
Photo : AP J. Quellien
DERRIEN Paul, François, Marie
Né le 5 février 1893 à Plouaret (Côtes-du-Nord) ; domicilié à Argences (Calvados), exécuté le 6 juin 1944 à Caen.
DERRIEN Paul, François, Marie // Naissance : 5-2-1893 à Plouaret (Côtes-du-Nord) ; Domicile : Argences Calvados () ; Repression : Exécuté le 6-6-1944 à Caen (Calvados) ; Décédé
Issu d’un milieu social modeste, avec un père marin pêcheur et une mère couturière, Paul Derrien est l’aîné d’une famille de deux enfants. Élève brillant, il obtient la deuxième partie du baccalauréat, à la fin de l’année scolaire 1910-1911. À la rentrée universitaire, Paul Derrien commence des études de médecine à Rennes. Il est en troisième année de médecine, lorsqu’il est mobilisé, le 12 août 1914, au sein de la 10e section d’infirmiers militaires (14e SIM). Nommé médecin auxiliaire le 21 mai 1915, il ne démérite pas ; son dévouement et sa bravoure sur le champ de bataille, lui valent la Croix de Guerre avec trois citations (1915). Grièvement blessé le 22 septembre 1916, il est évacué et soigné à l’hôpital américain de Neuilly. Décoré de la Médaille militaire le 16 novembre 1916, il demande à être versé, une fois guéri, à nouveau dans une unité combattante. Affecté successivement au 110e régiment d’artillerie lourde (RAL), le 13 mai 1917, puis au 112e RAL, le 1er mars 1918, le lieutenant Derrien est fait prisonnier, le 15 juillet suivant, à Dormans (Marne). L’armistice le libère quatre mois plus tard. Rentré en Bretagne, Paul Derrien épouse le 26 juillet 1920, à Plongonver (Côtes-du-Nord), Jeanne Coantec. Il ouvre alors un cabinet à Belle-Isle-en-Terre (Côtes-du-Nord). Pour une raison qui nous échappe, le couple Derrien quitte la Bretagne pour la Normandie, en s’installant à Argences (Calvados), le 29 juin 1925. Très rapidement, sa compétence, son dévouement et son affabilité souriante attirent à son cabinet une patientèle croissante et qui vient à lui de presque toutes les communes du canton de Troarn. Malheureusement, à la fin des années 1930, Paul Derrien a beau multiplier les séjours à la montagne, il sait que sa femme est atteinte d’un mal incurable.
En septembre 1939, le docteur Derrien est mobilisé en tant que capitaine-major. Au cours d’une permission, il a la douleur de perdre sa compagne, décédée en mars 1940. Démobilisé six mois plus tard, il trouve sa maison à Argences réquisitionnée par l’occupant. Le praticien reprend malgré tout son activité de médecin, mais il est fermement décidé à continuer, sous d’autres formes, le combat contre les Allemands.
Au début de 1941, Paul Derrien entre simultanément dans deux réseaux de résistance, le premier, le réseau Orin, une organisation créée par le pharmacien de Dives-sur-Mer (Calvados), Aimable Lepeu, bientôt rattachée au réseau franco-belge, Zéro-France ; le second, le réseau Hector. C’est vraisemblablement par le biais de ses relations dans les milieux catholiques que Paul Derrien entre dans ce dernier réseau de renseignement qui travaille à la fois pour l’Intelligence Service et certains officiers de l’armée d’armistice, comme le capitaine Henri Frenay, futur chef du mouvement Combat. Paul Derrien échappe au coup de filet de l’Abwehr qui aboutit au démantèlement du réseau à l’automne 1941.
Dans la seconde moitié de l’année 1942, le médecin d’Argences se rattache au mouvement
Ceux de la Résistance (CDLR) que dirige à Caen, Pierre Bouchard
. Le praticien noue des contacts fréquents avec Roland Spitzer, un passionné d’aviation
comme Emmanuel Robineau
et Jacques Springinsfeld, tous engagés dans le mouvement CDLR. À l’automne 1942,
Paul Derrien engage la lutte contre le travail obligatoire. Pour ce faire, en s’appuyant
sur Daniel Fontaine, un jeune ouvrier agricole, ancien membre de la Jeunesse agricole
catholique (JAC), résistant au sein du réseau Hector, il met en place une véritable
filière pour permettre aux jeunes d’échapper au service du travail obligatoire (STO).
Cette filière se structure peu à peu, au départ d’Argences, avec l’aide de Louis
et Amélie Lechevalier, un couple d’agriculteurs de Saint-Sylvain, et du curé de cette
paroisse, l’abbé Renouf. Daniel Fontaine prend aussi contact avec l’abbé Bousso
afin de placer les nouveaux arrivants vers les fermes amies de la région. Le jeune
résistant est efficacement relayé par les frères Robert
et Paul Vigouroux
. Paul Derrien recrute ainsi de petits groupes de volontaires, capables de prendre
le maquis quand débuteraient les combats de la Libération. Dans un contexte économique
marqué par un rationnement de plus en plus sévère, il faut en effet munir les réfractaires
de nouvelles pièces d’identité, leur fournir du tabac et des tickets d’alimentation
pour soulager ceux qui acceptent de les cacher. Tous ces jeunes n’acceptent pas de
rejoindre les rangs de la Résistance, mais le réseau que pilotent désormais Paul Derrien
et Roland Spitzer rassemble tout de même une vingtaine d’hommes répartis sur les communes
de Saint-Sylvain, Bray-la-Campagne, Maizière et Ouilly-le-Tesson.
Depuis 1942, Paul Derrien a récupéré la Villa « Les trois Platanes ». Il rencontre
à cette époque Andréa Vayssier
que le médecin présente comme son assistante. Elle devient sa compagne. A la fin
de l’été 1943, il a accepté de cacher Charles Sevestre
. Officiellement, le jeune homme est présenté comme son jardinier. Bien entendu, Charles
Sevestre n’ignore rien des activités clandestines de son « patron » qui en a fait
rapidement son agent de liaison.
Mais l’arrestation par la Gestapo d’Emmanuel Robineau, à Caen, le 15 décembre, représente une véritable catastrophe pour l’ensemble du mouvement OCM. Torturé des heures durant, le résistant finit par livrer les dépôts d’armes et les noms des responsables. Les arrestations se multiplient dans tout le département. Certains, avertis à temps, comme Léonard Gille, Pierre Harivel ou Robert Kaskoreff parviennent à quitter le département. Paul Derrien échappe au coup de filet et décide de poursuivre son travail de médecin, comme si rien ne s’était passé. Ce faisant, il se trouve isolé, et sans contact, avec un mouvement de résistance en grande partie effondré. Par ailleurs, un jeune réfractaire Léon Henri, qui avait dérobé de fortes sommes et des documents de la résistance, réapparait dans la région… Accompagné d’agents français de la police de sûreté allemande. Dans le réseau, certains ont pris la mesure du danger et ont quitté la région. D’autres, comme Robert et Paul Vigouroux ont décidé de rester dans leur village, pressentant une libération proche. Quant à Paul Derrien, il occupe désormais des responsabilités au sein de l’Organisation de la Résistance de l’Armée (ORA), prenant en charge tous les groupes de résistance du secteur compris entre Argences, Troarn, Mézidon et Saint-Pierre-sur-Dives passés depuis mars 1944 sous la bannière des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI).
Suite à l’exécution du collaboration Brière le 3 mai 1944, la Sipo-SD, sur les dents, multiplient les investigations. C’est à cette époque que Léon Henri
l’informe qu’un médecin d’Argences serait à la tête d’un réseau de « terroristes ».
Le 31 mai, deux agents de Raoul Hervé, son bras droit Serge Fortier et Daniel Collard,
procèdent à l’arrestation à Caen de Jean Girault
. Son interrogatoire et la perquisition de son domicile leur permettent d’établir
un lien avec le docteur Derrien.
Les déclarations de Léon Henri, la surveillance exercée par les hommes de la Sipo-SD à Argences, et les éléments recueillis auprès de Jean Girault paraissent suffisants au chef allemand de la sûreté pour lancer l’opération, fixée au vendredi 2 juin. A 5h30 du matin, huit hommes en civil investissent sa maison… Quelques heures plus tard, une des voitures de la police allemande emmène le médecin, Andréa Vayssier et Charles Sevestre à Caen, Rue des Jacobins, où les pires sévices leur sont infligés ; les autres véhicules partant à toute allure vers Saint-Sylvain, deuxième étape de la rafle infernale. Daniel Fontaine est prévenu, in extremis, par la mère d’Henri Carel que la Gestapo se trouve à Saint-Sylvain et le recherche. Sans le savoir, elle vient de lui sauver la vie.
Le 6 juin, Paul Derrien, Andréa Vayssier et Charles Sevestre figurent parmi les 73 prisonniers exécutés sur ordre du chef de la Gestapo de Caen, dans une des courettes tragiques de la maison d’arrêt de Caen.
Depuis 1944, plusieurs lieux de mémoire liés au massacre de la prison ont été créés dans la ville de Caen. Une plaque commémorative a été apposée le 6 juin 1945, à droite du portail d’entrée de la maison d’arrêt, par le syndicat des agents des services pénitentiaires des prisons de Caen, le 6 juin 1945. Des plaques de rue dédiées à plusieurs victimes, membres de la Résistance, ont été dévoilées dans les quartiers Saint-Paul, Saint-Gabriel, Maladrerie au cours des décennies 1950 et 1960. Un rond-point devant l’entrée de la maison d’arrêt a été inauguré le 12 janvier 1951 avec l’inscription « Rond-point des 87 fusillés ». Ce chiffre, pourtant erroné, a été repris sur le monument dédié aux « Résistants abattus à la prison de Caen le 6 juin 1944 » dans les jardins du Mémorial de Caen. Son inauguration date du 6 juin 1989.
Ces supports de mémoire basés sur des sources fragmentaires et fragiles témoignent, durant toutes ces années, de la méconnaissance des faits. Le nombre des victimes est aujourd’hui établi à 73. Par ailleurs, le terme de fusillés, s’il peut être utilisé par commodité de langage, ne correspond pas à la réalité. Les victimes de la barbarie nazie, 71 hommes et 2 femmes, n’ont pas été fusillées au terme d’un jugement prononcé par un tribunal militaire allemand, mais exécutées sur décision du chef de la SIPO-SD de Caen (Gestapo), avec l’aval de ses supérieurs du siège régional de la Gestapo à Rouen.
En 2025, les corps des suppliciés du 6 juin 1944 n’ont toujours pas été retrouvés. Cependant la connaissance des faits progresse grâce à de nouveaux éléments documentaires, aux sondages et aux fouilles archéologiques des services du département du Calvados, de la DRAC Normandie et des services de l’Etat. L’espoir demeure parmi les descendants des victimes de les retrouver un jour.
Sources : SHD-Caen : 21P442 964 ; AD14 : recensements, 1926-1936 ; 6J/41, 6J87 : fonds P. Derrien, 9W/70 : Cour de justice du Calvados, dossier de la bande à Hervé, interrogatoire de Daniel Collard, 28 février 1945; 1101W/223 : dossier de demande de la carte de Combattant volontaire de la Résistance, 1166W/30 : personnes arrêtées par les Allemands, 1941-1944; AD22 : Plouaret, état civil, naissances, 1891-1896 ; Plougonver, état civil, naissances, 1920 ; Belle-Isle-en-Terre, recensement, 1921 ; R/2000 : registre matricule militaire, Guingamp, classe 1913, n° 788 ; Le Journal de Guingamp, 16 juillet 1910, Les 50 000 adresses du Calvados, 1926-1942 : Archives MRDN. J. Vico, J. Quellien, Massacres nazis en Normandie. Les fusillés de la prison de Caen, 2004 ; G. Fournier, Si près de la liberté, éditions OREP, Cully, 2007 ; G. Fournier, Caen. Maison d’arrêt. 6 juin 1944. La Gestapo exécute 73 prisonniers…, 2026.
Gérard Fournier
Mots-clés :
- 5-2-1893
- Plouaret, Côtes-du-Nord
- Argences, Calvados
- 2-6-1944
- Argences, Calvados
- Caen, Maison d'arrêt, Calvados
- 6-6-1944
- Caen, Calvados




