J.-M., Fortune Y. (2018). « Pour une remise à flot de Deauville : le sport et les loisirs balnéaires au service de la reconstruction (1946-1958) », in Dutheil F., Fortune Y., Lemonnier J.-M. (dir.), Reconstructions physique et sportive en France sous la IVe République (1946-1958) : entre intentions et réalisations, Caen, Presses Universitaires de Caen, p. 161-178.

Helleu B., Ravenel L. (à paraître). « Un stade de football pour rénover la ville et son image », in Fournier J.-M., Caro P. (dir.), Atlas de Caen, Rennes, Presses universitaires de Rennes. Version en ligne publiée le 16 juin 2021 : https://atlas-social-de-caen.fr/index.php?id=821

Lafabrègue C. (2018). « Quand le centre nautique municipal de Brest émergeait d’une arène inter-organisationnelle (1958-1980) », in Fuchs J., Parmantier C., Michot T. (dir.). La ville et le sport : développement local, enjeux sociaux, équipements, implication des habitants, Brest, Faculté des Sciences du sport et de l’éducation de l’Université de Bretagne Occidentale.

Lafabrègue C. (2019). « Conflits, alliances et négociations autour de la prise en compte des écoles de voile par la fédération nationale de voile », Sciences sociales et sport, n°13, p. 29-56.

Lafabrègue C. (2021). « Ascension et déclin d’un notable sportif investi dans l’arène de la voile brestoise. De la fin des années 1950 au début des années 1970 », Sciences sociales et sport,vol. 2, n°18, p.149-165.

Le Mancq F., Vial C. (2022). « L’équitation en Normandie : entre excellence sportive et loisirs diversifiés », Études Normandes, n°21, p. 28-35.

Lemonnier J.-M., Dutheil F. (2019). « Des patronages rouennais aux rives de l’Orne. Jean Calbrix, itinéraire d’un randonneur hébertiste depuis les années 1930 », Les Annales de Normandie, n°2, p. 101-126.

Lestrelin L., Sonnet A. (à paraître). « Marketing territorial et usages politiques des événements sportifs », in Fournier J.-M., Caro P. (dir.), Atlas de Caen, Rennes, Presses universitaires de Rennes. Version en ligne publiée le 16 décembre 2020 : https://atlas-social-de-caen.fr/index.php?id=516

Michel X., Dutheil F., Lemonnier J.-M. (à paraître). « Le tourisme sur le territoire des Plages du Débarquement : diversification et réorganisation spatiale par les pratiques ludo-sportives dans le contexte des changements globaux », Géocarrefour.

Salaméro E., Le Mancq F. (2022). « Des figures de dirigeants équestres spatialisées : le cas des éleveurs et des managers », Sciences sociales et sport,vol. 2, n°20 (sous presse).

Sonnet A., Honta M., Lestrelin L. (2020). « De la station thermale au territoire d’”excellence en santé”. Gouvernement municipal et action partenariale à Dax », in Bordiec S., Sonnet A. (dir.), Action publique et partenariat(s). Enquêtes dans les territoires de l’éducation, de la santé et du social, Nîmes, Le Champ Social, coll. « Lacan et le Siècle », p. 157-170.

Sonnet A., Lestrelin L. (2017). « Thermalisme : la montée en puissance du bien-être », Jurisport, n°173, p. 42-45.

Sonnet A., Lestrelin L., Honta M. (2017). « La fabrique des territoires du “bien vieillir”. Recompositions du thermalisme et gouvernement municipal en France. Le cas de Bagnoles de l’Orne (Normandie) », Lien social et Politiques, n°79, p. 53-72.

À voir, à écouter

Retrouvez les manifestations du programme Sport et société sur la Forge numérique de canal U